Général Thiébault, Mémoires, t. IV, p
ter que les autres Français en avaient tant qu'ils voulaient à cinq sols et à moins. Plus tard, elle pleurera des larmes de sang sur ce désordre, mais ne se réformera pas. Son mari ne vécut pas assez pour voir les années de disette succéder aux années d'abondance, sans quoi il se serait pris lui aussi à regretter ces gaspillages : sans aller jusqu'à avoir ses relais à lui, comme le dit le Mémorial de Sainte-Hélène, ils étaient fabuleux : c'est ainsi que son cuisinier, pendant les dix mois qu'il avait passés à Lisbonne, fit si bien danser l'anse du panier qu'il réalisa un bénéfice de trois cent mille francs sur les dépenses de sa table. Pendant que nous sommes sur ce chapitre, ajoutons que la duchesse d'Abrantès, rien que pour son fil et ses aiguilles, — elle qui ne faisait jamais un point, — avait, à Paris, un mémoire de dix mille francs au magasin de la Mère de iamille. C'est le véridique Thiébault qui l'affirme. C'est à lui encore, qui a si bien connu Mme d'Abrantès, qu'il faut demander de nous introduire à une de ses soirées de Salamanque.
« Les soirées de la duchesse, dit-il, étaient occupées par la musique, les échecs, la lecture des lettres et journaux de Paris, les nouvelles de l'Espagne, les on-dit sur le Portugal et les conversations. Les échecs ne retenaient que la duchesse et moi, si ce n'est habituellement, du moins assez souvent. La musique mettait en scène le marquis de Valença et Pournier comme chanteurs, la duchesse chantant parfois, mais tenant habituellement le piano, soit pour accompagner, soit pour jouer des petites sonates qu'elle composait pour ses filles, enfin moi, mettant en musique quelques romances dont elle ou son frère, M. de Permon,
avait fait les paroles. Les correspondances nous tenaient au courant de la chronique de Paris et des Tuileries, et nous faisaient oublier par moments la terre d'exil qui commençait à nous donner plus de craintes que d'espérance. Les conversations qui s'alimentaient et de ces sujets et de mille autres, se rehaussaient de toute la séduction qu'y apportait la duchesse par la grâce et la facilité de son élocution, par la clarté de ses idées, le choix de ses expressions, et je dirai presque la profondeur avec laquelle elle traitait les sujets les plus variés. Bien souvent elle nous étonnait. Un soir, entre autres, la causerie s'étant tournée vers l'art théâtral, la duchesse s'empara du sujet et en vint à un parallèle entre le théâtre des anciens et celui des modernes. Elle parla plus d'une heure et nous laissa, M. Luuyt1 et moi, stupéfaits de l'érudition et de l'indicible puissance d'observation dont elle fit preuve, mais encore de l'ordre qu'elle mit dans celte péroraison, de l'enchaînement de ses idées et de l'élégance de sa diction. « Ma foi, me disait M. Luuyt en se retirant, que pourrait dire de plus un professeur qui, toute sa vie, aurait étudié la matière? » Et j'aurais fait la même question. »2
Le dirai-je? Nul, plus que moi, n'admire les talents, les connaissances, l'esprit et le courage de la duchesse d'Abrantès, mais dans les circonstances, où l'on était alors, avec la guerre qui faisait chaque jour couler le sang à flots, il semble qu'il y avait quelque chose de mieux à faire que de