Général de Marbot, Mémoire», t. II, p
ville à peu près détruite par un long siège, dans un air empesté par l'odeur d'incendie et par celle de milliers de cadavres enfouis presque à fleur de terre et que les chiens errants déterraient pour les dévorer ; c'est là, dans ces ruines, dans ce cimetière gardé par des ombres, les mourants et les malades laissés par l'armée, dans ce pays abandonné de tous ses habitants à dix lieues à la ronde, que cette jeune femme habituée au luxe le plus délicat, devait faire ses couches 1. Et c'est là, en effet, qu'elle eut son fils Alfred qui, sur le désir de son père, fut d'abord appelé Rodrigue. Né sur un champ de bataille, car Ciudad-Rodrigo, avec ses ruines encore fumantes n'était pas autre chose, cet enfant devait mourir sur un champ de bataille : devenu plus tard lieutenantrcolonel, après une carrière des plus honorables, il fut tué glorieusement à la bataille de Solferino, en 1859.
Mais c'est dans les Mémoires de la duchesse qu'il faut voir les détails de la vie de privations, d'alarmes et de dangers qu'elle mena à Ciudad- Rodrigo, les mauvais procédés qu'eut pour elle le commandant de place, et comment elle partit, dix fours après ses couches, pour aller, à cheval, dans un pays infesté de guérillas, chercher un meilleur asile à Salamanque.
1. a Les officiers anglais, dit un mémorialiste du temps, se confondaient en excuses pour avoir, en ayant repris la ville d'Abrantès, en Portugal, empêché la duchesse d'Abrantès de faire ses couches dans son duché, où elle se rendait de Paris par l'Espagne. « La duchesse d'Abrantès, disaient-ils, devait « les trouver 1res peu gentlemen, et ils priaient qu'on les ex- « cusât auprès d'elle. » (Souvenirs et campagnes d'un vieux soldat de l'Empire, par le commandant Parquin. Ed. Berger- Levrault, p. 287.)
Salamanque était alors commandée par le général Thiébault. Fils de Dieudonné Thiébault, qui fut secrétaire du grand Frédéric, son ami aussi, et qui écrivit sur lui et sa cour quatre volumes des plus précieux pour l'Histoire, le général Thiébault était loin d'être le premier venu. « C'est un homme d'esprit, a écrit de lui un peu méchamment un autre homme d'esprit, et qui n'a pas la modestie de vouloir cacher son mérite ; il convient qu'il en a beaucoup... »x Rcederer, qui n'en manque pus non plus, et qui est capable d'apprécier celui des autres, le vit de près en Espagne : il fait l'éloge de son aménité et de l'habileté avec laquelle il sut capter la sympathie des Espagnols2. La duchesse d'Abrantès. de son côté, a pour lui autant d'estime que d'affection. Elle n'aurait rien eu de tout cela s*il avait été aussi « mauvaise langue » qu'on le prétend depuis que la publication de ses précieux Mémoires a montré que la plus franche véracité, qualité bien rare chez les mémorialistes, était au nombre de ses mérites. Est-ce donc être « mauvaise langue » que de dire la vérité sur les gens, de les montrer ce qu'ils furent, des hommes leurs passions et non des êtres empaillés, à 'la façon des personnages de Berquin ou de Bouilly, comme une inepte convention mondaine veut qu'on les présente?
Le général Thiébault, donc, avait appris que la duchesse d'Abrantès s'était mise en route avec une faible escorte pour venir à Salamanque. Mais il avait été informé aussi que don Julian, fan
1. staxisl\s Giraroin. Journal et Souvenirs, t. II, p. L'. Comte Rcederer, Œuvre», t. IV, p. 111.
chef de partisans avait conçu le projet de l'enlever dans les bois de Matilla, qu'elle devait traverser. L'escorte de la duchesse était trop faible pour lutter contre la bande de don Julian. Le général forma aussitôt deux colonnes qu'il envoya, l'une à droite, l'autre à gauche de Matilla, avec ordre de se porter à l'aide du détachement d'escorte, si l'on entendait un seul coup de feu. Lui-même, à la tête de deux escadrons, alla au devant de Mme d'Abrantès *. Il la rencontra de nuit, au milieu de la forêt. En entendant tout à coup un tumulte de voix, de piétinement de chevaux, et le cri de : Halte! en tête du détachement, la duchesse d'abord s'était crue perdue. Son. angoisse ne fut pas longue, et le général Thiébault, lui cachant les dangers qu'elle avait courus et les précautions qu'il avait prises, mit sur le compte du désir de la saluer plus tôt son apparition nocturne et théâtrale au milieu des, bois.
A Salamanque, Mme d'Abrantès, qui habitait une grande maison située dans un faubourg, et que le général Thiébault avait fait arranger au mieux pour la recevoir, voulut, mener une vie aussi parisienne que possible. Elle reçut tout ce qu'il y avait en ville d'officiers français, et ceux-ci étaient ravis de trouver une compatriote qui leur rappelait par tant de côtés aimables le pays dont ils étaient loin et que si peu devaient revoir. « C'était, a écrit Thiébault, une inconcevable fortune que la société d'une dame aussi distinguée au fond de l'Estramadure. Désirable partout, elle était inappréciable au milieu de ces Espagnoles de province,