‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 28 sur 115 · Mm* Cavaignac, dans ses Mémoires d'une Inconnue, s'ex · texte numérisé non relu

Mm* Cavaignac, dans ses Mémoires d'une Inconnue, s'ex

ordres de la princesse ; je m'en aperçus bientôt.

« Habituée à le traiter sans conséquence, je le fis entrer dans: mon cabinet favori et, lorsque je fus habillée, je fus le joindre. A peine fus-je entrée qu'il commença une déclaration qui me fit croire que le cerveau était fêlé. Je me mis à rire aux éclats. Alors les grands mots, les grands gestes furent mis en œuvre et toute cette comédie ne servit qu'à le rendre complètement ridicule à mes yeux. Mais, ce qui cessa de le devenir, ce fut un changement de manière qui me parut si révoltant que, dans le premier moment de surprise, je n'eus ni voix ni parole pour m'exprimer.

— Général, lui dis-je froidement après m'être dégagée de ses bras et m'être sauvée dans ma chambre à coucher d'où je pouvais aisément avoir du secours, votre conduite est révoltante de toute manière, soit qu'elle vienne de vous, soit qu'elle vous soit dictée. Jamais vous ne me verrez seule! »

Cela n'était pas assez. Après une si grossière offense, dont la duchesse devinait l'origine, elle aurait dû sonner ses gens et faire jeter le drôle à la porte avec défense de se représenter jamais devant elle. La suite le démontrera.

« J'ouvris alors la porte et passai dans le jardin où je fus joindre une de mes amies.

« Sebastiani ne se découragea pas. Il revint plu-

prime avec une bien plus grande franchise sur Î3 vide et la fatuité du général Sebastiani. M. de Courchamps, dans ses Mémoires (apocryphes) de la Marquise de Créqui, cite de lui des traits d'outrecuidante naïveté bien amusants.

sieurs fois le matin, mais mon valet de chambre le faisait attendre dans un premier salon. Sa tâche ne s'avançait pas : il changea de batterie. Un matin, on m'annonça M. le général Sebastiani et le jeune duc Gustave de Coigny, son beau-frère.

— Sont-ils venus ensemble? demandai-je à mon valet de chambre.

— Oui, madame, ils sont venus en tilbury.

— C'est bien, faites entrer.

« Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se rappeler que la pièce dans laquelle j'étais était située à l'extrémité du château et donnait sur un endroit du parc fermé d'une palissade dont j'avais la clef. Cette rotonde, éclairée par la voûte, n'avait qu'une seule fenêtre-porte, donnant sur le petit jardin. Auprès était la cheminée, où était également la seule sonnette dont je pusse me servir. Trois chambres étaient entre moi et mes gens. J'étais donc entièrement seule et isolée de tout secours.

« Je tournais le dos à la porte, mais je me retournai vivement en n'entendant que les pas d'une seule personne. Je demandai au général ce qu'était devenu son beau-frère.

— Il va venir dans l'instant, madame ; je l'ai envoyé chez Mme de Vaudemont, à Suresnes, pour lui dire que noua irons dîner chez elle. Il sera ici dans un moment.

— Nous l'attendrons mieux dans le- parc, dis-je en m'avançant vers la porte.

« Mais aussitôt, avec une prestesse remarquable, il s'élança sur moi et, me prenant les mains, il me força, avec une violence qui m'ar-

racha un cri de douleur, à m'asseoir sur le divan qui faisait le tour de la rotonde.

— Ecoutez-moi bien, me dit-il : je suis déterminé à ne pas sortir d'ici sans avoir obtenu de vous, de gré ou de force, ce que je sollicite encore de vous à genoux. Réfléchissez que vous êtes livrée à moi. Pendant que vous me faisiez attendre, je suis ressorti et j'ai été à la grille dire au concierge, de votre part, qu'ayant des affaires importantes à traiter avec moi, vous donniez l'ordre de ne laisser entrer personne. Et j'ai ajouté : pas même M. de Metternich. Dites que je suis un homme affreux, cela m'est égal, mais vous serez à moi parce que je le veux, et cela sera! »

« Dire quelle agonie j'éprouvais ne se peut exprimer. Je souffrais mille morts. Cet homme me paraissait Lucifer. Je l'aurais déchiré si mes mains eussent été libres. Alors commença une lutte terrible. Je voulus crier : mes cris étaient interceptés par sa bouche qui, s'approchant de la mienne, me faisait l'effet d'un serpent qui me jetait son venin. J'étais haletante, meurtrie, abîmée, mes vêtements en lambeaux... J'allais peut-être succomber lorsque, dans un mouvement que je fis pour me débarrasser de ses bras, pour la millième fois, mon sein rencontra l'angle d'une boîte à ouvrage qui était sur ma table. La douleur fut tellement aiguë que le cri que je jetai fut probablement déchirant.

— Ah! je suis blessée! m'écriai-je.

« J'ignore s'il eut peur, mais un seul instant il me lâcha. Cet instant me sauva. Je m'élançai à la sonnette et la secousse la brisa. Mais la cloche

avait retenti avec violence et je vis arriver mon valet de chambre.

— Conduisez le général à la grille! lui dis-je aussitôt, pouvant à peine articuler ; faites-le bien remarquer au concierge et qu'à l'avenir, soit seul, soit avec n'importe qui, même de ma famille, la porte lui soit fermée!

« Lorsque je fus seul, mes larmes coulèrent en abondance. Jamais je n'avais été insultée de la sorte... Il était évident pour moi que cette conduite avait été dictée à Sebastiani. La reine * pouvait, maintenant qu'elle occupait un trône, promettre des récompenses et trouver des gens assez lâches pour servir sa vengeance corse qui une fois excitée, ne se satisfait jamais que par la fatuité. Elle avait voulu me profaner, m'avilir... Quelle femme!

« Je n'avais pas eu le temps de changer de vêtements, que M. de Metternich arriva. Il parvint jusqu'à mon appartement sans que j'eusse la présence d'esprit de le faire attendre. Le désordre dans lequel il me trouva, mes larmes, mon agitation, lui apprirent une partie de la vérité, car il venait de rencontrer Sebastiani à l'entrée du bois. Quand il sut tout, il voulut courir après lui et le faire expirer sous la cravache. Je l'arrêtai... Hélas! il fallait souffrir et se taire...

« Ce fut alors qu'arrivèrent les grands événements du Portugal... »

Le général Junot avait perdu la bataille de Vimeiro contre l'armée anglaise. A la suite de cette

1. Caroline Murât, grande-duchesse de Berg, dont le mari venait d'être nommée roi de Naples.

Cliché I. T.

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