Général Thiébault, Mémoires, t. IV, p
le plus souvent par leur cœur, dupe lui-même des calculs des autres, et non par leur raison qui s'efface et cède le pas devant de soi-disant intérêts de cœur.
La duchesse eut des ennuis à Salamanque. Elle fut calomniée. Ce mauvais sujet de général Fournier1 qu'elle avait reçu à Giudad-Rodrigo, n'avait pas manqué, à Salamanque, d'aller lui présenter ses hommages. Il était mal vu dans l'armée malgré la plus brillante bravoure. Débauché comme un ancien abbé de cour, indiscipliné au dernier point, fantaisiste, duelliste, hâbleur, vantard, mauvais camarade, mauvais chef, il se riait de l'honneur comme du reste. Grâce à ce liant qu'ont les Français qui se rencontrent en pays étranger, grâce surtout aux circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait, la duchesse d'Abrantès accueillit peutêtre avec plus d'affabilité qu'il n'eût fallu un homme aussi décrié que le général Fournier, auquel il eût été prudent d'opposer une froide réserve. Celui-ci abusa de la facilité avec laquelle la jeune femme lui avait ouvert sa porte. Non seulement il affichait des airs conquérant? chaque fois qu'il allait chez elle ou qu'il en sortait, mais il ne se gênait pas pour dire à qui voulait, l'entendre qu'il était « du dernier bien » avec la duchesse et aussi avec Mme Thomières. La calomnie faisait son chemin, tant les hommes aiment à croire à ces choses-là et le général Fournier triomphait dans le pays de don Juan. Les choses enfin parvinrent
1. C'est lui qui, sous la Restauration, ajouta à son nom celui de Sarlovèze, parce qu'il était n6 à Sarlat. Il faudrait un volume, et même deux, pour raconter ses excentricités et originalités de toutes sortes.
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aux oreilles de Mma d'Abrantès qui, sans consigner absolument le fat à sa porte, lui fit comprendre d'avoir à espacer ses visites.
Le général Thiébault, lui, était tout l'opposé du général Fournier, et s'il allait beaucoup chez là duchesse c'était pour le charme de sa conversation. Aussi était-il le plus possible auprès d'elle. Le matin il l'accompagnait lorsqu'elle montait à cheval, autant pour le plaisir d'échanger ses idées avec une femme d'un esprit si distingué, que pour celui de veiller en personne à ce qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux.
Souvent il dînait chez elle. Il donne même sur ce point quelques détails de ménage qui ont leur importance et permettent de se rendre compte des causes qui amenèrent la chute de la maison que Junot avait édifiée si brillante en si peu de temps. « Dirai-je à propos de ces dîners, a-t-il écrit, quel était le laisser-aller de sa maison? Elle avait à Salamanque une table assez pareille à la mienne : deux fois trois plats et cinq assiettes de dessert, et cet ordinaire lui coûtait neuf fois plus ; elle n'avait aucun luxe de toilette et on lui faisait payer quinze cent francs par mois pour son blanchissage... n1 C'étaient là de beaux gaspillages, dus au manque absolu de surveillance. Mais l'idée ne venait pas à la duchesse de contrôler les dépenses de ses gens. Une trop grande facilité de vie avait fait d'elle une enfant pour les choses usuelles et pour la pratique journalière de l'existence. Elle se bornait à s'étonner par exemple, de payer les œufs deux francs pièce, sans se dou-