‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 3 sur 115 · Saliceti était veuf de M"0 Boerio, dont il avait eu une · texte numérisé non relu

Saliceti était veuf de M"0 Boerio, dont il avait eu une

haita le bonsoir et descendit dans sa cabine. Laurette lui avoua qu'elle avait écouté cette conversation et la remercia de ce qu'elle avait répondu. La seule idée d'une alliance avec un Saliceti, oncle ou neveu, lui répugnait à lui donner la nausée.

Enfin on arriva à Carcassonne, à la grande satisfaction de Laurette, que le bateau excédait depuis qu'elle avait surpris les projets secrets de Saliceti. On se rendit à Cette et l'on fut enfin débarrassé du proscrit qui prit passage sur un bâtiment qui partait le soir même1. De ce moment, la joie de Laurette fut complète : la vue seule de cet homme lui faisait mal. Et elle embrassa sa mère avec un redoublement de tendresse.

De Cette, Mme de Permon et sa fille se rendirent à Montpellier qu'elles trouvèrent dépeuplé et ruiné par la Révolution. Un petit voyage à la foire de Beaucaire leur aurait apporté quelque agrément s'il n'avait été gâté par la vue des preuves des épouvantables excès de la Terreur dans le Midi. Mais la petite Laure avait déjà vu tant de choses, elle s'était trouvée si souvent dans des situations critiques plus ou moins prolongées, elle avait si souvent vu la mort en face, non pas tant pour elle — pour soi, ce n'est rien, — que pour les siens, qu'elle était cuirassée contre les horreurs des révolutions". Mais elle avait le mérite de ne pas perdre, à la vue de ces horreurs et au

1. « Saliceti, frappé d'un décret d'accusation, arriva à Savone après avoir échappé à mille dangers... Il racontait ses dernières aventures avec beaucoup de simplicité. » {Souvenirs de la fin du xvine siècle, etc., par R. D. G. (Des Genettes}, t. II, p. 49S.

milieu des dangers, ses sentiments de bonté et les délicatesses de cœur les plus exquises.

Mme de Permon avait laissé son mari, avec une santé fort défaillante, à Bordeaux. Elle l'alla rejoindre et le trouva atteint d'une façon à peu près irrémédiable. La vue de sa fille put à peine lui arracher un sourire. On se décida à l'emmener à Paris pour le faire soigner par les meilleurs médecins. Les affaires furent réglées au plus vite et l'on se mit en route. On arriva le 4 septembre 1795.

Toute la famille descendit à VHôtel de VAutruche, rue de la Loi, aujourd'hui rue Richelieu. M. de Permon était au plus mal. Bonaparte le vint voir dès son arrivée et prit l'habitude de venir tous les jours s'informer de sa santé. Il parlait politique, racontait les nouvelles et restait dîner avec la famille. 11 était du reste fort serviable et Laure n'oublia jamais que son père s'élant trouvé très mal, un soir, après le dîner, comme aucun domestique ne consentait à sortir pour aller chercher un médecin, c'est Bonaparte qui y alla, en dépit d'un temps affreux, et le ramena tout courant.

Triste époque que celle-là, surtout pour un malade! Une visite domiciliaire, faite par un président de section grossier et menaçant, avait aggravé l'état de M. de Permon. Les passages de troupes qui précédèrent la journée du 13 vendémiaire, les cris des sentinelles s'appelant et se répondant pendant la nuit; puis, tout à coup, le matin du 13, le tumulte. de la guerre des rues, la fusillade, le canon... c'est ce canon qui tua le pauvre malade: son état d'exaltation était tel qu'il eut le délire et qu'il expira pendant qu'on se battait pour

la possession d'une barricade sous ses fenêtres. « Il y a des souvenirs éternels, écrivit plus tard sa fille. Ceux de cette horrible nuit resteront incisés dans mon cœur aveG un fer brûlant. » L'âme de la pauvrette était bronzée par le malheur des temps, mais son cœur aimant ne l'était pas, ne pouvait pas l'être contre les souffrances, l'agonie et la mort d'un père bien-aimé. Gomme diversion à sa douleur, il lui restait à consoler sa mère et surtout à la soigner, car toutes ces secousses avaient fortement ébranlé sa santé.

M. Albert de Permon s'était mis en quête d'une maison pour ses parents dès que leur retour à Paris avait été décidé. Il avait trouvé le petit hôtel d'un ancien fermier-général, dans la Chaussée d'Antin, qui faisait parfaitement leur affaire. Sa mère avait hâte de s'y aller installer pour fuir le souvenir des tristes moments passés à VHôtel de V Autruche.

De son côté le général Bonaparte, qui était le héros du jour depuis le 13 vendémiaire, s'était logé dans une belle maison de la rue des Capucines. Il n'était plus pour lui question de bottes crottées, et c'est en bel équipage qu'il allait chaque jour, comme par le passé, voir ses amis Permon. Il était le plus souvent escorté d'un de ses aides de camp, tantôt Junot, tantôt Muiron. La petite Laure,en observant curieusement l'uniforme du capitaine Junot, était loin de se douter que, quelques années plus tard, ce bel officier, devenu général, viendrait, avec toute l'orgueilleuse humilité d'un amoureux, la demander en mariage à sa mère.

Malgré son superbe avancement et une situation qui le mettait tout à fait en évidence, Bonaparte semblait trouver sa situation toute naturelle. Il ne trouvait pas moins naturel d'envoyer à Mme de Permon du pain de munition, ce qui la dispensait, elle et sa fille, de manger cet immangeable pain de la section qu'on ne délivrait que contre une carte d'identité et après de longues stations aux queues, devant les portes de la municipalité. Car la famine régnait alors à Paris plus que la Convention expirante : le peuple manquait de pain, de travail, de tout, et la misère était à ce point épouvantable que l'on trouvait chaque matin des malheureux morts de faim à côté des tas d'ordures sur lesquels ils avaient disputé un os aux chiens.

M. de Permon, en mourant, n'avait rien laissé. Toute sa fortune avait disparu ?ans qu'on pût deviner comment. On savait qu'il avait déposé de fortes sommes en Angleterre, mais on ne trouva aucun papier en faisant mention. C'était donc la ruine pour sa veuve. D'un commun accord son fils et sa fille (elle était bien jeune encore pour être initiée à ces nécessités de la vie, mais les épreuves avaient singulièrement mûri son caractère) décidèrent de lui cacher cette situation. M. de Permon ne lui avait jamais parlé d'affaires : rien de plus naturel que son fils ne lui en parlât pas non plus. Il fut donc décidé entre ces deux braves cœurs que les bribes de fortune qui restaient, jointes à ce que pourrait gagner Albert, serviraient à maintenir la maison sur le même pied qu'avant et qu'on ne laisserait rien soupçon-

ner à la mère de difficultés pécuniaires auxquelles elle était à mille lieues de songer.

Les luttes et les peines de la vie supportées en commun, les dangers courus ensemble ont pour effet de resserrer les liens et les affections de famille. Mais les enfants de Mme de Permon n'avaient pas eu besoin des épreuves de ces dernières années pour montrer à leur mère la plus tendre affection. Ces braves enfants ne voulurent pas lui donner l'ombre d'un chagrin, à elle qui n'en avait jamais eu. Elle était habituée à une vie luxueuse: ils s'arrangèrent de façon à la continuer à cette grande enfant gâtée. Et d'abord, malgré son deuil, elle allait tous les soirs au théâtre. Que voulez-vous? La solitude et le recueillement ne convenaient point à sa santé délicate; il lui fallait des distractions, le médecin les lui avait ordonnées : elle avait donc pris une loge à Feydeau et y recevait gaiement ses amis, qu'elle emmenait souper non moins gaiement dans son nouvel hôtel de la Chaussée d'Antin : ne faut-il pas suivre l'ordonnance du médecin?

Parmi les habitués de son salon était toujours le général Bonaparte. Un jour, il lui demande gravement une audience. La chose accordée, il lui dit que c'était de mariage qu'il s'agissait. Les liens de l'amitié, poursuivit-il, ne suffisaient pas entre deux familles qui s'estimaient l'une l'autre comme les Bonaparte et les Permon; il fallait absolument les unir par le sang. En conséquence, si Albert Permon voulait bien épouser la belle Pauline Bonaparte, sa sœur, Paillette, comme on l'appelait en famille1 ils feraient à eux deux un couple

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