Maréchal de Castellane, Journal, t. I, p
Enfin, Junot arriva. Il était bien plus changé qu'à son retour de Portugal l'année précédente. Les souffrances de la campagne avaient laissé sur lui des traces aussi profondes que celles des blessures : mais les souffrances morales seules avaient ainsi creusé son visage. La duchesse ne s'y méprit point. « Il portait en lui, a-t-elle dit, une destruction morale. » C'était vrai, et le germe de cette « destruction morale » était le blâme que le 29° bulletin avait jeté sur lui et qui traverserait les siècles, attaché a son nom, comme una lèpre sous laquelle disparaîtrait toute la gloire de sa carrière. Et cette pensée, chez le malheureux, tournait à l'idée fixe : elle le minait jour et nuit, l'empêchait de prendre tout repos, toute distraction.
Sa femme, à qui rien de tout cela n'échappait, qui « le lisait comme un livre », pour employer une de ses expressions, n'était pas non plus dans un brillant état de santé. Mais enfin, la joie de retrouver son mari échappé à tant de dangers, l'espoir de voir son moral s'affermir dans la douce et saine atmosphère de la famille, où il s'occupait de ses enfants, où il jouait avec eux, tout cela l'encourageait et faisait luire à ses yeux une nouvelle aurore de bonheur : au bout de quelque temps, les idées noires du général s'envoleraient; il considérerait cette campagne de Russie et ce qui s'y était passé, tant en ce qui concernait la France qu'en ce qui le regardait lui-même, comme un de ces mauvais rêves dont le tenace souvenir ne cède que devant le travail et les affections 4e faipille. Mais vain espoir! Junot demeurait la proie de son idée fixe. Ses enfants avaient
beau s'asseoir sur ses genoux, grimper sur ses épaules, le couvrir de leurs bonnes caresses et lui dire de ces mots qui font oublier tout souci extérieur et retrempent une âme, ils ne parvenaient pas à changer son humeur. Des éclairs de bonheur jaillissaient bien de ses yeux; il partageait bien un instant la joie de son entourage, mais un instant seulement : il retombait ensuite dans cette atonie morale qui inquiétait sa femme. Elle sentait qu'il fallait à son mari le repos absolu : il l'avait auprès d'elle et de ses enfants. Mais elle sentait aussi que cette épouvantable idée fixe, celle du 29e bulletin, l'isolait au milieu des siens et formait comme un mur entre lui et le monde extérieur. Elle devinait que c'était un poison moral dont il mourrait sûrement s'il ne parvenait pas à reprendre le dessus et à oublier. Elle faisait donc en sorte de lui donner des distractions, et c'est peut-être un peu pour lui que, le 19 avril, elle fit venir des marionnettes à l'occasion de la fête de sa fille.
Pour comble, à la suite des longs froids de la campagne de Russie, dont le général avait beaucoup souffert, sa blessure du crâne s'était ravivée et lui causait des névralgies terribles. De sombres pressentiments l'agitaient : la campagne d'Allemagne, malgré ses succès du début, ne laissait que trop prévoir une issue désastreuse, et sa femme le surprenait parfois, lui, si ferme de caractère, pleurant dans sa chambre, dans la bibliothèque... Un jour, elle lui annonce joyeusement qu'elle est enceinte. Il en est d'abord tout heureux, puis il s'affecte : comment la duchesse, avec sa santé ébranlée, pourra-t-elle mener à terme
une grossesse?... Puis tout à coup, son idée fixe se fait jour. Il demande à sa femme, si elle lui donne un garçon de l'élever dans l'amour absolu de l'empereur. Devant son silence, il insista. Et celle-ci ne put répondre que par des larmes : comment aurait-elle promis une chose pareille1? Ne serait-elle pas la plus coupable des mères si elle élevait son fils pour ce mangeur d'hommes qui se souciait peu qu'on l'aimât ou qu'on ne l'aimât pas et qui maltraitait si cruellement son aide de camp qui l'aimait à la folie?... Et elle regardait le général avec une souffrance, avec une angoisse de cœur inexprimables. Lui, il était monté à un tel paroxysme d'émolion que tout était à craindre. La crise, heureusement, tourna à l'attendrissement et cet homme que Rapp, le plus blessé de l'armée, a appelé « le brave des braves » — comme l'armée appelait Ney, — cet homme qui aurait attendu de pied ferme sans pâlir une meute de tigres, cet homme pleura!... Sa femme mêla ses larmes aux siennes et le calme revint enfin dans ces deux âmes dont l'une était bien malade et l'autre bien désolée.
Un jour, Junot reçut sa nomination de gouverneur des provinces illyriennes. Il la reçut d'une humeur farouche : sa seule ambition était d'être envoyé à l'armée d'Allemagne et de s'y faire tuer. « On verra alors, disait-il, si je manque de résolution! » Le 29e bulletin avait dit qu'il avait « manqué de résolution. » La duchesse, qui ne fut
1. « Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque ne peuvent se figurer à quel degré d'exécration était monté, dans le eccurdes i, le nom de Napoléon. » (Alex. Dumas, Mémoires, 1. 1, p. 311.)
jamais si admirable que dans ces jours d'épreuves, comprenait à merveille l'état moral de son mari : elle prodiguait les paroles qui pouvaient à la fois satisfaire son besoin de tendresse et raffermir son caractère. Les femmes, d'ordinaire, ne comprennent pas la tendresse chez un homme, encore moins les larmes : elle avait, elle, * la parfaite compréhension de ce cœur tendre et aimant allié à une âme indomptable et à un caractère emporté qui avait ses faiblesses ; elle savait le manier avec toute la délicatesse que la disgrâce de l'empereur, en l'exaspérant, avait rendu nécessaire. Elle commença par lui faire voir sous des couleurs moins sombres sa nomination en Illyrie. Ce n'était pas là, disait-elle, un poste de disgrâce, mais plutôt de haute confiance, surtout au moment où l'attitude de l'Autriche devait être surveillée de près. Et l'empereur ne pouvait donner une aussi importante mission qu'à l'un de ses plus fidèles serviteurs.
Junot partit donc sous une bonne impression : sa femme devait l'aller rejoindre lorsque son état de santé le lui permettrait. Elle avait été contente de cette nomination en Illyrie : elle espérait que le calme d'occupations plus administratives que militaires, ferait oublier à son mari \la malheureuse phrase du 29e bulletin; que le doux climat des bords de l'Adriatique raffermirait à la fois son âme, éprouvée par les souffrances morales, et son corps par les fatigues de la guerre de Russie, par des douleurs rhumatismales et les douleurs ravivées de ses vieilles blessures; que le général, en somme, se trouverait bien de ce changement de climat, de milieu et d'occupations, et qu'enfin,
lorsqu'elle Tirait rejoindre, elle n'aurait plus qu'à couronner de joie une santé reconquise. Elle était donc à peu près rassurée.
Le générai Bertrand, que le duc d'Abrantès remplaçait en Illyrie, vint la voir en arrivant à Paris, et lui apporta de ses nouvelles. Il augurait bien, pour son rétablissement, d'un séjour là-bas. «Pourvu toutefois, ajouta-t-il, que notre excellent général y veuille bien être sérieux. » Mais le fut-il? Il paraît bien que non, et l'on se rappelle encore à Trieste certaines extravagances qui précédèrent le jour où une fièvre cérébrale le frappa irrémédiablement1.
La duchesse était encore sous la douloureuse impression que lui avaient causé, coup sur coup, là mort du maréchal Bessières, puis celle du général Duroc, tous deux vieux amis d'elle et de Junot, lorsque lui parvint la terrible nouvelle. Le duc de Rovigo la lui apprit sans aucun ménagement, en lui apportant une lettre de l'empereur. Napoléon lui en envoyait une qu'il avait reçue de Junot et qui dénotait un dérangement cérébral.
La pauvre femme ne comprenait rien d'abord à tout cela, sinon qu'un grand malheur la frappait
1. Voir, pour les détails, les Mémoires d'une Contemporaine. Ces mémoires, fabriqués sur commande, par une équipe d'hommes de lettres, Malitourne, Charles Nodier, Sourd, ancien sous-préfet de Sceaux, et "Villemarest, ancien secrétaire du prince Borghèse, qui travailla aux Mémoires de Bourrienne et écrivit les Mémoires de Blangini, n'ont aucune valeur historique. Us n'ont été qu'une pure spéculation de librairie. Mais on peut ajouter foi aux pages qui relatent le séjour du duc d'Abrantès en Illyrie : c'est Charles Nodier, témoin oculaire des manifestations publiques de la maladie de Junot, qui les a écrites. — On peut consulter aussi : de Beaumont-Vassy, ■ 1res secrets du xixe siècle, p. 169 et suiv. ; et : Général Thiébault. Mémoires, t. V, p. 218-219.
dans son mari et le malheur semblait d'autant plus grand qu'on ne le précisait pas. M. Albert de Permon avait voulu empêcher le duc de Rovigo de pénétrer auprès de sa sœur qu'une émotion trop vive, grosse comme elle l'était de cinq mois, pouvait tuer ; il passa quand même et déclara que la volonté de l'empereur était qu'on n'amenât pas Junot à Paris, non plus que dans les environs.
La duchesse s'indigna qu'on ne laissât pas venir son mari malade dans la ville où se trouvaient les médecins les plus capables de le soigner et de le guérir. Mais elle dut s'incliner devant cet ordre formel et déclara qu'elle partirait le lendemain, dânfe la nuit. Il fallait le temps de préparer sa « dormeuse » pour qu'elle pût voyager sans compromettre la vie de l'enfant qu'elle portait. Son idée était celle-ci : aller à Genève au devant du duc : c'est lui qui était président à vie du collège électoral du Léman ; elle-même y avait quelques amis ; de plus, un des médecins les plus renommés de l'Europe, le docteur Butini habitait Genève. Elle se proposait donc de louer une villa dans un petit coin bien tranquille des bords du lac, à proximité de Genève, où son mari serait dans les meilleures conditions pour recouvrer la santé.
Au milieu du flot d'idées qui, avec le sang, lui affluaient au cerveau, la duchesse demanda par quelle route Junot rentrait en France. Savary n'en savait rien : le prince Eugène, qui s'était occupé de le rapatrier n'avait pas songé à le dire. Elle trouva qu'il avait agi bien légèrement en une circonstance où toute une famille était plongée dans de mortelles inquiétudes : la haute situation du général tout au
moins, eût mérité plus d'indications. Mais la duchesse, qui avait connu Eugène tout jeune homme et n'avait guère eu de rapports avec lui que dans les répétitions de comédies où ils jouaient ensemble, et autres badauderies de salon, où le vernis à peu près uniforme de l'éducation recouvre les défauts et insuffisances des uns aussi bien que les qualités, la science et les talents des autres, la duchesse lui prêtait, comme tout le monde, bien des mérites qu'il n'avait pas. On est si indulgent pour les heureux et les fils d'heureux, surtout quand on est heureux soi-même!... Le prince Eugène, soit manque de cœur, soit manque d'idées, ne fit rien de ce que son devoir aurait dû lui dicter ; répétons-le : la flatterie l'a très surfait en tout, excepté en incapacité. La duchesse d'Abrantès s'en apercevait maintenant. Enfin elle demanda au duc de Rovigo d'envoyer à Lyon, par le télégraphe, l'ordre de diriger Junot sur Genève, — ce qui fut fait.
Seule enfin avec sa douleur, la pauvre duchesse se disposa à partir. Le 17 juillet, elle quittait Paris. Elle arriva à Sécheron, s'entendit avec le docteur Butini, choisit une charmante villa en face de la Savoie et du Mont-Blanc et attendit son mari. D'après les dispositions arrêtées avec le duc de Rovigo, il devait arriver dans la soirée. Au lieu de lui, c'est une lettre qui vint : ne tenant pas compte de l'ordre télégraphique reçu à Lyon, l'officier qui accompagnait le malade le conduisit à Montbard.
La duchesse d'Abrantès fut si cruellement frappée de ce douloureux contre-temps, qui retardait de plusieurs jours les soins éclairés à donner
Cliché J. T.