‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 33 sur 115 · Cf. général Thiébault, Mémoires, t. IV, p · texte numérisé non relu

Cf. général Thiébault, Mémoires, t. IV, p

2. Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. VII, p. 548. (Édition Garnier, Paris, 1895.)

Junot trouva encore le moyen de n'être pas raisonnable l. A partir de Bayonne, et malgré l'opposition de son mari, la duchesse ne voyagea plus qu'à cheval : Junot avait reçu l'ordre d'arriver au plus, tôt a Burgos : il s'y rendit à franc étrier et sa femme galopait à son côté. Mais cette affreuse guerre d'Espagne avait jeté son manteau d'horreurs sur les beaux paysages qu'elle avait admirés cinq ans auparavant lorsqu'elle allait à Lisbonne; des villages étaient brûlés sur son chemin, les autres étaient déserts; des pendus, tout nus, hideux, se balançaient aux arbres de la route... Des lettres de ses enfants, qui arrivèrent à Vittoria presque en même temps qu'elle, firent oublier à la i duchesse ces horreurs et d'autres encore... Enfin elle parvint à Burgos. Elle avait bien besoin de repos. Tous les généraux et officiers s'étonnaient de la voir au milieu des sauvageries de cette guerre, et, en y songeant de sang-froid, elle s'en étonnait elle-même plus que tout le monde.

Le cadre de ce livre nous oblige à ne dire que peu de mots des rudes étapes de la duchesse drAbrantès pendant cette campagne, au milieu d'une population soulevée contre les Français, trop dociles exécuteurs des ordres de leur empereur

1. Il alla voir une actrice et, pour cette seule visite, lui donna douze mille francs. A la suite de cette visite et de cette générosité du duc, on ne l'appela plus à Bordeaux que « la duchesse ». (Thiébault, Mémoires, t. IV, p. 439.)

N'est-ce pas le cas de répéter, avec le poète latin, en lisant le récit de folies semblables, quand on connaît les malheurs qui frappèrent plus tard le général et la duchesse d'Abrantès :

Nescia mens homlnum fati sortisque futures et aussi :

O canas hominum mentes, o pectora cceca

et qui avaient envahi l'Espagne contre toute justice. Il faut en lire le récit dans les Mémoires de cette aimable femme 1. On y verra également avec quelle inépuisable patience elle calmait les impatiences et aussi les colères épouvantables auxquelles se laissait aller parfois le général Junot, peu endurant de sa nature, devant des ordres ou des contre-ordres absurbes, comme il s'en donna tant durant cette funeste campagne ; elle eut même beaucoup de peine un jour à l'empêcher d'aller provoquer en duel le maréchal Masséna, commandant en chef de l'armée.

C'est qu'il y avait eu entre eux, dès l'entrée en campagne, une petite aventure qu'il est nécessaire de raconter, d'abord parce que la duchesse d'Abrantès s'y trouva impliquée, bien malgré elle, et qu'ensuite le prince d'Essling ne pardonna jamais à Junot de l'avoir suscitée.

Le duc d'Abrantès, donc, avait commencé par apprendre avec plaisir l'arrivée prochaine de Masséna en Espagne. Il habitait avec sa femme, à Valladolid, le vaste palais que Charles-Quint y a construit. Masséna devant bientôt arriver, Junot comptait lui en céder la moitié. «Il était .certain, a raconté le général de Marbot, que le maréchal serait trop galant pour déplacer madame la duchesse, d'autant plus que le palais était assez vaste pour y loger facilement les deux états-majors. »

Mais Junot avait oublié que le vieux Masséna avait l'habitude de traîner à ses trousses, en ma-

1. Il en a été fait une réimpression en 10 vol. chez Garnier irères, 6, rue des Saints-Pères. 1895.

nière de dame ou demoiselle de compagnie, une jeune maîtresse. Il l'habillait en sous-lieutenant de dragons et, soit comme complément de l'uniforme, soit pour lui marquer toute son estime, il lui faisait ou laissait porter sur la poitrine l'insigne de l'honneur. C'était là une fantaisie, et comme c'était un maréchal duc et prince qui se la perttietra.it, on s'inclinait avec respect, comme si c'avait été la plus méritoire des actions. Qu'un sous-lieutenant, à qui pareil meuble eût été à coup sûr plus utile qu'au maréchal, se fût avise d'en encombrer ses bagages et ceux de l'armée, on eût entendu de beaux cris et le maréchal tout le premier... Mais du moment que c'était lui qui se permettait de donner l'exemple de l'infraction au devoir, c'était parfait, c'était admirable. C'était surtout déplorable et, à si petite distance de la Révolution, jamais un homme qui avait eu l'honneur d'être général sous la République, n'aurait dû emprunter aux temps de la monarchie des mœurs si abandonnées : c'était digne de ce que faisait, sous Louis XV, le cardinal prince Louis de Rohan qui promenait on carrosse la marquise i uïgny, sa maîtresse, travestie non en souslieutenant de dragons, mais en abbé. Par convenance, évidemment. Mais, sous tous les régimes, les princes, qu'ils fussent de Rohan ou d'Essling, n'ont obéi qu'à leurs caprices. Point d'ailleurs n'est besoin d'être prince pour en faire autant, mais à l'armée d'Espagne et de Portugal, cet exemple était suivi. Le général Lefebvre, cet imbécile qui était le fils du digne duc de Danzig, vivait à Oporto avec une danseuse; le général Loison, à Oporto également, ne sortait qu'escorte

d'un état-major de danseuses; le général Fournier, qu'on retrouvera tout à l'heure, était suivi d'uno petite Calabraise qu'il avait enlevée en Italie...

<séna arrivant au palais de Valladolid avec sa dame de compagnie, les convenances ne permettaient pas à la duchesse d'Abrantès d'y séjourner avec elle. Marbot, qui était de l'état-major de Masséna et était venu en avant pour préparer les hiënts, en fit la remarque au général Junot. (( Mais, a-t-il raconté, le général ne fit que rire de mes observations, disant que Masséna et lui avaient souvent logé dans la même cassine en Italie et que les dames s'arrangeraient entre elles. »

Junot ne savait pas que les dames, qui s'arrangent si rarement avec les hommes, du moins quand ils sont leurs maris, ne s'arrangent guère entre elles. — si ce n'est d'une jolie façon! D'ailleurs, ici, c'est tout à l'honneur de la duchesse d'Abrantès de n'avoir pas voulu s'arranger avec Mme X... et tenir compagnie à la dame de compagnie du vieux maréchal.

« Je trouvai au bas de l'escalier, poursuit Marbot, M. le maréchal donnant la main à Mme X... Je commençais à lui expliquer les difficultés que j'avais éprouvées pour prendre possession de la totalité du palais, quand Junot, entraînant la duchesse, accourt, se précipite dans les bras de Masséna; puis, devant un nombreux état-major, il baise la main de Mme X... et lui présente ensuite sa femme. Jugez de l'étonnement de ces deux dames! Elles restèrent comme pétrifiées et ne se dirent pas un seul mot! Le maréchal eut le bon esprit de se contraindre; mais il fut vivement

affecté de voir Mme la duchesse d'Abrantès prétexter d'une indisposition pour s'éloigner de la salle à manger, au moment où Junot y entraînait MmeX...

« Au premier aspect, continue le mémorialiste, ces détails paraissent oiseux; mais je ne les raconte que parce que cette scène eut de bien graves résultats; le maréchal ne pardonna jamais à Junot d'avoir refusé de lui céder la totalité du palais, et de l'avoir mis par là dans une fausse situation vis-à-vis d'un grand nombre d'officiers généraux1. »

D'étape en étape, faisant le bien sur son passage, s'amusant aussi lorsque l'occasion se présentait et même ne se présentait pas, faisant de la musique, obtenant la grâce des condamnés à mort par les conseils de guerre, donnant des bals et dansant comme une jeune fille, sauvant des enfants abandonnés au milieu des horreurs de cette épouvantable campagne, laissant de l'argent aux municipalités pour pourvoir à leur allaitement et à leur entretien pendant plusieurs années, cette femme étrange, à la fois frivole et courageuse, délicat^ et infatigable, rieuse et attristée, parvint à Ciudad-Rodrigo, sur la limite de l'Espagne et du Portugal. Là, le duc d'Abrantès dut se séparer d'elle pour s'enfoncer avec son corps d'armée dans l'intérieur du pays.

Quelle perspective pour une jeune femme, enceinte de huit mois, de rester à Ciudad-Rodrigo! C'est pourtant là, dans une maison au toit troué par <!es bombes, au milieu des décombres d'une

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