‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 41 sur 115 · UNE PETITE FILLE ET SA POUPÉE · texte numérisé non relu

UNE PETITE FILLE ET SA POUPÉE

D'après le dessin de MÉcou.

Abrant*». —

DUCHESSE D' AERANTES 289

voir ; elle devait s'en apercevoir plus tard. Et puis, c'étaient M. de Sainte-Foix, M. de Sainte-Aulaire, M. Decazes, M. Greffulhe, M. de Lavalette, M. Alexandre de Girardin ; M. de Planard, qui avait une réputation d'esprit. Puis, à côté de ces gens du monde ou de la politique, à qui l'on prête de l'esprit, parce qu'on ne peut souvent, en bonne conscience, leur prêter autre chose, il y avait des savants : Geoffroy Saint-Hilaire, Denon, les docteurs Halle, Gorvisart, Desgenettes ; puis des peintres : Gérard, Girodet, Augustin, le miniaturiste, le vieux Hubert-Robert, d'autres encore. La duchesse d'Abrantès a d'ailleurs, de tout temps, aimé la société des artistes et elle adorait les gens de lettres. « On trouve en eux, écrit-elle, à la fois agrément et sûreté ; dans toutes les positions où le sort m'a placée, j'ai toujours eu une vocation décidée pour rassembler autour de moi toutes les notabilités du talent. Combien j'ai vu de ces talents distingués dans la littérature comme dans les beaux arts, heureux de passer une soirée chez moi !... » Et, de fait, la jeune maîtresse de maison était si aimable, son hospitalité si gracieusement accueillante, qu'on se faisait une fête de revenir chez elle. Elle aimait beaucoup la musique ; elle jouait de la harpe et du piano, elle composait des romances : aussi s'entourait-elle volontiers aussi de compositeurs et de musiciens. C'était Garât, qui était intime de Mme de Permon, avant de l'être de la reine Marie-Antoinette et /qui conservait à' Mme Junot l'amitié respectueuse qu'il avait eue pour sa mère; c'était Nadermann, dont le beau caractère était à hauteur du talent : il jouait très souvent des duos de harpe et de piano avec la

jeune femme et toute l'Europe a connu et joué son fameux duo, composé exprès pour elle et dédié A Madame Junot. Que de choses il a faites, et de jolies choses, pour les bonnes soirées du Raincy ! Félix Duvernoy y venait aussi, et Grescentini, et Boïeldieu, et Steibelt, l'auteur de cette charmant'' chose, VOrage et de tant d'autres, mais que sa triste réputation, méritée, de pich-poket de salon suivra éternellement ; puis c'était Nicolo Isouard, plus connu sous le nom de Nicolo tout court, Dusseck, Drouet, Libon, Hullmandel... Pour énumérer tout ce que Mme Junot recevait, tant dans son salon de Paris, que dans son château du Raincy, il faudrait dénombrer l'élite de la France et de l'étranger, mais l'élite en tout genre. Aussi, seraitil difficile de se faire une idée de l'agrément de ces réunions. C'est par le nom de ses hôtes qu'on peut se figurer et l'étendue que devaient prendre chaque jour ses connaissances, peut-être au détriment de la profondeur, et la sûreté de goût que la fréquentation de tant de gens de valeur de\.wi développer dans son esprit, et aussi l'influence incontestable qu'elle prit sur son temps, en imprégnant chacun de ses familiers de cet esprit social nouveau, qui était le sien et que chacun, en sortant de chez elle allait colporter dans les autres salons et jusque dans les milieux les plus modestes, comme les apôtres, jadis, allaient colporter la bonne parole. C'est pour cela qu'on peut dire avec toute justesse, que Mme Junot rayonna sur son temps.

Cependant la guerre contre la Russie était décidée. Le duc d'Abrontès, qui avait repris des forces aux eaux de Barèges et avait demandé à servir

activement, fut attaché à la personne de l'empereur et, en même temps, commanda en second le 4e corps. Sa situation, en somme, était assez désagréable. Mais Napoléon, ayant retiré à son frère Jérôme le commandement du 89 corps, le lui donna.

La duchesse, à ce moment, était assez sérieusement souffrante, ce qui ne l'empêchait pas de recevoir tous les soirs et de conserver « une gaieté étonnante, h1 Gomme les eaux de Cauterets lui avaient fait assez de bien dans une indisposition semblable, et qu'on lui dit que celles d'Aix-les- Bains avaient une composition et des effets analogues, elle se décida à aller à Aix. Elle mit ses deux filles à l'Abbaye-aux-Bois, laissa le petit Rodrigue aux soins de sa nourrice sous la surveillance d'une personne sûre, et emmena son fils aîné, Napoléon, qui avait déjà trois ans.

On était à la fin de juin 1812. La duchesse descendit, à Aix, dans la maison Dommanget, aujourd'hui maison Bolliet, sur la place Centrale2. Elle n'y trouva pas précisément la solitude et le repos qu'il lui aurait fallu. L'impératrice Joséphine; la reine d'Espagne, femme de Joseph; sa sœur, la princesse royale de Suède, femme de Bernadotte; Madame Mère; la princesse Pauline étaient là, et l'étiquette avec elles. Et puis, comme ces malheureuses têtes couronnées ne savent pas faire quatre pas sans être accompagnées

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