Cf. Général Marbot, Mémoires, t. II, p
2. Il était très rouge de peau et de poil. Les soldats l'appelaient « le Rougeaud ».
3. Le duc d'Abrantès « avait beaucoup nui au succès de l'expédition. La présence de ce général, dont le nom était odieux aux Portugais par le souvenir qu'ils conservaient de ses excès dans la première expédition, n'avait pas peu contribué à aliéner totalement les habitants et à augmenter le nombre de nos enne-
montrait un certain refroidissement à son égard.
Enfin, une autre lettre de l'empereur appela Junot à un commandement dans le Nord. C'est avec une joie presque folle, pleurant et riant tout à la fois, que la duchesse se mit en route pour la France. Elle a témoigné cette joie, dans ses Mémoires, d'une façon fort touchante. Mais elle avait encore des dangers à courir avant d'arriver à la frontière. A Toro, elle faillit être enlevée par des guérillas. Elle en rit ensuite avec le duc de Raguse qui, remplaçant Masséna dans le commandement de ce qui avait été l'armée de Portugal, était venu lui faire visite. Dans les gorges de Salinas, elle passa à travers des centaines de cadavres provenant d'un convoi français qui était tombé dans une embuscade et dont pas un être vivant, femme ou enfant, n'avait été épargné, ni enterré. La duchesse faillit y rester elle-même, suffoquée par l'horreur du spectacle et par les épouvantables émanations qui s'échappaient de ce charnier.
On arriva au pont de la Bidassoa. Mme d'Abrantès avait une telle hâte de fouler la terre de France, qu'elle le passa à pied. Quant à son mari, il se livrait, depuis son départ de Salamanque à des excentricités que sa femme mit sur le compte de son bonheur à fuir cette guerre maudite, mais qui « inquiétèrent pour l'avenir » un officier de l'escorte qui écrivit plus tard ses Mémoires et n'oublia point d'y consigner cette particularité l.
Rentrée à Paris, elle fut aussitôt entourée de parents, d'amis ; Mlle Clotildc Chodron, jolie per-
mis dans L'intérieur du pays. j> (Miot de Melito, Mémoires, t. III, p. 213.) 1. Général Marbot, Mémoires, t. II, p. 488.
sonne, nièce du duc d'Abrantès ; la baronne Lallemand, belle et spirituelle femme de l'un des deux généraux de ce nom qui avait, à Arras, été aide de camp de Junot, et qui s'établirent à demeure chez elle ; M. de Grandcourt, septuagénaire, plus respectable par son imbécillité que par ses cheveux blancs et qui servait de plastron aux plaisanteries de la petite colonie : c'était un des plus sots personnages de cette société parisienne où, de tout temps, Dieu ne les a pas laissé manquer. Mme Thomières, qui était revenue avec la duchesse, s'était arrêtée en chemin, mais devait bientôt venir vivre chez elle. Malgré cet entourage, il fallut quelque temps à la jeune femme pour reprendre ses habitudes, pour se sentir dans sa maison, au milieu de meubles amis et se bien imprégner de cette atmosphère du « chez soi » qui fait un peu partie de nous-mêmes, de notre âme. Quand elle sortit, elle ne reconnut plus son Paris. C'est généralement ainsi après une longue absence ; mais, de plus, la société avait, pris une physionomie nouvelle, gourmée, ennuyée, raide, dure même. La jeune femme ne fut pas longue à en démêler les causes. C'était, d'un côté l'influence glaciale d'une étiquette compliquée et sévère qui enserrait aux Tuileries la nouvelle impératrice et se faisait sentir jusqu'au dernier degré de l'échelle hiérarchique de ce monde de courtisans ; d'un autre côté l'invasion de toutes les places de cour par le faubourg Saint-Germain qui, du moment que la fille de l'empereur d'Autriche partageait le lit du « corse », ou plutôt trônait aux Tuileries, s'était jeté avec autant d'arrogance que d'avidité dans la domesticité
impériale. L'empereur eut tort de s'en entourer : ces gens demeuraient quand môme ses ennemis et contribuèrent non moins que sa propre famille et les malheurs de 1812, 1813 et 1814, par conséquent que lui-môme, à amener sa chute.
La duchesse d'Abrantès dut subir les formalités d'une nouvelle présentation, puisqu'il y avait une nouvelle impératrice et elle se rendit compte de l'insignifiance de Marie-Louise. Tout en reprenant pied dans le monde, elle reprit aussi son service auprès de Madame Mère. Elle y retrouva l'invasion du faubourg Saint-Germain qui ne pouvait décidément se passer d'une cour pour y parader en belle livrée et recevoir surtout de beaux gages. Il ne lui en fallait pas davantage : sa dignité était satisfaite, a dit Chateaubriand, « dans ces places où on remplissait exactement les fonctions de valet. »
Mme d'Abrantès tenait, des habitudes prises chez sa mère, l'inconcevable besoin d'être toujours entourée. Mais c'était là un usage de grande compagnie d'avant la Révolution, et Junot y trouvait trop la satisfaction de ses petites vanités, de ses goûts aussi, pour s'aviser de faire réforme. La vie de représentation, à laquelle elle fut un peu astreinte comme femme du gouverneur de Paris, comblait donc entièrement ses aspirations sur le chapitre du monde. Tous les quinze jours, elle donnait un dîner de quatre-vingts couverts dans la grande galerie que Junot avait fait construire sur le jardin. Ce dîner était exclusivement militaire : il n'y avait là que des maréchaux, des officiers généraux et des colonels, avec leurs femmes naturellement. Il y avait, après le dîner, réception ouverte pour les autres officiers, comme cela se passait
chez le ministre de la guerre et chez le vice-connétable major-général.
Au Raincy, ensuite à la Folie de Saint-James, ce n'étaient plus des réceptions officielles, mais des réunions d'amis. Quoique intimes, elles étaient nombreuses. Car si Mme Junot aimait le monde et son train, elle aimait à s'y réserver un petit coin pour le cliquetis des commérages plus intéressants et plus cordiaux, je veux dire plus malicieux, de l'intimité. Elle avait un véritable besoin de penser tout haut : des amis, dès lors, lui étaient nécessaires. Avec eux, elle était d'une communication expansive fort active et ceux-ci n'étaient pas moins actifs à la riposte. Ce commerce de paroles était de chaque insLant et, dans ce petit cercle, la pensée était comme une balle, que des joueurs habiles se renvoient les uns aux autres sans jamais la laisser tomber. C'était donc, chez Mme Junot, un vrai salon de conversation, mais le coin où elle était se découvrait facilement à l'animation qu'elle faisait régner autour d'elle par son brio naturel et primesautier : certaines fleurs n'attirent-elles pas plus que d'autres les abeilles et les papillons ?
Le monde impérial avait bien besoin de quelques guides ou chefs de files pour créer un nouveau ton, de nouvelles convenances, où le bon goût régnât, se tenant à égale distance des sottes manières, si vantées sous le nom de « bonnes 'manières », de l'ancien régime, et du débraillé des parvenus de la Révolution. Il n'y avait rien de plus ridicule que les façons de l'ancien beau monde, quoi qu'on dise. Je vais interroger sur ce point une femme de génie (ce n'est pas Mme de
Staël), qui a vu de près ces manières : « La grâce, dit-elle, tient à l'organisation et, si on ne l'a pas en soi-même, le travail qu'on fait pour y arriver augmente la gaucherie. Il n'y a rien de si affreux pour moi qu'un homme ou une femme qui se manièrent. La grâce de convention n'est bonne qu'au théâtre... Cette convention était un article de si haute importance dans la vie des hommes et des femmes de l'ancien beau monde, que les acteurs ont peine aujourd'hui, malgré toutes leurs études, à nous en donner une idée. J'ai encore connu de ces vieux êtres gracieux, et je déclare que, malgré leurs vieux admirateurs des deux sexes, je n'ai rien vu de plus ridicule et de plus déplaisant... Fi de cette vieille grâce qui consiste à prendre avec art une prise de tabac et à porter avec prétention un habit brodé, une robe à queue, une épée ou un éventail 1. » Ce faux dans le goût, on l'avait introduit partout, jusque dans l'histoire et surtout dans les portraits d'hommes et de femmes : ceux-ci n'étaient plus et ne doivent encore être, d'après une école d'historiens de salon et d'antichambre, qu'une sorte de crème fouettée, bien sucrée et bien enrubannée tout autour. Mais me voilà loin de mon sujet : je reviens à Mme Junot et à son salon.
1. George Sand, Histoire de ma vie, t. V. p. 61. — George Sand continue ainsi : « La grâce comme on l'entendait avant la Révolution, c'est-à-dire la fausse grâce, faisait donc le tourment de mes jeunes années. On me reprenait sur tout, et je ne faisais plus un mouvement qui ne lut critique. Cette persécution de tous les instants m'inspira pour le manière que je dois d'être restée naturelle dans mes idées et dans mes sentiments. Le faux, le guindé, l'affecté me sont antipathiques, et je les devine même quand l'habileté les a couverts d'une fausse simplicité. Je ne puis voir le beau et le bon que dans le vrai et le simple. »
Au premier rang de ses amis, mais de ceux qu'elle n'aimait pas beaucoup, on peut citer le cardinal Maury, archevêque de Paris. De nos jours, on ne voit plus les prélats fréquenter, comme le faisait celui-là, les salons et les réunions mondaines : ils ont raison, ce n'est pas là leur place. Et pourtant, combien ils auraient à y prêcher!... Mais le cardinal Maury avait pris des anciens abbé de cour leurs vices, moins leurs grâces, s'il peut être question de grâces à propos de soutanes. On aurait tort, si l'on voulait se faire une opinion de l'homme moral qu'était cet étrange cardinal, de se la former d'après son Essai sur Véloquence de la chaire. Il avait plus d'une laideur x et, sans parler du commun de ses manières, que son talent de parole, trop rabelaisien dans le monde, ne parvenait pas à recouvrir, il avait un goût trop déterminé pour les sept péchés capitaux, comme un simple mécréant, et croyait assurément plus en lui qu'en Dieu. C'est à table, paraît-il qu'il officiait le mieux : le mot est de la duchesse d'Abrantès, qui s'amusait de ses « mangeries » et surtout de ses « beuveries » sans fin. C'était là une légèreté, du moins chez la jeune femme, car ce mot ne peut s'appliquer à ce lour-
l.Le poète Le Brun les énumère, sans avoir l'air de le faire, dans une charmante épigramme que Sainte-Beuve a reproduite dans ses Causeries du Lundi, t. IV. La voici :
L'abbé Maury n'a point l'air impudent; L'abbé Maury n'a point le ton pédant; L'abbé Maury n'est point homme d'intrigue ; L'abbé Maury n'aime ni l'or ni la brigue; L'abbé Maury n'est point un envieux; L'abbé Maury n'est point un ennuyeux; L'abbé Maury n'est cauteleux ni traître; L'abbé Maury n'est point un mauvais prêtre 1 L'abbé Maury du mal n'a jamais ri; Dieu soit en aide au bon abbé Maury!
daud de cardinal qu'elle eût, décidément, bien fait de renvoyer à sa théologie. C'était un hôte un peu compromettant. « Ses vices, a dit Sainte- Beuve, s'éclairèrent plus visiblement dans la pourpre. » Et il les étalait sans vergogne dans le salon de Mme Junot, et surtout dans sa salle à manger. Il y dînait tous les soirs, à Paris comme au Ptaincy/et à la Folie de Saint-James. Ce n'est pas qu'il plût beaucoup à la duchesse ; non, elle n'aimait pas son genre. Mais Junot sympathisait avec lui. Son sang-froid spirituel, qui lui avait sauvé la vie dans plus d'une circonstance critique de la Révolution, avait été reconnu par Junot comme cousin germain du sien, et ces deux tempéraments de soldats étaient allés l'un vers l'autre, attirés par une affinité naturelle, celle du courage;, hâtons-nous de le dire, que chacun d'eux admirait chez l'autre.
M. de Cherval, aimable octogénaire, avait ce parler onctueux et un peu solennel, qui distinguait les hommes d'ancien régime à partir d'un certain âge ; il avait eu de l'esprit et ne répétait pas trop souvent les mêmes anecdotes. Le cardinal ne l'aimait pas, parce que les « belles manières » du vieillard étaient, pour ses façons cyniques, une sorte de reproche tacite. Il n'aimait pas davantage Dussaulx, le critique, qui garda une éternelle reconnaissance à la duchesse d'Abrantès de ce que, sous la Révolution, son père lui avait prêt/; de l'argent : le cardinal se doutait bien que sa verve satirique ne le ménageait pas, mais il n'en perdait pas une bouchée à table. Ces familiers ne répondaient pas précisément beaucoup aux parties sérieuses de l'âme de la jeune femme : ils la
poussaient plutôt à un scepticisme desséchant. Legouvé, qui fréquentait aussi son salon, arrivait au même résultat par cet optimisme de convention sur les femmes, qu'il poussait jusqu'à un degré vraiment enfantin. Mme Junot se plaisait à taquiner le célèbre auteur du Mérite des femmes 2, en lui soutenant que le sexe faible, ainsi appelé par le peu de force de ses sentiments d'affection, de fidélité et autres, plutôt que par son manque de vigueur physique, n'a pas tant de mérites qu'il se plaisait à lui en voir, vérité que Mme Legouvé elle-même s'est chargée de démontrer à son mari, en l'abandonnant pour suivre un certain M. de ..., qui montrait ainsi sa noblesse de sentiments à l'homme qui lui avait fait l'honneur de l'accueillir chez lui. Ah ! la race humaine est vraiment une belle chose ! Le pauvre M. Legouvé mourut de chagrin, mais l'infidèle lui avait fait le plaisir de le devancer de trois mois dans la tombe. Il avait un fils qui fut le camarade du jeune Napoléon Junot d'Abrantès et qui, écrit la duchesse, « annonce le plus grand talent et succédera à son père. » Cette prédiction, faite il y a soixante-dix ans, s'est réalisée : le jeune Legouvé est entré, comme son. père, à l'Académie française, et il y a beau temps qu'il en est le vénéré doyen.
Dans le cercle le plus intime groupé autour d& Mœe Junot, un des hommes que. la jeune femme avait à cœur de bien traiter, était M. de Courto-
1. On connaît cette anecdote: M. Legouvé ayant apporté dans je ne sais quel salon le manuscrit de son ouvrage pour en donner lecture, commence. Il dit d'abord le titre : « Le mérite des femmes! » — « Ah! tant mieux, s'écrie M. de Ségur, ce ne sera pas long ! »
mer. Rivalisant avec M. de Cherval et pour l'âge et pour les belles manières, M. de Gourtomer avait les plus pures traditions de la cour de Louis XV. Narbonne seul aurait pu lui en remontrer sur ces historiettes enrubannées d'érotisme, ce libertinage paré, cette lubricité fleurie, dorée et poudrée à la maréchale, qui furent la grâce fausse et aussi le poison vrai du XVIIIe siècle. Comme le comte Louis de Narbonne, qui, après Lauzun, avait été le grand maître de toutes ces élégantes corruptions, M. de Cherval était une boîte à anecdotes et à minauderies : c'était tout, par exemple, et il trouvait que c'était assez. Il était même si fier de son savoir qu'il l'avait inculqué tout entier à la jeune femme. C'était aussi M. de Narbonne, qui venait chez elle deux fois par jour ; ses deux filles, Mme de Brancamp et Mme de Rambuteau ; le mari de celle-ci ; la duchesse de Raguse, avec qui elle n'était pas encore brouillée, qu'elle appelait ché~ chère et qui lui répondait bobonne, ce qui peut paraître un peu bébêle, chez des femmes de maréchaux ; Millin, le conservateur de la bibliothèque impériale, aussi intime dans la maison que le cardinal Maury et le comte Louis de Narbonne ; la comtesse de Bréhant, M. de Montbreton, chambellan de la princesse Pauline et frère de M. de Norvins ; Mme de la Marlière, qu'elle appelait sa « bonne maman » et à qui Georges Sand, qui l'a connue intimement, ne trouve pas les qualités qu'elle se plaisait à lui voir ; M. de Breteuil ; l'abbé Delille ; M. de Montrond, qui n'était pas abbé, mais que ses mauvaises mœurs auraient pu classer dignement parmi les plus polissons abbés de l'ancienne cour. Mmo Junot avait tort de le rece-