‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 42 sur 115 · Maréchal de Castellane, Journal, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Maréchal de Castellane, Journal, 1. 1, p

2. Une succursale du Crédit lyonnais, sur la place, et la librairie Bolliet, sur la rue des Bains, occupent aujourd'hui le rez de-chaussée de cette belle maison, où l'on montre encore la «chambre de la duchesse».

d'une suite, la petite ville d'Aix se trouva dotée d'une grande partie du personnel de la cour. Avec toutes les personnes qui gravitent autour de ces personnages et celles qui voulaient se faire voir d'eux ou auprès d'eux, on avait, sur les bords du lac du Bourget, l'effectif à peu près complet des désœuvrés des Tuileries, de cette société de cour qui, selon l'expression de Saint- Simon, « sue l'hypocrisie. » Mais la duchesse d'Abrantès était jeune et elle aimait le monde, ce qui était bien naturel puisqu'avec sa physionomie aussi piquante qu'agréable, avec son intelligence et son esprit elle y brillait plus que personne : aussi, sans se préoccuper des remarques faites jadis par Saint-Simon, ne s'ennuyait-elle pas un instant au milieu de tout ce monde qu'elle connaissait : le marquis de Balincourt, fort assidu alors auprès d'elle, ne lui en aurait du reste pas laissé le temps. Elle fut, par exemple, douloureusement affectée par la nouvelle de la défaite de Marmont aux Arapiles et de la cruelle blessure qu'il y reçut.

Le séjour d'Aix en fut à la fois attristé et écourté : une défaite en Espagne, une guerre qui s'annonçait terrible avec la Russie, étaient des nuages bien noirs à l'horizon du ciel de France. Aussi chacun se hâta de rentrer chez soi après avoir fait provision de santé pour l'hiver. La duchesse rentra comme les autres. Elle s'arrêta cependant à Lyon pour voir Mme Récamier qui y expiait son altitude frondeuse et aussi la rancune de Fouché.Elle ne fitpas de visite à la duchesse de Ghevreuse, autre frondeuse et a..Lre exilée aussi, qu'elle avait connue enfant, qu'elle avait revue sous le Consulat à l'hôtel de Luynes, puis à la

cour impériale, et pour laquelle elle avait même intercédé, sans succès, auprès de l'empereur.

A Paris elle recevait assez fréquemment des lettres de son mari, et ces lettres montrent que cet homme de guerre aimait ses enfants avec une grande tendresse l. Victor Hugo ne l'a-t-il pas dit :

Car les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père !

Mme d'Abrantès recevait donc assez régulièrement des nouvelles du général. Tout à coup elle n'en reçoit plus. Pendant deux mois, rien : puis, une lettre plus inquiétante que le silence : « Je te conseille, lui mandait Junot de Mojaisk le 15 novembre, de ne pas te tourmenter du bulletin du 23; tu sais bien que beaucoup de victimes innocentes ont ressenti les fureurs du Vésuve. C'est un volcan dangereux. Malheur à celui qu'il veut perdre

1. Voici une petite lettre qu'il écrivait de Russie, deux jours avant la bataille de la Moskowa, à sa fille cadette : il est touchant de voir comme il se met à la portée de cette enfant :

« Glijat, le 5 septembre 1812.

<c II n'y a pas bien longtemps que je t'ai écrit, ma chère Constance, ma lettre était pour ta sœur et pour toi. Je viens de recevoir deux lettres de toi, chère amie, une du 24 juillet et l'autre du 11 août; la première est mieux écrite que l'autre, mais toutes deux m'ont fait plaisir.

<< Vous êtes maintenant auprès de votre maman. Que vous êtes heureuses, mes chères enfants! Ce bonheur manque à votre père. En l'attendant, contentez bien votre maman, soyez bien sages et bien bonnes; à son retour, votre papa sera bien content s'il entend dire par maman, par tout le monde : Vos charmantes filles, monsieur le duc, sont bien élevées, bien aimables, bien instruites. Avec quel plaisir il les embrassera alors, et combien il leur dira qu'il les aime de tout son cœur!

« Embrassez maman et vos frères pour votre bon papa, qui vous aime tous de tout son cœur.

« Le duc d'Abrantès.

« Dis bien des choses aimables de ma part à M11- Poitevin et à Clotilde *. » (Collection de M. G. Aubert.)

* Clotilde Choclron, nièce du général Junot.

lorsqu'il se trouve à portée de son éruption. Mais Jupiter peut être trompé un moment et il sauve ensuite celui qu'il avait un moment abandonné. » De ces paroles un peu énigmatiques, il ressortait cependant que Junot avait encouru la disgrâce de l'empereur. Le bulletin de la Grande Armée, du 23 octobre 1812, contenait les marques de son mécontentement. Ce bulletin, on l'avait caché à la duchesse et elle en ignorait l'existence. Mais elle se perdait en conjectures sur ce que voulait lui dire son mari. « Jupiter » désignait clairement l'empereur, mais que venait faire là le Vésuve? Est-ce que le roi de Naples avait eu maille à partir avec Junot? Est-ce que l'influence délétère de la reine de Naples s'était fait sentir jusqu'en Russie? Voici ce qui s'était passé. Pendant sa marche sur Smolensk, Junot avait fait six lieues au lieu de huit qu'il voulait faire. Il comptait regagner cela le lendemain. De plus, un de ses- lieutenants, le général Tharreau, avait désobéi et ne rejoignit le corps d'armée que le lendemain, à la nuit. Ce général était mal vu de l'empereur. Junot ne voulut pas le déférer à un conseil de guerre, et son trop de bonté lui fut fatal. C'est lui, Junot, qui fut rendu responsable de la, non réussite du mouvement commencé par le maréchal Ney pour écraser les Russes qui s'étaient retirés de Smolensk et semblaient vouloir tenir à Valoutina. Junot devait les prendre en flanc. Il paraît qu'il ne tint pas compte de cet ordre ou ne voulut s'occuper que de l'exécution d'un autre ordre, reçu précédemment, qui lui prescrivait d'aller protéger la construction des ponts sur le Dnieper. Il ne parle pas, dans une lettre qu'il écrivit enfin à l'empe-

reur le 3 décembre pour se justifier, des réponses qu'il fit aux aides de camp de Chabot et Gourgaud, >ion plus qu'au roi de Naples, qui lui furent dépêchés. Les explications que donne sur ce point la duchesse d'Abrantès dans ses Mémoires ne sont pas très nettes. Il en ressort cependant que l'empereur, n'ayant pas réussi à Smolensk, voulut rejeter sur quelqu'un la faute de cet insuccès : Murat lui dit que Junot ne voulait pas venir au secours de Ney. La vérité était qu'après les divers incidents qu'on a lus, les ponts n'étant pas terminés, l'artillerie ne pouvait passer. A peine les premières pièces eurent-elles franchi le fleuve, qu'elles coururent prendre part au combat; mais elles ne purent envoyer que quelques boulets, l'ennemi étant déjà hors de portée.

Violent comme l'était Junot, il est possible qu'il ait reçu avec quelque humeur les deux aides de camp. Murât venant après eux, il est probabla que, exaspéré d'être retenu loin du combat par des ponts inachevés et de recevoir un ordre de cet homme qui le détestait, et qu'il détestait également, (il lui répondit avec une animation1 provoquée par son ton supérieur et impérieux. Murat l'interpréta comme un refus absolu d'obéir et dit à l'empereur que Junot ne voulait j>as marcher2.

1. Junot n'était pas très patient, et l'aménité n'était pas son fait dans les relations de service. On lit dans le Journal du maréchal de Castellane, à la date du 3 février 1813 : « Le duc d'Abrantès est arrivé de l'armée : il est abîmé de rhumatismes; si cela pouvait lui former le caractère et le rendre poli, ce serait le cas de dire : « A quelque chose malheur est bon. »

2. « L'homme aux mille panaches imagina cette vengeance pour me perdre auprès de l'empereur. » (Paroles de Junot à sa femme.)

Comme si Junot était homme à refuser d'obé'r à un ordre de l'empereur, surtout pour aller au combat, lui qui y allait comme à une fête! Aussi ajoutait-il, d'ans sa lettre à la duchesse : « Je te dirai tout cela un jour. Tout ce que je puis te dire maintenant,*c'est que si le Maître m'avait vu ce jour-là, il m'aurait loué beaucoup, beaucoup... » Mais le maître ne l'avait pas vu et s'en tenait aux rapports de ses aides de camp et de son beaufrère, et ces rapports ne lui étaient pas favorables1. Quoi qu'il en soit l'empereur fit au général Junot une scène de reproches très vive; il parla de son inaction au 29e bulletin, le rendit responsable de l'insuccès de îa journée 2 et, comme il avait, après

1. L'appréciation de A. Ducasse, dans ses Mémoires du roi Jérôme (t. VII, p. 4-5), est bienveillante pour Junot. Il n'y est point question des impatiences du général; son retard est attribue aux marécages dont il eut beaucoup de peine à tirer ses troupes. — Le général de Marbot dit que Junot se reposa quarante-huit heures après avoir passé le fleuve et, bien qu'à une lieue de Ney, refusa d'aller à son aide. Il semble insinuer que cette inaction était due à un ressentiment. Du roste, Marbot est malveillant pour Junot. (Mémoires, t. III, p. 131-132.) — Le baron de Méneval dit franchement que Junot résista « non seulement aux ordres réitérés de l'empereur de marcher au secours de Ney, mais même aux instances du roi de Naplcs, qui s'était rendu, pour le convaincre, auprès de lui. » [Mémoires, t. III, p. 58.)

2. « Junot, dans la campagne de Russie... me mécontenta fort; on ne le reconnaissait plus; il lit des fautes capitales qui nous coûtèrent bien cher. » (Mémorial de Sainte -Hélène.) Assurément, Junot fit des fautes dans cette campagne : la maladie qui devait remporter l'année suivante couvait probablement déjà. Un témoin oculaire a écrit : « Je passai cinq jours avec les troupes du duc d'Abrantès et j'acquis la certitude que ce dernier était loin d'être aimé. On se plaignait aussi du peu de soins dont les blessés et les malades étaient l'objet... On accusait Junot de contribuer aux maux du 8e corps; mais lu fait est que les autres corps étaient tout aussi à plaindre. » (Correspondance du baron de Bodenhausen, chambellan du

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tout, une certaine affection, moins de cœur que d'habitude, pour ce compagnon de gloire d'Italie et d'Egypte, pour ce serviteur dévoué des premiers jours, il lui laissa son commandement1, mais après le lui avoir enlevé tout d'abord pour le donner à Rapp. Bon camarade, homme de cœur, Rapp le refusa et c'est ainsi que Junot le conserva jusqu'à la fin de la campagne.

Cependant la duchesse, qui travaillait, pour passerle temps, à une bellebourse qu'elledestinait au marquis de Balincourt, son plus intime ami 2, fut alarmée du ton des lettres qu'elle reçut de son mari au mois de janvier et demanda une audience à l'empereur. Il était depuis un mois revenu de Russie. Elle voulait le prier de conserver sa bienveillance au général et elle obtint en effet pour lui un congé de quatre mois. Elle crut pouvoir se permettre, en voyant l'empereur disposé à l'oubli, de lui parler de Mme Récamier, qu'elle avait vue à Lyon l'année précédente, et elle le supplia à mains jointes de mettre un terme à son exil. L'empereur refusa net, n'admettant pas qu'une femme se permît de le contrôler, car, en le priant de revenir sur un acte de sa politique, la duchesse le jugeait et le condamnait.

roi de Westphalie. — Mémoires du roi Jérôme, t. VI, p. 16.) — Malgré tout, les fautes de Junot, fautes insignifiantes et de détail, n'influèrent en rien sur le sort de la campagne : ce sont celles de Napoléon qui amenèrent le désastre. Lui seul en est responsable. Et c'est pour cela qu'il cherche à rejeter cette responsabilité sur ses lieutenants.

1. « L'empereur l'aimait, il pardonna. Ce fut un malheur, car un exemple devenait nécessaire. » (Général de Marbot, Mémoires, t. III, p. 132.)

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