CHAPITRE XI
Condoléances. — M. de Geouffre. — Violation du domicile dei Mm< d'Abrantès par le duc de Rovigo. — La duchesse revient à Paris. — Vie à peu près retirée. — Désastres etj dettes. — Imprévoyance et frivolité delà duchesse. — Ingratitude. — M. de Czernicheff. — L'empereur Alexandre va faire visite à Mme d'Abrantès. — Idée généreuse de la duchesse. — Dotations en Prusse et négociations déplaisantes. — La duchesse a le tort d'aller aux Tuileries : elle est présentée à la duchesse d'Angoulême et à Louis XVIII. — Affaire de la Bible de Belem. — L'empereur revient de l'île d'Elbe. — Inconséquence de la duchesse. — Seconde chute de Napoléon. — Voyage en Italie. — La duchesse songe à se remarier. — Elle se retire à la campagne, puis à Versailles.
Il s'en fallut de peu que la duchesse ne rejoignît son infortuné mari dans la tombe. L'exaspération qu'elle ressentit de ce qu'on avait pu le laisser seul un instant lui faisait, dans son état déjà assez grave, un mal affreux. Et puis elle était fort attachée, malgré tout, à son mari. « Il n'était question, a-t-elle écrit, ni d'une parade d'affection plus violente et plus tendre que ne le comportaient treize années d'union entre Junot et moi. il était toujours mon bienfaiteur et celui de tous les miens ; il était le père de mes quatre enfants ; il était mon meilleur, mon plus sûr ami... »
Les consolations lui arrivaient de toutes parts :
celles du comte Louis de Narbonne, qu'elle avait tort de tenir en si haute estime, ne furent pas des dernières. Ces marques de sympathie apaisèrent l'acuité première de la douleur et préparèrent doucement la convalescence. Elle fut longue et, plus d'une fois, la faiblesse de la jeune femme fit craindre une rechute que sa pâleur annonçait menaçante. Un jour, un incident faillit l'amener. Son beau-frère, M. de Geouffre, arriva chez elle. Aussitôt elle crut à une maladie chez un de ses enfants : quand le malheur a frappé sur nous à coups redoublés, nous en craignons à chaque instant de nouvelles atteintes. M. de Geouffre la rassura et lui remit deux plis du duc de Rovigo : l'un lui réclamait les lettres de l'empereur à Junot, l'autre lui interdisait de s'approcher de Paris à moins de cinquante lieues.
Elle se récria avec indignation. Mais ce n'était pas tout. M. de Geouffre qui, disons-le en passant, s'était chargé là d'une bien vilaine mission1, lui remit une autre lettre. Celle-là était du frère de Junot. Elle lui donnait avis que le duc de Rovigo s'était introduit dans son hôtel à Paris, y avait violé les scellés, crocheté le coffre-fort2 dans le-
1. Voici un jugement porté par la duchesse sur son beau frère dans une lettre non datée, mais qui, par son écriture, doit être de la Restauration: « Geouffre est bon et excellent enfant, mais parfois brouillon et tant soit peu menteur. » (Collection de M. le comte Allard du Chollet.)
2. La clef de ce coffre-fort était portée par Junot nuit et jour. M. de Permon l'avait vue à ^lombard et, par délicatesse, il n'avait pas voulu la prendre pour la porter à sa sœur. Comment cette clef était-elle dans les mains de Savary? On ne sait. De plus, le coffre-fort de Junot s'ouvrait au moyen de deux mots. Comment le duc de Rovigo connaissait-il ces deux mots? On ne le sait pas davantage, mais il les connaissait. Il
quel le général renfermait ses papiers précieux, et cela en dépit des protestations des parents de Junot, présents à cette incroyable scène.
Ces nouvelles produisirent sur la duchesse un effet singulier. Au lieu de l'abattre, elles la surexcitèrent. Son âme se raidit devant cet arbitraire qui sentait la persécution. Elle pensa qu'elle allait subir le sort de Mme de Staël, de Mma de Nadaillac, de Mme Récamier, de Mme de Chevreuse, qui venait justement de mourir à Lyon... Et elle sourit d'un air de pitié méprisante en voyant à quelles mesquineries s'abaissait le vainqueur de l'Europe. Mais en même temps elle décida que nul pouvoir au monde ne l'empêcherait de faire ce qu'elle voudrait et qu'elle partirait le lendemain pour Paris. Aussi bien avait-elle une vague idée que l'empereur n'était pour rien dans cet ordre et que le duc de Rovigo, par un excès de zèle de courtisan, avait, comme on dit, pris cela sous son bonnet. Tout, dans cette mission passablement louche, le lui donnait à supposer.
A peine arrivée à son hôtel, à Paris, on lui annonça le duc de Rovigo. Une explication pénible eut lieu, mais la duchesse s'exprima avec une ! slle énergie que le ministre de la police, après quelques mots passablement menaçants, se retira : il ne donna plus signe de vie. Les événements d'ailleurs devaient absorber toute son attention et ne plus lui laisser le temps de persécuter desfemmes. La duchesse vivait à peu près tranquille, retirée dans son deuii et dans ses réflexions, apprenant
est probable que c'est la grande-duchesse de Bergqui, en 1806jut confesser Junot sans que celui-ci s'en doutât, pour faire reprendre à l'occasion des lettres compromettantes...
chaque jour avec une tristesse que rien ne pouvait plus augmenter, les échecs de nos armes en Allemagne, en Espagne, enfin le grand désastre de Leipzig. Et alors elle était hantée parfois des visions brillantes d'un passé où, à côté de son mari, éclairée du rayonnement de sa gloire, elle courait dans sa voiture, au grand trot de ses deux alezans, parmi la splendide animation des rues pavoisées par des victoires. Oh ! alors, c'était le bonheur !... Et à présent il n'y avait que deuil partout, et l'égoïsme des douleurs privées étouffait un peu dans les cœurs la douleur qu'on eût ressentie plus fortement des malheurs de la patrie. Il n'y avait qu'un cri, mais contenu encore, contre Napoléon et sa politique à coups de cent mille cadavres.
Cette année 1813, où elle avait tant pleuré, devait s'achever pour la duchesse dans les larmes : le comte de Narbonne mourut du typhus à Torgau. Il avait été d'un stoïcisme remarquable, l'année précédente, pendant la retraite de Russie : sa coquetterie dans l'héroïsme, bien sœur de celle de Junot, mérite assurément l'admiration : mais les conseils qu'il donna à Mme Junot ne la méritent pas, et il fut un peu cause, en n'imprimant pas une bonne direction au général et en en donnant une mauvaise à sa femme, des malheurs qui frappèrent ce jeune et intéressant ménage.
Cependant les nouvelles devenaient de plus en plus navrantes : les armées ennemies roulaient vers Paris, et il n'était que trop facile de voir qu'elles l'engloutiraient. La France était perdue !... Au milieu des désastres de la patrie, Mme d'Abrantès ne pouvait s'empêcher de penser avec chagrin devant la chute désormais trop évidente de l'em-
pire et l'incertitude de ce qui suivrait, qu'elle était, elle aussi, atteinte directement dans sa fortune et dans celle de ses enfants. Les dotations de Junot en Prusse, les majorais, tout cela sombrait dans le naufrage général. Les tristesses seules surnageaient Déjà la mort du duc d'Abrantès avait entraîné une énorme diminution dans les revenus de la maison. Par malheur, il y avait des dettes, et beaucoup, pour un million et demi environ. Junot s'était lancé dans de grandes dépenses : il avait fait faire des agrandissements et des embellissements à son hôtel, une bibliothèque, un billard... Il avait compté, pour payer tout cela, sur la générosité de l'empereur : n'était-il pas la providence de ses généraux qui, pour tenir un état de maison comme il le voulait, dépassaient le chiffre de leurs revenus ? N'était-il pas, à l'exemple de Marie-Antoinette, qui, à deux reprises, solda les dettes de Garât, venu cent fois à l'aide du général Lasalle, sans se lasser jamais de payer ses dettes? Le comte de Narbonne, ce grand seigneur mendiant qui mettait tant de noblesse dans l'art de crier misère, ne trouvait-il pas le coffre-fort impérial toujours ouvert devant ses éternelles demandes d'argent? M. de Talleyrand n'y avait-il pas jadis puisé à pleines mains avant de se faire donner des pots-de-vin de toutes les chancelleries de l'Europe? Et Lannes? Et tant d'autres?... Connaissant par expérience la générosité de l'empereur, le duc d'Abrantès s'était donc engagé dans les dépenses, certain que l'empereur en solderait les mémoires. Mais il était mort, l'Empire mourait, les dépenses étaient faites et il ne restait à la veuve, pour presque tout héritage, qu'à les
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payer. Elle se trouvait donc à la tète de plus d'un million et demi de dettes, de revenus excessivement amoindris, de quatre enfants à élever, de vieux parents à soutenir... Elle commença à restreindre son train et, après l'entrée des Alliés, elle n'avait plus que quatre chevaux de voiture et un cheval de selle. Mais ces sacrifices lui faisaient saigner le cœur : elle attachait à la richesse et au luxe un prix qu'ils ne méritent pas et elle se frappait plus qu'elle ne l'aurait dû en pensant à l'avenir de ses enfants. Elle ne prit cependant que de faibles demi-mesures pour sauvegarder cet avenir. Elle était ruinée, ou à peu près : elle n'avait donc qu'à vendre hôtel, chevaux, tableaux, tout ; acheter avec une partie du produit de cette vente, en province ou à la campagne, une habitation où elle se serait vouée entièrement à l'éducation de ses enfants ; elle aurait pu même, avec le revenu de ce qui lui serait resté, toutes dettes payées, vivre à Paris sinon avec luxe, du moins dans une belle aisance. Millin, qui se chargea de la direction de ses affaires, estimait qu'il lui resterait encore soixante mille francs de rente. Avec de l'ordre, on pouvait s'en tirer. Pour tout autre que la duchesse, c'était même la richesse et elle aurait pu s'en contenter pour elle comme pour ses enfants. Ce n'est pas dans la fortune que résident l'honneur et la force d'une famille : c'est dans l'esprit de conduite, le travail, la solidarité et les efforts de chacun, suivant ses aptitudes et ses goûts, pour la prospérité et la force de la famille. De cette force, de cette prospérité se forment la force et la prospérité d'un pays. Trop habituée à la richesse, à la richesse facile, la jeune mère oubliait
que, pour ses enfants, comme pour les autres, le travail était de toute obligation. Plus tard, elle le reconnaîtra, mais, en ce moment, elle songeait trop à leur éviter des efforts qu'elle aurait mieux fait de leur présenter comme un devoir, par conséquent comme un plaisir. Elle se ressentait trop des idées du temps de la monarchie où, dans la noblesse et parmi les gens de cour, on ne songeait qu'aux côtés frivoles de la vie, qu'à s'amuser, comme des enfants, à faire mille folies, — quitte ensuite à mettre toute dignité dans sa poche, à se faire mendiant, à solliciter du souverain le payement de ses dettes et consommer le naufrage de son honneur dans un mariage d'argent. Ces encouragements à la corruption des mœurs et à l'abaissement des caractères avaient été donnés aussi par Napoléon à ses favoris. Sans approfondir le plus ou le moins de moralité de ces subventions du souverain, la duchesse s'était un peu reposée sur elles du soin de l'avenir de ses enfants : filleuls de l'empereur, comment n'auraient-ils pas trouvé devant eux les portes ouvertes toutes grandes ? Mais l'Empire expirait. Quel serait, avec un ordre de choses nouveau, l'avenir des enfants de l'un des plus dévoués serviteurs du « Corse » ? Comment, avec des affaires si embarrassées, pourrait-elle subvenir à leur entretien, à leur éducation?... « Ces pensées me déchiraient, a-t-elle écrit, et souvent, en voyant mes quatre enfants réunis autour de moi, et ne sachant quel serait leur avenir, je me sentais défaillir et je me sauvais dans ma chambre pour y pleurer seule en liberté. »
Véritablement, il n'y avait pas de quoi : La du-
chesse oubliait que ce n'est pas avec de l'argent que se forment le cœur et le caractère des enfants, seules choses essentielles dans la vie, mais bien par l'affection, les leçons et les exemples de leur mère. « C'est sur les genoux des femmes, écrivait à cette même époque Joseph de Maistre à sa fille Constance, que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde, un honnête homme et une honnête femme. » Je n'aime pas ces larmes de la duchesse pour de misérables écus : je préfère la bonhomie, charmante de simplicité, du général Drouot disant qu'il n'avait besoin pour vivre que de quarante sous par jour et, en effet, ne dépensant pas davantage et donnant le reste de son argent à de vieux soldats invalides ou infirmes. Cette désolation était vraiment intempestive : les enfants de Junot n'avaient qu'à se préparer à travailler, ce qu'ils ont tous fini par faire. La duchesse n'aurait pas dû pleurer. C'est là chez elle une défaillance, un manque de caractère : j'ai regret de le dire, on ne reconnaît plus la vaillante petite fille des temps de la Révolution, toujours prête à toutes les luttes, acceptant joyeusement tous les sacrifices. Mais une trop grande richesse, une vie trop facile détrempe les ressorts de l'âme ; elle rend incapable d'un effort et fait voir à la longue les choses humaines sous un jour tout à fait faux. Vivant d'une existence factice, ne faisant effort pour rien, considérant comme une chose exorbitante que de se baisser pour ramasser son mouchoir et de se servir de ses jambes pour marcher, la duchesse avait perdu la notion exacte des choses de la vie. Au lieu de se répandre en vaines récriminations, au
lieu de se laisser aller à des larmes inutiles, elle aurait dû se recueillir et envisager avec fermeté sa situation qui, à tout prendre, était loin de la pauvreté. Au milieu des ruines de l'Empire, la ruine d'un de ses généraux, de tous même, n'était-elle pas chose naturelle ?... Ce qu'il fallait faire ? Mais se ressaisir, vaincre la fortune contraire par un peu d'ordre et de caractère, supprimer les dépenses inutiles, développer chez ses enfants la volonté et les sentiments de solidarité, leur donner le goût du travail, et, comme une romaine de Plutarque, leur faire jurer sur la mémoire de leur père, qu'ils ne s'écarteraient jamais de la ligne du devoir. Quel plus bel héritage pouvahVelle leur laisser que cette obligation de « bien faire » ? Et comme c'eût été, pour leur entrée dans la vie, un plus solide et plus durable viatique qu'un monceau d'or plus ou moins vite épuisé ?
Mais ce n'étaient pas les idées du temps : on devait attendre ia fortune du souverain, et non de son intelligence, de son initiative et de son travail. Et c'est pour cela que le prince Démétrius Gomnène, homme d'ancien régime, alla trouver le roi Louis XVIII. Il obtint de lui qu'il ferait ce qui serait convenable pour sa nièce la duchesse d'Abrantès, descendante des empereurs de Constantinople, et pour ses enfants.
Le prince Démétrius Comnène ne s'était jamais rallié à l'Empire, ce qui lui donnait à ses yeux une importance à laquelle il était seul à croire. Il pouvait donc solliciter le nouveau souverain. La démarche était peut-être hâtive. La duchesse le sentit. Elle sentit aussi une sorte d'humiliation mêlée de remords en voyant qu'elle devrait à un
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autre qu'à l'empereur le prix du sang versé par son mari. Elle pleura... Si l'empereur s'était montré ingrat envers Junot, — et il ne le fut pas — , elle n'aurait pas dû oublier que c'était de lui qu'elle tenait son hôtel, son splendide mobilier, son titre de duchesse, les honneurs et l'immense fortune dont elle avait joui pendant treize ans. Elle le savait bien, et c'est pour cela que, l'amour du luxe l'emportant sur la dignité, elle pleurait sa faiblesse tout en la subissant. Son oncle et son frère l'avaient poussée à cet oubli du passé : dans le monde, l'honneur ne consiste malheureusement qu'à avoir un grand train, des chevaux et beaucoup de domestiques. Tous les dignitaires de l'Empire étaient trop hommes du monde pour penser autrement : renégats de la Révolution, transfuges de la République, ces parvenus du champ de bataille ou des antichambres en étaient là, et c'est à de pareils sentiments, infiniment peu recommandâmes, qu'il faut attribuer leur adhésion au gouvernement de Louis XYIII. Ce fut une des conséquences immorales des grandes fortunes que l'empereur avait fondées ; on s'était habitué à la richesse et on s'était attaché à elle plus qu'à celui duquel on la tenait.
C'est ici le lieu de remarquer que ces grands dignitaires de l'Empire, maréchaux, généraux ministres, etc., sauf quelques exceptions, étaient beaucoup moins bonapartistes que ne le sont devenus depuis leurs descendants. Ils auraient eu cependant motif de l'être davantage. Avant même qu'il n'ait abdiqué, Rerthier et Marmont avaient abandonné Napoléon, trahi, pourrait-on dire : peu de jours avant, pendant la campagne, Ney et Ou-
dinot avaient fait auprès de lui une démarche qui sentait terriblement la rébellion. Et Junot, sous l'empire de la fièvre chaude qui l'emporta huit mois auparavant, avait écrit à l'empereur une Litre où il disait crûment la vérité et déclarait qu'il avait assez de ces guerres perpétuelles.
L'Empire était assurément un détestable gouvernement ; mais ce n'est pas quand il était à terre et qu'il ne pouvait plus donner titres et dotations que ses partisans devaient s'en apercevoir. Napoléon aurait dû mieux connaître les hommes, ou du moins, les siens, et prévoir ces défaillances : il aurait dû se méfier de ces dévouements à gages et savoir que peu importe le souverain à un courtisan pourvu qu'il courtise, qu'il fasse des courbettes et qu'on lui paye sa bassesse en argent comptant. Gomment faire reproche de sa défaillance à la duchesse d'Abrantès, qui avait plus d'un grief contre l'empereur, quand la reine Hortense et le prince Eugène ne rougirent pas d'aller solliciter le roi aux Tuileries, quand l'impératrice Joséphine se proposait elle-même d'y aller. Et pourquoi? Pour des titres et pour de l'argent!
C'est cependant la duchesse d'Abrantès qui a dit : « Les Russes avaient eu le courage de brûler leurs palais et nous ne savions pas les recevoir en brûlant nos faubourgs ! » Elle avait raison, et, dans le feu de la lutte, elle était parfaitement femme à brûler son hôtel et à tirer sur l'ennemi par les fenêtres ; mais, de sang-froid, elle était toute au luxe : comme elle, chacun ne songea qu'à sauver son bien du naufrage, à tirer son épingle du jeu. Les dignitaires de l'Empire abandonnèrent l'empereur : ils avaient assez de gloire, ils vou-
laient goûter à la honte. L'histoire ïie leur en a pas donné leur part : ils s'y enfoncèrent jusqu'aux yeux.
La duchesse d'Abrantès songeait beaucoup trop, certainement, aux belles dotations que l'empereur avait données à son mari et cherchait un moyen de les conserver à ses enfants. C'était difficile, car les Alliés reprenaient tout ce qu'on leur avait pris. Elle eut la pensée de s'adresser à M. de Metternich avec qui elle était restée en bons termes. L'ambassadeur ne lui cacha pas qu'il considérait comme perdus ces biens situés en Hollande, en Westphalie et en Prusse. S'ils avaient été en Autriche, peut-être aurait-il pu les sauver, mais en Prusse!... « Tenez, ajouta-t-il, adressezvous à l'empereur de Russie ; il est tout-puissant et les souverains ne font que ce qu'il veut. »
La duchesse parla donc à M. de Czernicheff, qu'elle avait connu lorsqu'il était un des « mangeurs de cœurs » et des espions étrangers les plus distingués des fêtes de la cour impériale, qui était venu la voir depuis son retour à Paris à main armée et qu'elle eut le tort d'accueillir. Cela dit, elle le pria de lui obtenir une audience de son souverain. Dès le lendemain il revint : « Sa Majesté ne veut pas vous recevoir», dit-il. Et, devant le coup d'œil interrogateur de Mme d'Abrantès : « Oui, continua-t-il, l'empereur veut avoir l'honneur de venir lui-même vous voir. » La duchesse fut « touchée jusqu'à l'âme » d'un honneur si grand. Dès le lendemain, après avoir fait prendre, son heure, ce qui la changeait des manières moins prévenantes de Napoléon, le souverain se présentait chez elle et l'enchantait par sa
simplicité de manières, la courtoisie et la bienveillance cordiale de ses propos. Il lui demanda en quoi il pourrait la servir, l'assura qu'il présenterait lui-même au roi de Prusse sa réclamation et qu'il aurait soin de l'informer de la décision qui serait prise à son égard.
Il était impossible d'être plus gracieux. A peine le souverain l'eût-il quittée, que la duchesse remonta dans son salon et se mit à la fenêtre pour lui envoyer, peut-être aussi pour recevoir, un dernier salut. Ce qui eut lieu en effet, et, de part ri d'autre, avec la meilleure grâce du monde. Puis, quittant sa fenêtre, elle se trouve nez à nez avec... le duc de Rovigo. Le ton de la conversation ne fut plus le même, les formes courtoises n'étant pas dans les habitudes de Savary. L'ancien ministre de la police se mit à persifler assez peu spirituellement l'empereur de Russie. La duchesse essayait de le rappeler aux convenances, mais Savary allait toujours... Elle prit alors le parti de ne pas l'écouter et se plongea dans ses réflexions. Elle se reporta par la pensée à Fontainebleau, auprès de Napoléon, qu'elle y avait vu, en 1807, dans tout l'éclat de sa puissance, et qui s'y trouvait maintenant à la discrétion des Alliés. Tout d'un coup une idée illumina son cerveau. L'empereur Alexandre venait de lui dire qu'il avait aimé Napoléon plus qu'il n'avait aimé ses frères, qu'il l'aimait toujours... Eh bien! ne serait-il pas possible, par lui, de sauver Napoléon ? S'il pouvait prendre un déguisement et se réfugier chez elle, elle saurait bien faire revenir Alexandre : une entrevue dans son hôtel entre ces deux hommes ne pourrait-elle pas, comme l'entrevue du Niémen,
comme celle d'Erfurt, dissiper le malentendu qui existait entre eux?
Interrompant Rovigo, elle s'ouvre à lui de ce rêve. Celui-ci hausse les épaules d'abord, déclare ensuite que le projet n'est pas si mauvais, trouve moyen en le discutant de blesser brutalement Mme d'Abrantès, de la complimenter tout aussi brutalement, puis, la prenant par le bras, il la conduit dans son cabinet et la fait asseoir à son bureau. La duchesse se laissait faire. Elle écrivit quelques lignes, en style un peu hiéroglyphique, de telle façon que personne, si ce n'est Napoléon, ne pouvait les comprendre. Elle les cacheta de ses armes, que l'empereur connaissait bien et remit le billet à l'ancien ministre de la police. Celui-ci le prit et s'en fut, laissant la duchesse livrée à ses réflexions. A certains moments, elle pensait que cette démarche ferait simplement hausser les épaules à Napoléon; à d'autres moments, la certitude de réussir brillait à ses yeux comme un éclair... Il en fut de ce projet comme de toutes nos chimères, ces bulles de savon aux brillantes couleurs, sitôt mortes que nées. Savary lui avoua plus tard n'avoir pas remis son billet. Mais disait-il vrai ? c'est probable, sans quoi le souvenir de cette pensée généreuse en aurait donné une à Napoléon et, à Sainte- Hélène, il n'aurait pas parlé de la veuve de son compagnon d'armes comme il l'a fait.
La duchesse y pensait un jour et trouvait que Rovigo était bien long à lui en donner des nouvelles, lorsque son valet de chambre annonce... l'empereur de Russie. Il était venu à pied, seul, sans aide de camp, en simple habit vert et coiffé
d'un chapeau rond. La surprise, de la veuve de Junot fut extrême : elle avoue qu'elle ne se tenait pas de joie, que le fait de sentir que le puissant souverain prenait plaisir à causer avec elle « amène un prestige dont la tête la plus froide ne peut se préserver. » Elle reconnaît aussi qu'elle comprit alors l'enthousiasme de Mmo de Sévigné à proclamer bien haut que Louis XIV était un grand roi, simplement parce qu'il lui avait fait l'honneur de danser le menuet avec elle. Et, de fait, elle aima assez, depuis ce moment, à citer les paroles, même les plus insignifiantes, que lui dit Alexandre. Ce souverain se montra aussi bienveillant, aussi bon enfant même qu'à sa première visite, et la duchesse lui ayant dit que son mari était mort sans laisser aucune fortune, il l'assura qu'il ferait auprès du roi de Prusse le nécessaire pour sauver ses dotations de Prusse et de Westphalie.
Devant ces paroles, la duchesse se croyait donc sûre de conserver à ses enfants le prix du sang de leur père. L'empereur Alexandre revint encore, eut avec elle une longue conversation sur Napoléon, sur Junot, sur la reine de Naples, sur Bernadotte... Puis il lui annonça que le roi de Prusse venait de lui faire dire que sa demande était accordée.
Le soir, M. de Czernicheff et un autre aide de camp du souverain russe, le général Ojarowski, confirmèrent les paroles de l'empereur. M. de Metternich qui vint bientôt après, en manifesta quelque étonnement, mais, devant les assurances de ces messieurs, il félicita la duchesse de tout son cœur.
Abrautès. — 23.
Le lendemain, M. de Hardenberg, ministre de Prusse, se présentait à son hôtel. Il dit qu'il lui apportait des lettres patentes lui donnant une nouvelle investiture de ses dotations de Prusse et lui assurant en même temps le payement de ses revenus arriérés. Mme d'Abrantès se sentait profondément touchée de cette générosité, mais touchée au point de ne pouvoir parler.
— Seulement, ajouta M. de Hardenberg, le roi mon maître (et il insistait sur ce mot comme si cela le flattait d'être l'esclave d'un autre homme), le roi mon maître y met une condition : c'est que vos fils seront naturalisés Prussiens.
La duchesse dit qu'elle bondit sous ces mots comme sous un outrage. Elle aurait dû cependant s'attendre à cette réponse. Pourquoi s'y être exposée? Pourquoi avoir compromis sa dignité à mendier, même des millions? Il y avait autrefois, paraît-il, noblesse à le faire et à crier misère devant le roi en tendant son chapeau ou son tablier. Mais on s'exposait aussi à un échec; l'on en était alors pour la honte de s'être attiré un refus, ce qui, au fait, valait mieux que la honte de recevoir de l'argent. Mme d'Abrantès, qui avait adopté les idées « ancien régime » dès la chute de Napoléon, avait eu tort de solliciter quoi que ce fût des Alliés. Je la plains de l'avoir fait, et je ne la plaindrai pas de la réponse, fort naturelle après tout, qui lui fut faite.
Elle refusa donc, pour elle et pour ses enfants, la naturalisation prussienne. C'est une chose si simple qu'il n'y a pas à l'en louer. Et la douleur qu'on ait pu la croire capable d'un tel acte, dit-
elle, la fit fondre en larmes après le départ de M. de Hardenberg.
Le fils de Joséphine, lui, devint étranger et ses enfants aussi. Pas un écrivain n'a songé à flétrir cette lâcheté.
Quant au roi de Prusse, il avait prévu la réponse de la duchesse. Et c'est pour cela qu'il lui avait fait cette proposition par laquelle il trouvait le moyen de satisfaire l'empereur Alexandre et de garder pour lui des terres et des revenus qu'il n'avait cédés en somme, malgré une apparence toute gracieuse, que contraint, en s'inclinant devant le droit du plus fort : le vent ayant changé, tout cela lui revenait en vertu du même droit.
Cependant, entraînée par le vent d'aberration qui soufflait sur le monde de cour et des salons dont elle était une des femmes des plus remarquables, la duchesse d'Abrantès, au lieu de réagir contre cette émulation d'abaissement moral, au lieu de donner l'exemple de la dignité et de la réserve, se laissa influencer par ses relations royalistes et l'air ambiant qu'elle respirait auprès d'elles, puis par ses souvenirs d'enfance, par son oncle Démétrius Comnène, par son frère et par certain levain royaliste qu'elle avait dans le sang, par le désir aussi, disons-le, d'obtenir des grâces du nouveau gouvernement. Cette aberration saisit une bonne partie du monde impérial, mais surtout ceux qui avaient reçu des titres de l'empemir et qui avaient soit quelque attache avec le monde royaliste, soit seulement la vanité de paraî- 1i" en avoir. De même, les comtes du pape se gardent bien d'ajouter « du pape » à la suite du titre
dont on vient de leur donner quittance, et cela pour le déloyal et vaniteux plaisir de faire prendre ce titre peu catholique, malgré son origine, pour un vieux titre français. Enfin, le monde hypocrite et lâche accepte cela, comme les particules ajoutées, les fortunes mal acquises, les honorabilités douteuses et les tares qui ne le sont pas.
Pour en revenir aux aberrations qui marquèrent, dans la société parisienne, le retour des Bourbons, et montrer que là duchesse d'Abrantès, en se ralliant à eux, ne faisait que suivre le courant du jour, il faut se rappeler ce petit récit de M. de Vitrolles : « Une dame, dit-il, dont le mari avait reçu un titre de l'Empire, écrivant à une amie, dans l'exaltation du bonheur que lui inspirait le retour de nos princes, finissait par ces mots : « Enfin, ma chère, c'est d'aujourd'hui seulement que je me sens comtesse. » Quelque insignifiants que fussent ces indices de l'opinion pris séparément, ajoute-t-il, cependant, dans leur ensemble, il en résultait une notion générale de la disposition des esprits1.
La duchesse d'Abrantès crut donc devoir aller aux Tuileries faire sa cour à Louis XVIII. L'espèce de disgrâce en laquelle l'avait un peu tenue l'empereur en ces derniers temps était pour elle un semblant d'excuse et, auprès du roi, une sorte de titre. D'un autre côté, son frère lui avait dit qu'elle serait coupable si elle n'allait pas demander à Louis XVIII de rendre à son fils « ce méchant majorât de deux cent mille francs qu'il a sur le grand-livre. » Elle y alla donc.