Journal intime inédit de la duchesse d'Abrantcs
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à lui-même, dans les Mémoires de Las Cases, que je l'avais traité comme un petit garçon *. »
L'empereur était donc fort indisposé contre la duchesse. Déjà, quelques jours avant le 15 août, anniversaire de la naissance de Napoléon, elle lui avait demandé si, en l'absence de nouvelles de son mari, il lui faudrait tout de même aller au bal de l'Hôtel de Ville. Son devoir de femme du gouverneur de Paris l'y appelait pour en faire les honneurs. Elle ne semble pas, à ce moment, avoir eu la perception bien nette de ce devoir. Elle aurait dû avoir le stoïcisme nécessaire pour aller à ce bal, stoïcisme bien anodin, au reste, puisque son amour pour Junot s'était envolé, et donner l'exemple de la fermeté aux autres femmes qui avaient maris, frères ou fils à l'armée de Portugal. A quoi bon avoir entendu si souvent les pièces de Corneille pour ne pas se pénétrer mieux que cela du caractère de leurs héros ? Ses lectures de Plutarque étaient aussi oubliées. J'ai regret de le dire, mais c'est là un pli fâcheux dans la vie de la duchesse d'Abrantès. C'est une véritable défaillance, indigne d'elle, indigne de la
1. Voici le passage du Mémorial de Sainte-Hélène visé par Mme d'Abrantès : « L'empereur ajoutait que, moins encore comme souverain que comme aimant Junot, guidé aussi parle rapport natal de la Corse, dont sa femme était originaire, il la fit venir un jour pour lui donner des avis paternels sur les dépenses désordonnées de son mari, sur la profusion de diamants qu'à son retour de Portugal, elle-même, M"" Junot, avait inconsidérément; sur ses intimes liaisons avec un étranger... qui pouvaient inquiéter la politique, etc. Mais elle repoussa vivement ces avis dictés par le seul intérêt. Elle se fâcha, dit l'empereur, et j'en fus traite comme un petit gArçoti; il ne me resta plus que de l'envoyer promener et de l'abandonner ù elle-même. »
femme du généra] Junot. Le trop grand luxe au milieu duquel elle vivait en est la principale cause : la richesse détrempe les caractères, comme la pauvreté trop prolongée, et plus encore, parce qu'on n'a plus ni effort à faire ni lutte à soutenir : au milieu de tous les gaspillages, le caractère se gaspille aussi et l'on finit par n'avoir plus une connaissance exacte des choses de la vie. Il faut de rudes leçons pour vous y ramener. La duchesse n'allait pas tarder à l'apprendre.
Aux premiers mots qu'elle avait touchés à l'empereur sur son désir de s'abstenir d'aller à l'Hôtel de Ville, Napoléon s'était rebiffé. « Vous devez y aller, lui dit-il avec colère. Vous devez y aller, entendez-vous ? » Et il le lui criait aux oreilles. « Et si vous étiez malade, vous devriez y aller encore. C'est ma volonté. »
L'empereur avait absolument raison et la duchesse d'Abrantès méritait cette algarade. On a reproché à Napoléon d'avoir dit de ses généraux : « Je ne les ai pas dorés pour eux. » On a eu tort : en leur donnant titres et dotations, l'empereur devait pouvoir compter sur leur dévouement pour le jour des grands devoirs et des grands sacrifices. 11 y avait entre eux qui les acceptaient, et lui qui les leur donnait, une sorte de marché tacite, consenti librement. L'empereur les dorait de toute façon ; à eux en revanche de le servir.
La femme d'un de ces grands dignitaires, à qui il faisait la vie si belle et si agréable, aurait dû, lorsqu'une occasion se présentait de montrer reconnaissance et dévouement, ne pas les marchander avec celte étroite et déplaisante mesquinerie. Refuser d'aller parader à l'Hôtel de Ville? Mais
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n'était-elle pas chaque jour en représentation, soit chez elle, soit chez les autres? Pourquoi ce scrupule soudain, et cela le jour de la fête de l'empereur ?
C'est là, indépendamment de quelques autres causes que le lecteur connaît déjà, c'est dans certaines manifestations frondeuses, dans une liberté inconsidérée de langage et d'allure, qu'il faut chercher le motif pour lequel Napoléon vit Mme Junot de mauvais œil. Tout se tient dans la vie. C'est pour n'avoir pas senti dès le commencement qu'elle devait faire à l'empereur le sacrifice de ses relations royalistes qui vilipendaient son gouvernement, sa famille et sa personne ; c'est pour sa liaison avec un diplomate étranger ; c'est pour n'avoir mis aucune bonne grâce à l'abandon du Raincy ; c'est pour n'avoir pas sacrifié ses anxiétés à ses devoirs supérieurs de femme d'un général commandant en chef une armée, de femme qui doit donner l'exemple de la fermeté ; c'est pour toutes cescauses primordiales que la jeune femme, créée duchesse d'Abrantès depuis si peu de temps, fut décidément mal jugée par Napoléon. De cela, elle ne pouvait se prendre qu'à elle-même. Mais elle ne sentit pas, elle ne comprit pas ses erreurs. Vingt ans après, en écrivant ses Mémoires, elle ne les comprenait pas davantage..., ou bien ne les comprenait-elle que trop et cherchait-elle à se faire illusion et à se justifier vis-à-vis d'elle-même et de l'Histoire, quand ces vieux souvenirs remontaient trop à la surface et la gênaient comme la mémoire d'une mauvaise action, dans sa retraite et dans sa médiocrité de fortune.
Mais il faut reprendre le Journal intime :
« Junot, en revenant en France, n'avait pas la permission de revenir à Paris. Il devait débarquer à Nantes ou à La Rochelle et, de là, retourner en Espagne. Pour l'empereur, ne pas vaincre était une défaite et il ne regardait pas la conduite de Léonidas comme un fait glorieux.
« J'attendis le courrier qui devait m'annoncer dans quel port je devais me rendre. L'empereur me fit demander, le quinze octobre, à dix heures du matin. Je fus à Saint-Gloud. Là, j'appris que Junot était arrivé à La Rochelle.
— Il n'est pas tout seul, ajouta-t-il avec un sourire aussi méchant que malin. Tenez, lisez.
" Et il mit sous mes yeux le paragraphe d'un journal anglais qu'on lui traduisait chaque jour :
« Nous avons toujours le bonheur de ramener en France un des braves généraux de V armée du Corse; mais il n'est pas seul et nous avons pu nous convaincre encore cette fois que VOrient lui a inculqué de ses mœurs. Son sérail était encore plus nombreux qu'en 4801. Mme Foy et Mrae la comtesse oVEga y tenaient le premier rang.
— Eh bien! Que dites-vous de cela?
— Je le savais déjà, Sire, et j'avais pardonné.
— Oh! je le crois bien ; vous savez vous venger. Au surplus, vous auriez aussi bien fait de ne pas prendre un étranger...
«Comment trouvez-vous cette morale?...
Ici, évidemment, c'est encore l'empereur qui a raison et la duchesse a tort de faire intervenir le mot de morale en une affaire où il en est si peu question. Il y a là une nuance de convenance qu'elle aurait dû saisir. Elle aurait dû se rappeler
aussi qu'auprès des souverains la morale se réduit à être bon courtisan.
« Je partis le jour même, continue Mme d'Abrantès. J'allais trop rapidement pour emmener mes enfants, surtout mon fils, âgé seulement de quinze mois. Je partis fort triste. Des bruits de guerre entre nous et l'Autriche commençaient à circuler. J'étais malheureuse de ma peine et de celle de mon ami. Son cœur était déchiré des maux de sa patrie ; il prévoyait sa ruine.
« J'arrivai à La Rochelle. Je retrouvai Alexandre, mais je le trouvai changé sous mille rapports. Il avait de l'humeur et de l'embarras avec moi. Je vis qu'il était instruit de ma relation avec M. de Metternich, et qu'à son tour il n'ignorait pas que je savais sa conduite. Cette assurance lui donnait un air guindé qui lui était si peu naturel qu'il était un autre homme. Il me demanda d'inviter Mme Poy. Je refusai.
— Pourquoi?
— Parce que lorsque vous oubliez ce que vous devez à celle qui porte votre nom, elle ne doit pas le faire. Et c'est le soin de ma propre gloire qui me fait agir ainsi.
— Encore de la jalousie ? Ma pauvre Laure, tu n'es pas changée.
— Non, je ne suis pas jalouse ; je n'aï plus d'amour et je n'ai jamais connu la jalousie d'amour-propre. Je ne pleure plus aussi.
« Il se mordit les lèvres et sortit.
« Le soir il vint dans mon appartement.
— Quoi ! lui dis-je en riant, voulez-vous donc que de vieux mariés comme nous renouvellent la
50e?1 Allons, c'est une plaisanterie. Embrassez-moi et allez vous coucher.
— Mais je coucherai ici, mais il y a deux lits... «En effet, je n'avais pas remarqué cette particularité.
— C'est moi qui en ai donné Tordre, me dit-il. Ce matin, j'ai été vraiment frappé en te revoyant : je te trouve plus jolie que jamais. Aussi tu le sais, bien et tu veux abuser de ton pouvoir sur moi.
— Non, je te jure, lui dis-je ; mais notre position à tous deux est bizarre et tu devrais vraiment te retirer et me laisser.
« Je vis alors sa figure s'animer.
— Serait-il vrai, dit-il alors, que M. de Metternich soit ton amant ? Si j'en avais seulement une idée fondée sur quelque vraisemblance...
« Et sa voix tremblait, ses yeux étaient égarés : il me fit frémir. Je me hâtai de me rapprocher de lui:
— Mon ami, lui dis-je, nous jouons ici des rôles singuliers : tu fais le jaloux lorsque c'est à moi à me fâcher. Est-ce donc ainsi que devrait se passer notre premier moment de réunion?...
«J'étais tremblante... Je voyais déjà dans l'avenir le malheur qui me menaçait.
« Que vous dirais-je? Quinze jours se passèrent ainsi dans,une contrainte perpétuelle de ma part, et un renouvellement d'amour de son côté que je ne pouvais concevoir. C'était une frénésie. Ce n'était plus ces douces heures qui s'écoulaient en entretiens pleins de charmes : cet abandon du véritable amour, cette langueur ravissante, tout
1. Sans doute la cinquantaine , c'est-à-dire une fête comme pour le cinquantième anniversaire de leur mariage.
ce que la passion donne, enfin, n'était plus là. C'était une fureur amoureuse qui me repoussait au lieu de m'attirer. Souvent je m'éloignais de ses bras en éprouvant une vive douleur produite par une morsure ou une pression trop vive : les sens étaient tout, l'âme rien. Je ne savais pas aimer ainsi.
« Nous nous séparâmes, moi pour revenir à Paris, lui pour aller faire le siège de Saragosse. En revenant à Paris, j'y fus bien isolée. M. de Metternich était allé à Vienne, tout présageait la guerre. Il revint au bout de deux mois... aussi aimant, aussi attaché à nos liens qu'au moment où nous nous étions quittés. Nous eûmes encore quelques instants heureux : ils étaient les derniers!
« Bientôt l'empereur l'abreuva d'amertumes. Les autorités reçurent l'ordre de lui fermer leurs portes; les journaux retentirent d'infâmes injures contre lui. Seule, je lui restais; seule je le soutins. Ma maison lui fut toujours ouverte.
— Je ne suis point une autorité, répondis-je à Duroc qui venait m'exhorter à ne pas braver l'empereur.
« Pauvre Clément! Combien il souffrit lorsqu'enfin il lui fallut quitter la France!... Sa patrie subjuguée, lui abreuvé d'humiliations, moi restant livré au ressentiment d'un maître irrité et vindicatif. C'en était plus qu'il n'en fallait pour égarer sa raison. Les derniers jours de son séjour à Paris furent une agonie de l'âme. Jamais je n'ai vu sa douleur sous des formes plus déchirantes : il me recommandait sa femme, ses enfants, qu'on
gardait comme otages. Pauvre ami! Il avait raison de se fier à mon cœur, il était bien à lui.
« Il partit.
« Tout le monde connaît cette campagne de "SYagram. François II fut encore remis sur son trône et l'empereur revint. M. de Metternich reprit le timon des affaires en Autriche; et notre correspondance qui avait éLé interrompue par les dernières batailles reprit son activité. Toutes les semaines j'avais deux lettres : elles me parvenaient par une voie très sûre et ma femme de chambre allait les chercher.
« Cette femme dont j'ai déjà parlé, était au service de ma 'mère. Elle m'avait vue naître et m'avait reçue dans son tablier. Je lui avais donné ma confiance et sa fortune était assurée par mes bienfaits et ceux de M. de Metternich. C'est elle cependant qui nous a perdus.
« Les agitations que j'avais éprouvées me donnèrent une maladie nerveuse qui affligeait mon existence d'une manière funeste. On m'ordonna les eaux de Cauterets. J'y fus. J'en obtins un grand bien. Ce fut alors que je fis ce voyage au Vignemale. Je passe sous silence les persécutions que j'y éprouvai de M. de Montrond qui, me croyant plus accessible, avait fait deux cent cinquante lieues pour acquérir la preuve du contraire.
« Je revins à Paris au mois d'octobre, guérie en apparence de mes maux nerveux, mais avec une douleur de poitrine et une facilité à cracher le sang vraiment effrayante.
« Junot arriva de Saragosse peu de temps après moi. Son humeur était sombre, farouche1. Il me
lançait l des sarcasmes à mots couverts ; il me disait des mots d'amour entremêlés d'injures. Cet état m'était pénible, mais je m'y soumettais en expiation de ma faute. Dieu voulait la punir plus exemplairement encore.
« La reine de Naples avait à cœur de ramener son frère sur le compte de Murât qui, n'ayant pas appris de bonne heure à faire le roi, s'en acquittait assez mal et avait offensé son beau-frère.
« Lorsque j'appris son arrivée, mon cœur se serra; je prévis mon malheur. Je me résignai, mais j'étais sûre de souffrir puisqu'elle était près de moi.
« Elle arriva un 2 décembre. C'était un anniversaire du couronnement. Il y avait une fête à l'Hôtel de Ville dont j'étais obligée de faire les honneurs comme gouvernante de Paris. Ces fonctions étaient très fatigantes. Forcée d'être en grand habit, je venais recevoir l'impératrice à la tête de vingt-quatre femmes prises dans la haute bourgeoisie et dans la finance, la conduire à la salle du trône, la servir à table, c'est-à-dire lui donner la serviette et me tenir derrière elle pendant le
1. Junot avait été nommé commandant en chef du 3° corps et avait l'ordre de prendre Saragosse avant de se diriger sur le Portugal. On sait combien ce siège fut terrible. Il fallut prendre la ville maison par maison, quartier par quartier. L'empereur, ne se rendant pas compte de ces nécessités et de ces lenteurs forcées, rappela Junot et le remplaça par Lannes, qui ne fit ni mieux ni plus vite que lui : Saragosse ne fut prise que lorsqu'il n'y eut plus de maisons debout pour abriter des défenseurs. Le général Marbot parle avec malveillance de la conduite de Junot pendant ce siège : « Etabli, dit-il, à une grosse lieue de la ville, dans un riche couvent, il menait très bonne pie. » (Mémoires, t. II, p. 103.) Le général de Bonneval de son côté n'en parle pas mieux dans ses Mémoires anecdotiques.
banquet, puis ne pas la quitter jusqu'à son départ. Ce jour même il y eut à ce sujet une particularité qui sera bien intéressante dans les Mémoires du temps1.
« J'étais fort souffrante et si malheureuse, si triste, que je ne pus m'empêcher de tressaillir en jetant un dernier coup d'œil sur ma psyché au moment de partir ; vêtue d'un grand habit de tulle rose parsemé de broderies en lames d'argent et garni de jacinthes roses, coiffée d'une guirlande pareille entremêlée d'épis de diamants, le cou, les oreilles chargés de pierreries, et avec cela un visage où le malheur était empreint et un cœur déchiré.
« J'arrivai à l'Hôtel de Ville à. quatre heures. L'impératrice devait arriver à quatre heures et demie, l'empereur à cinq et le dîner, aussitôt servi, devait durer une heure au moins. LL. MM. feraient ensuite le tour des salons, accompagnées de moi et de Junot. Cette promenade ne pouvait durer moins de deux heures et le bal commencerait ensuite. La première contredanse était formée : c'était la reine de Naples, moi, une fort jolie personne, fille de M. de Rougemont, banquier, et une autre personne de la ville et non présentée. Le duc d'Abrantès dansait avec la reine, moi avec le roi de Naples, et le maréchal Duroc et le duc de Padoue avec les deux autres.
« Au moment où je me disposais à me retirer avec les vingt-quatre dames du cortège dans la chambre qui est sur l'escalier de l'Hôtel de Ville
1. Voir particulièrement les Mémoires de la duchesse d'Abrantès, t. VII, p. 496 et suiv. (Edition Garnicr frères, Paris, 1893.)
pour y attendre le moment de l'arrivée de l'impératrice, M. de Ségur, grand-maître des cérémonies, vint à moi l'air tout troublé et me dit :
— Vous n'irez pas au devant de l'impératrice.
— Gomment? Pourquoi?
— Voici ce que je viens de recevoir : lisez.
« Je prends le papier qu'il me donne et y vois :
« M. de Ségur cherchera la duchesse d'Abrantès aussitôt qu'il aura reçu cet ordre. Il lui dira qu'il est inutile d'aller avec le cortège accoutumé au devant de l'impératrice. Le préfet et le gouverneur de Paris doivent également s'en dispenser. »
« Je fus atterrée de ce que je venais de lire. J'aimais extrêmement l'impératrice Joséphine. On parlait de son divorce, qui fut en effet prononcé quinze jours après, le 17 décembre. Je dis à M. de Ségur que j'étais certaine que c'était une manière de sonder l'opinion et il fut de mon avis. Mais je fus au désespoir de cette sorte d'affront fait à une femme si bonne et si parfaite 1. Je rentrai et congédiai toutes ces dames. Elles remontèrent dans les salles et la nouvelle circulant rapidement, l'intention cruelle de l'empereur fut remplie.
« L'impératrice arriva. Lorsqu'elle entra dans la salle du Trône, je ne pus, malgré la défense, m'empêcher d'aller la recevoir à la porte et de l'accompagner jusqu'au trône où, ce soir-là, l'étiquette me donnait un tabouret immédiatement à côté d'elle. Je vis ses yeux remplis de larmes. Elle dut voir dans les miens combien je partageais sa peine et elle m'a dit depuis que ce que j'avais fait
1. Mme d'Abranlès n'a pas toujours été si indulgente pour Joséphine dans ses Mémoires. Voir, à ce sujet, nos ouvrages: La Générale Bonaparte et l'Impératrice Joséphine.
dans cet instant lui avait donné plus d'émotion qu'elle n'avait éprouvé de sa vie. En effet, elle s'y attendait. L'agonie durait depuis longtemps.
« Bientôt le bruit de l'artillerie et le tambour battant aux champs annonça l'empereur. Il parut, accompagné de la reine de Naples avec laquelle il était venu ; le duc [d'Abrantès] et le prince Berthier étaient avec lui, ainsi que le maréchal Bessières. Il fut s'asseoir près de l'impératrice, lui parla en souriant et comme s'il ne venait pas de lui faire le plus sanglant affront. Il fut prendre place au banquet avec la même tranquillité que s'il avait signé le bonheur de celle à qui il devait une bien grande partie de l'éclat qui l'entourait.
« Le bal commença. Je remarquai que le duc était fort ému. Quant à la reine, elle était aussi impassible qu'une statue de marbre. Elle revoyait un homme qu'elle avait passionnément aimé1 après deux ans d'absence, et son visage était calme. Son sein n'était même pas agité. Ses yeux et sa bouche souriaient en lui parlant comme elle pourrait le faire au dernier des spectateurs qui l'entouraient. M. Paul de la Vauguyon était alors son amant, et pour une pareille femme le présent était tout, le passé s'effaçait.
« La contredanse terminée, je me retirai dans une partie de la salle. L'altération de mes traits avertit le duc. Il s'approcha de moi et arriva à temps pour me recevoir dans ses bras, privée de connaissance. Sans s'arrêter à de vaines formalités, il m'enserra et m'emporta hors de la salle du Trône. Mais avant d'en sortir, le sang, qui s'était porté avec violence à ma poitrine, se fit passage :
le vaisseau se rompit encore une fois et en un instant mes vêtements furent inondés de sang. On me porta dans l'appartement de Frochot1 et, après quelques secours prodigués à la hâte, je renvoyai le duc faire son devoir et je me retirai chez moi.
« La douleur que montra le duc, son anxiété, firent juger à la reine qu'il m'aimait toujours. Elle lui parla et elle en fut convaincue. Dès lors son plan fut arrêté ; elle était sûre de sa vengeance.
« Depuis longtemps Marescalchi, ministre des affaires étrangères pour le royaume d'Italie, demandait à l'empereur de lui donner une fête. Il avait fait construire à cet effet un immense local sur le jardin de l'hôtel qu'il occupait rue d'Angoulême. L'empereur accepta et le jour en fut fixé le 13 janvier 1810.
« La reine de Naples organisa pour cette fête un quadrille d'un nouveau genre. C'était une partie d'échecs. Les seize pièces étaient seize femmes de même taille ; les deux reines étaient Mme la duchesse de Bassano et la belle Mme de Barrai. Tout était réglé, arrangé. Nous devions arriver après que l'on aurait tendu un immense tapis de toile cirée représentant un échiquier. Et là nous devions danser une partie d'échecs, conduites par deux magiciens qui, jouant l'un contre l'autre, faisaient bouger leurs pièces en les touchant légèrement de leur baguette. Cette invention, qui était de Despréaux, était vraiment charmante. J'étais un des pions, j'étais celui du roi : la reine de Naples était à côté de moi.
« Les répétitions furent fréquentes. Obligée de