‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 39 sur 115 · Général Thiébault, Mémoires, t. IV, p · texte numérisé non relu

Général Thiébault, Mémoires, t. IV, p

chanter et causer : il eût été bien à la femme de l'un des principaux généraux qui commandaient dans la péninsule, de prendre une généreuse initiative, de s'occuper des hôpitaux, d'organiser des maisons de convalescence pour les blessés et li s malades, de les aller visiter, de les soigner, d'en prendre même chez elle et de faire avec eux de la charpie et des bandes. Quel effet moral elle eût ainsi produit sur nos soldats! Ils auraient vite appris que, en cas de blessure ou de maladie, ils seraient soignés de ses blanches mains, qu'elle leur jouerait des airs de France sur son piano, pour chasser la nostalgie et rappeler leur énergie! Et les sommes qu'elle laissait aller à enrichir des intendants et domestiques infidèles, combien elles eussent été mieux employées si, prenant sur elle et surmontant sa répugnance à s'abaisser à de mesquins détails de ménage, elle s'était résolument mise à l'économie et si elle en avait consacré le produit à donner un peu d'argent de poche aux Français et aux Espagnols qui sortaient guéris des hôpitaux. Cela n'aurait nullement empêché les aimables causeries du soir avec des esprits distingués, et eût même communiqué à tous un peu de cette charité et de cette humanité qui manquèrent totalement durant ces longues guerres de la Péninsule. Les temps sans doute n'étaient pas mûrs pour ces généreuses pensées, les cœurs et les esprits non plus : le spectacle des souffrances de tant de malheureux aurait dû cependant les gérer, et aussi la nouvelle que le duc d'Abrantès venait d'être frappé pn plein visage d'une balle anglaise qui lui avait brisé le nez et s'était incrustée dans l'os de la pommette, d'où l'on avait eu

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beaucoup de peine à l'extraire1. Junot conserva pourtant son commandement pendant le reste de la campagne.

Cependant le prince d'Essling, ne pensant pas pouvoir forcer les lignes de Torres-Vedras (Junot, lui, croyait la chose faisable) avait ordonné la retraite. Le manque de vivres, dans un pays ruiné volontairement par les habitants et par les Anglais, hâtait la marche des Français plus que la conduite, et non la poursuite, de l'ennemi. Quand le maréchal Ney, qui ne supportait pas d'être sous les ordres de Masséna, vit son corps d'armée en sûreté, il prit sur lui de le planter là et de retourner en France. En passant par Salamanque, il alla voir la duchesse et, dans son langage pittoresque et aussi coloré que sa barbe et ses joues 2, il lui dit tout ce qu'il avait sur le cœur contre Masséna. Il prit le temps cependant de lui donner des nouvelles de Junot et de lui annoncer sa prochaine arrivée.

Enfin elle le revit! Mais comme il était changé!... Aussi eut-elle fort à faire pour le réconforter, car l'altération de ses traits provenait plus de ses chagrins que de ses fatigues et de sa blessure nouvelle. Il souffrait de l'insuccès de nos armes, des fautes de Masséna, peut-être aussi des siennes .propres, celles de jadis3, du triomphe des Anglais, mais surtout d'une lettre de Napoléon qui

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