‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 31 sur 115 · Préfet de la Seine · texte numérisé non relu

Préfet de la Seine

me distraire, je prenais peu garde à ce qui m'entourait. Cependant je ne pus m'empêchcr de remarquer combien le duc était sombre et morose. Il me considérait quelquefois pendant une demiheure et je l'entendais murmurer des imprécations, et il sortait en frappant la porte avec viollence. Cependant j'étais tranquille. Hélas! J'étais 'sur un volcan.

« Je recevais toujours des lettres de Clément. Depuis un an que nous étions séparés, son amour, loin de s'affaiblir, semblait prendre de nouvelles forces.

« Je ne puis vivre sans vous, m'écrivit-il ; \e sens que je ne le puis. Environné ici de gloire et d'honneurs, je ne veux pas les conserver si je ne dois pas vous voir. Si vous ne me promettez pas de vous faire ordonner les eaux de Carlsbad et de venir cette année, je quitte mon ministère et \e me fais renommer à Vambassade de France. »

« Je reçus cette lettre le jour même du quadrille, le 13 janvier. Je la relus avec des larmes de tendresse et d'amour. Je sonnai ma femme de chambre et lui donnai cette lettre pour la serrer dans une cassette de bois de la Chine, fort précieuse, que le prince de Metternich m'avait donnée pour y mettre tout ce qui tenait à notre amour. Joséphine (c'était le nom de ma femme de chambre) en avait la clef. Elle m'avait vue naître, et mes bienfaits auraient dû me l'attacher plus encore.

« A huit heures, je partis. Avant de monter dans ma voiture, je passai dans le salon et j'y trouvai le duc.

— Comment me trouves-tu aujourd'hui? dis-jc

Abrantès. — iq.

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« Il me regarda sans me répondre.

— Suis-je donc mal? lui demandai-je, étonnée de son silence.

— Mal? Oh! non ; tu n'es que trop bien.

« Il s'approcha de moi et me serrant la main avec violence.

— J'ai quelquefois envie de te faire une cicatrice qui puisse te défigurer : tu ne plairais plus.

« Cette phrase, qui m'aurait fait rire en tout autre temps, me fit frissonner. Pourquoi? Etait-ce donc un pressentiment?... Je m'efforçai de sourire et je lui dis :

— Mon ami, quand le quadrille sera dansé, je changerai de costume et voici celui que j'aurai. Je te le montre afin que tu puisses me reconnaître.

« Je lui fis voir alors un domino de satin rose garni d'une large bande blanche. Mon costume pour le quadrille était celui des statues égyptiennes : la coiffure en bandeau et le petit pagne rayé entourant les reins. Un côté du quadrille était bleu, l'autre rouge.

« Je partis seule dans [ma voiture] pour aller prendre une de mes amies qui était pion comme moi, et notre fou et notre cavalier.

« Le quadrille se dansa et eut un succès fou. Tous les masques nous entouraient. Bientôt nous fûmes obligés pour notre propre tranquillité de changer de costume, car nous entendions : « Ah! c'est un pion!... Il faut le damer!... » et cent bê-, tises pareilles.

« Je passai dans un vestiaire particulier toujours réservé aux quadrilles dans les bals masqués ; je, quittai mon turban égyptien et m'enveloppant de mon joli domino rose, je rentrai dans le bal. A

peine avais-je fait quelques pas que je rencontrai le duc de la Vauguyon. Je l'arrêtai et lui dis :

— Deux mots!

« Il me reconnut aussitôt.

— Puisque je n'ai pas été assez habile pour me déguiser, lui dis-je, vous allez me donner le bras. Mais comme je ne veux pas que votre Reine puisse en prendre de l'ombrage \ je vais ôh t mon masque. J'ai d'ailleurs fort chaud et je ne veux pas que l'accident de l'Hôtel de Ville se renouvelle ici.

— J'y gagnerai d'ailleurs de voir vos yeux, me dit le duc, et vous savez ce que je pense de leur regard.

— Prenez garde, lui répondis-je en riant ; ceux dont vous êtes l'esclave nous lanceraient des éclairs qui nous pulvériseraient ; et, quelque habitué que vous soyez aux éruptions du Vésuve, en comparaison d'eux je crois que c'est peu de chose.

— Oui, et < de vous y jouer ! nous dit une voix près de nous.

— C'est la reine! dis-je tout bas à M. de la Vauguyon.

— Que m'importe? répondit-il. C'est odieux d'être épié ainsi! Quand l'esclavage n'a plus de prestige, ajouta-t-il très haut, il faut le secouer.

— Taisez-vous, au nom du ciel! taisez-vous pour moi si ce n'est pour vous!...

« J'étais tremblante. Il s'en aperçut et, me serrant le bras :

1. T.e duc de la Vauguyon pt%ii alors l'amant do la reine ' f • 1 < j s . Voir notre ouvrage sur l.< 5 tirs de

llapoléon.

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— Que craignez-vous?

— Je ne sais, mais je ne suis pas bien.

— Venez, nous allons entrer dans la première salle du Trône, et cela se dissipera.

« Nous entrâmes dans cette salle qui était tellement remplie de monde qu'on pouvait à peine circuler. Je répondais en riant à une remarque de M. de la Vauguyon, lorsque je me sentis serrer le bras avec une telle violence que la douleur m'arracha un cri. Je me retourne et je vois une grande figure enveloppée d'un domino noir : un masque noir lui couvrait le visage et la barbe du masque était agitée par une respiration précipitée. Le premier mouvement de M. de la Vauguyon fut de demander raison à ce masque de l'insulte qu'il faisait à une femme à laquelle il donnait le bras. Mais j'avais reconnu Alexandre et, dégageant mon bras du sien, je pris celui de mon mari et, après lui avoir adressé un triste sourire, je fus aussitôt entraînée avec rapidité par le duc qui renversait tout sur son passage et m'emportait pour ainsi dire à travers les flots de masques et les groupes joyeux qui remplissaient les salles. Arrivés sous le vestibule, il appelle d'une voix de tonnerre pour avoir ses gens. Ils n'étaient pas arrivés, mais les miens s'y trouvant, nous montâmes dans ma voiture.

« Là, arrachant son masque, se frappant la poitrine et le visage, j'entendis qu'il proférait les plus affreuses imprécations contre M. de Metternich. »

Il est inutile de reproduire la scène qui se passa entre les deux époux une fois rentrés en leur hô-

tel1. Les événements de cette nuit ont été imparfaitement connus : la duchesse d'Abrantès a eu soin de les consigner minutieusement dans le manuscrit que j'ai sous les yeux, sans en oublier le moindre détail. Comme ils n'ont pas d'intérêt immédiat pour l'Histoire, je ne les dirai point2. Il suffira de savoir que Junot alla dès le matin aux Tuileries et consulta l'empereur sur ce qu'il avait à faire3. Napoléon l'exhorta au calme et à l'oubli. Madame Mère vint, de la part du souverain, voir sa dame pour accompagner : elle les aimait beaucoup elle et son mari. Elle les réconcilia. De part et d'autre on pardonna.

Mais de quelle façon le général Junot avait-il appris que M. de Metternich était en correspondance avec la duchesse? Par la princesse Caroline, reine de Naples. Celle-ci, qui ne se refusait aucune infamie, avait eu celle de soudoyer la femme, de chambre de confiance de la duchesse, cette vieille Joséphine, ancienne domestique chez Mme de Permon, qui l'avait vue naître et l'avait « reçue dans son tablier ». Elle avait su que c'était elle qui allait chercher les lettres de M. de Melter-

1. Cf. général TniKn.vui.T, Mémoires, t. IV, p. -131. — Le général Thiébault s'est seulement trompé d'ambassadeur et a écrit Cobenzl au lieu d'écrire Metternich. — Cf. M1U Avrili.on, Mémoires, t. I, p. 339-311. (Edition Garnier frères, 1895.)

2. C'estàccs événements que fait allusion la duchesse quand elle parle, un peu plus haut (p. 230) d'une « sanglante tragédie » et quand elle dit, dans une lettre de huit pages à un ami, 1 6 novembre 1837 : « ... l'horrible tragédie dont je faillis être victime. » (Vente d'autographes, catalogue Charaoay). J'ajouterai que la duchi jse d'Abrantès a semé de quelqui réminis-

di Lgiqu le dénouement de son roman

L'Ami) ante il" Castille.

3. Cf. Stanislas Girardin, Journal et Soucenirs, t. II, p. 3G8.

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nich chez M. le comte des Audrouins, qu'elle lui donnait les réponses de la duchesse pour les faire parvenir à Vienne, qu'elle les mettait dans une cassette en bois précieux de la Chine, dont elle avait la clef. Heureuse de posséder ces renseignements, elle s'était fait un odieux plaisir de les faire parvenir plus ou moins anonymement au duc d'Abrantès. Celui-ci, qui n'était pas un grand seigneur d'assez vieille roche pour prendre aussi légèrement que les autres ces petites disgrâces de la vie conjugale, avait attendu le départ de sa femme pour le bal et s'était assuré de l'existence des lettres qu'on lui signalait dans la cassette de Chine. On sait le reste. La reine de Naples s'était vengée et la duchesse avait appris au bal que le malheur vient parfois en folâtrant. Reprenons pour la fin de ce dramatique épisode, les dernières pages du Journal intime :

«Que vous dirais-je?... Je pardonnai.

« Le soir même de ce jour où je pardonnai, j'appris que tout Paris s'entretenait de cette malheureuse histoire. « Oh! me dis-je à moi-même, j'ai été coupable, mais quel châtiment! »

« Le vendredi suivant, on donnait à l'Opéra la première représentation de Fernand Cortez... Je sentis que je ne faisais rien si je ne détruisais pas par ma conduite des bruits qui, par leur nature étaient vraiment fâcheux. Je dis à Junot que j'irais à l'Opéra...

« Il résista pour la forme, mais je voyais qu'il était heureux de ma résolution. Je ne me levai qu'à six heures... Je mis du rouge pour cacher ma pâleur extrême et, ainsi parée, n'ayant dans ma

loge que des amis dévoués, je me rendis à! l'Opéra.

« A peine fus-je dans ma loge que tous les regards se dirigèrent sur moi. J'étais au supplice. Bientôt une sorte de murmure se projeta et j'entendis des phrases contre Alexandre qui auraient pu l'irriter. Pour éloigner tout soupçon, je lui souris, lui parlai aussi naturellement que je le pus feindre. Quelle soirée!...

« Je finis cette relation. Peu de temps après ce que je viens de dire, Junot fut nommé au commandement du 8e corps, en Espagne.

— Je partirai aussi, lui dis-je.

— C'est impossible.

— Je veux partir. Si je reste en France après un tel éclat, il faut que je me retire dans une terre, loin de Paris. Je ne puis y rester après ce qui vient de se passer. Si je m'éloigne de toi en ce moment, je sais que la haine pourra s'élever entre nous. Je suis franche et ne puis dissimuler ce que je sens. Si nous partons ensemble, les souvenirs pénibles s'effaceront. Alexandre, je veux partir.

« Il était ému et m'embrassa sans parler1. »

1. Ici se terminent les fragments du Journal intime inédit de la duchesse d'Abrantès.

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