‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 47 sur 115 · Hyde de Neuville, Mémoires, t. II, p. 1S · texte numérisé non relu

Hyde de Neuville, Mémoires, t. II, p. 1S

une femme instruite et intelligente, il fit parade devant elle d'une érudition de commande qui cachait le vide de ses pensées. Elle ne cacha pas, elle, son admiration, et, lorsqu'elle se retira, il lui avait promis d'acheter son hôtel pour en faire le garde-meuble de la couronne et de nommer son frère à tout ce qui lui plairait. Aussi était-elle enchantée et ne pensait-elle plus en descendant le grand escalier des Tuileries, qu'elle l'avait souvent monté, cet escalier, pour aller voir l'empereur qui l'avait faite duchesse. Elle ne songeait qu'à rentrer chez elle pour recevoir la visite de lord Wellington, qui s'était présenté à son hôtel dès son arrivée à Paris, et avec qui elle s'était vite liée d'amitié. « Il mit dans ses relations avec moi, a-t-elle écrit, une grâce charmante... Lord Wellington était en grande estime dans l'esprit du duc d'Abraiitès; il m'avait inculqué la même opinion et j'étais amie de lord Wellington quoique ennemie du général anglais. »

Assurément il y avait une différence et Charles X, plus tard, ne la saisit pas en trouvant tout naturel de nommer Wellington maréchal de France. Il eut l'infamie de le faire! Mais, Waterloo avait été un beau jour pour ces deux Anglais.

Quoique la guerre qui se faisait en Portugal et en Espagne entre les, Anglais unis aux habitants du pays et les Français, ne fût pas précisément, « la guerre en dentelles », le général Wellington avait eu des attentions courtoises pour Junot lorsque celui-ci avait été blessé devant les lignes de Torres-Vedras : sachant que les médecins français manquaient de médicaments, il avait mis eu la disposition de Junot tout ce qui pouvait lui

être nécessaire pour se soigner; il avait, de plus, fait parvenir à la duchesse des nouvelles du blessé et avait défendu à don Julian de chercher à s'emparer d'elle, disant qu'« on ne faisait pas la guerre aux femmes. » Ces procédés, marque d'une grande élévation de caractère, méritaient certainement de la reconnaissance. La veuve de Junot sentait trop ce qu'elle devait à cet ennemi pour ne pas lui en témoigner. D'ailleurs la paix était faite, et elle ne voyait plus dans le lord Wellington qu'un étranger aimable, de la plus haute distinction, et qu'elle était heureuse d'accueillir avec honneur pour lui marquer qu'elle savait se souvenir.

La duchesse d'Abrantèsvivaitdonc très entourée, comme elle aimait à l'être et comme elle l'avait toujours été. M. de Metternich venait de partir pour le Congrès de Vienne (on avait évidemment attendu ce départ), lorsqu'elle reçut une sorte de billet lui intimant l'ordre de restituer au gouvernement portugais une Bible que son mari avait enlevée à Lisbonne.

Il faut savoir que lorsque Junot reçut le commandement de l'armée de Portugal, l'empereur lui avait prescrit d'envoyer à Paris, pour les musées, les objets d'art et de curiosité qu'il jugerait valoir le voyage. Junot, qui avait naturellement tendance à « donner une trop grande extension au droit de conquête » (1) avait cru pouvoir enlever

1. Méneval, Mémoires, t. II, p. 206. (Éd. Dentu, 1896.) — Assurément, Junot donna une trop grande extension à ce droit, et les Portu irais m content qu'il fit enlever au cheval de la statue équestre du roi Joseph Ier, qui se dressait sur la place du Commerce, deux diamants d'un prix fou qui formaient ses yeux. On n'a, du reste, qu'à lire ce qui le concerne dans les

du couvent de BeJem, pour l'envoyer en France, la fameuse Bible 1 qui faisait la gloire de ce couvent. Une fois rentré à Paris, Junot avait demandé à l'empereur de lui laisser cette Bible pour sa bibliothèque. Et Napoléon, qui savait que la Bibliothèque impériale était pourvue de Bibles de toute sorte, lui avait dit de la garder. La duchesse, que la conversation des Soult, des Masséna, des Lannes, des Glaparède, des Kellermann avait habituée en

Mémoires du général Thiébault et dans la Correspondance de Napoléon, où l'empereur, par deux lettres, le réprimande sur les pierreries qu'il a envoyées à Paris et sur les pillages de ses généraux, pour s'en convaincre. Mais il ne faut jamais, quand on examine un personnage historique, le séparer des mœurs de son temps. Or le butin, à cette époque, le pillage aussi, étaient choses avouées, regardées comme légitimes, même sur un pays allié. En 1814, Wellington a autorisé ses soldats à piller la ville de Saint- Sébastien, et les Anglais étaient alliés des Espagnols. Dans le Journal que tenait un lieutenant de l'armée anglaise, on lit, après le récit de la bataille de Waterloo, quand les Anglais et les Prussiens sont en marche sur Paris : <t Le prince Bliicher a promis à son armée que, si les Français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs Saint-Germain et Saint- Antoine (il veut sans doute dire Saint-Honoré). Nous pensons tous plus au butin à faire a Paris qu'au danger même de prendre Paris. » {Journal du lieutenant Woodberry, p. 332.) Voilà le vrai, voilà les mœurs du temps; il ne faut donc pas juger le général Junot, pour ces détails de la vie militaire, avec la haute conception que nous avons maintenant des devoirs d'un chef d'armée et de ceux des simples officiers.

1. Cette Bible, entièrement écrite à la main, avec enluminures et miniatures de Lulio Clavio, avec commentaire de don Thomas de Lira, comprenait douze gros volumes : leur reliure noire rehaussée par la magnificence de fermoirs d'argent du xir siècle enrichis de pierres précieuses, achevait d'en faire une œuvre artistique d'un prix inestimable. C'était un cadeau que le pape Jules II avait fait au roi de Portugal, don Manuel, pour reconnaître l'hommage qu'il lui avait rendu en lui envoyant des perles, de l'or et des diamants provenant des Indes orientales, après que Vasco de Gama eût découvert, par le cap de Bonne-Espérance, la route de ces pays.

fait de butin à ses idées assez larges, n'avait pas protesté. Après la mort de Junot, comme il y avait dans sa succession un passif fort accentué à combler, Mme d'Abrantès, sur le conseil de Millin, fit demander à l'empereur de vouloir bien acquérir cette Bible, ce monument unique qui deviendrait l'honneur de la Bibliothèque impériale. Par intérêt pour la duchesse d'Abrantès, dont il n'ignorait pas la situation obérée, l'empereur dit qu'il ordonnerait cet achat, mais les événements désastreux qui terminèrent la campagne de 1813, puis ceux de 1814 lui firent perdre de vue cette affaire et il abdiqua sans qu'elle ait reçu de solution. Le gouvernement portugais devina que le retour des Bourbons lui vaudrait le retour de sa Bible. On écrivit donc à Louis XVIII. Le roi, considérant que cette œuvre d'art était devenue la légitime propriété de la duchesse d'Abrantès, mais désirant aussi donner satisfaction aux réclamations du Portugal, l'acheta pour une somme de quatre-vingt mille francs et la rendit au roi de Portugal. C'est tout ce que Mme d'Abrantès reçut, comme faveurs, de Louis XVIII. Elle avait espéré davantage. Mais, avec ces quatre-vingt mille francs, le roi se crut quitte envers elle et les services de Junot. Et, franchement, il avait raison : les services au pays ne se reconnaissent pas par de l'argent, mais par des honneurs. Junot en avait reçu assez : sa veuve aurait dû le comprendre.

Tandis que la duchesse terminait ces négociations et laissait à ses agents le soin de liquider ses affaires, une nouvelle extraordinaire lui est apportée : Napoléon vient de débarquer sur les côtes de

Provence, il marche sur Paris!... Ses sentiments, à cet instant, furent singulièrement compliqués. A la joie de voir revenir l'homme extraordinaire à qui elle devait tant et qui, elle n'en doutait pas, allait balayer les Bourbons comme une poussière et ressaisir le pouvoir, se mêlaient et l'espoir de nouvelles générosités de l'empereur, et un certain remords : n'était-elle pas allée, elle, la veuve de celui qui avait été son premier aide de camp, qu'il avait faite duchesse, n'était-elle pas allée, après la chute de cet homme, qui était le parrain de deux de ses enfants, faire sa cour à Louis XVIII ? N'avaitelle pas, non seulement accepté, mais sollicité les bienfaits de ce Bourbon ? A ces sentiments se joignait une certaine peine de voir que le gros roi et sa nièce, fille de Louis XVI, qui avaient été bons pour elle, allaient reprendre le chemin de l'exil. Et puis, ce n'est pas sans appréhension qu'elle se demandait ce qu'elle devait faire, quelle attitude il lui fallait tenir... Cependant, au milieu de sentiments si divers, son cœur faisait des vœux pour le succès de l'empereur : elle partageait le fol entraînement d'un peuple qui ne saura jamais être raisonnable et qui a périodiquement besoin de faire des folies et d'en être puni.

Cependant, dès le mois d'avril, le duc de Rovigo se présenta chez elle et lui dit que l'empereur l'avait chargé de l'inviter à venir aux Tuileries. Elle déclara qu'elle n'irait point. Quelques jours après le ministre de la police revint et remporta le même refus. La duchesse était convaincue que Napoléon, qui savait qu'elle avait vu souvent l'empereur Alexandre, M. de Metternich, lord Wellington, lord Cathcart qui était logé dans son

hôtel, lord Castlreagh... — bon Dieu ! que d'étran- ! beaucoup trop, assurément — ne voulait que la questionner sur les sentiments de ces personnages. Elle s'aperçut, à une réponse de Savary, qu'il n'avait pas en effet d'autre intention. Elle refusa encore nettement, ce qui était très bien. Mais elle eut le tort d'exprimer à Savary un vœu : celui de voir remplir par l'empereur la promesse de Louis XVIII pour le majorât de son fils. Il est fâcheux d'avoir à constater une fois de plus, et ce ne sera pas la dernière, ce souci de l'argent chez cette aimable femme qui se souciait si peu de le jeter par les fenêtres.

Une troisième fois ie ministre de la police vint la sommer, avec menaces, d'aller aux Tuileries. La duchesse refusa de nouveau. Mais, craignant des vexations, elle en toucha quelques mots à M. de la Valette. Celui-ci parla d'elle à l'empereur qui ne savait pas un mot de cette affaire et n'avait chargé Savary de rien. Il ajouta que Mme d'Abran- V-< pouvait demeurer à Paris en toute tranquillité, qu'elle n'avait rien à craindre de lui.

Elle aurait pu, dès lors, se présenter aux Tuileries. Elle ne crut pas devoir le faire. « Si j'avais prévu Waterloo, écrivit-elle plus tard, j'y serais allée. »

Le 17 avril elle était toujours à Paris, car il y eut ce jour-là une grande revue de l'empereur sur la place du Carrousel, et je trouve ces mots dans une lettre de Sismondi : « J'étais à une des fenêtres de la galerie du Louvre, avec la princesse Jablonowska et la duchesse d'Abrantès... » Elle partit pour la Bourgogne vraisemblablement peu après et laissa passer les événements. Ce ne fut

qu'après le second retour des alliés et des Bourbons à Paris qu'elle y revint elle-même. Son temps fut en partie employé à essayer de recoudre quelques lambeaux de fortune après lesquels couraient ses hommes d'affaires et ses créanciers. Elle eût pu en reconstituer une, modeste à la vérité; mais il aurait fallu avoir de la modération dans ses dépenses, de l'ordre dans la direction de sa maison, et cela excédait absolument ses moyens. Ses qualités mondaines, son esprit facile et brillant, ses facultés d'observation de l'àme humaine étaient peu propres aux détails de la vie domestique et à l'administration d'une maison, choses qui sont le bonheur, la vie des petits esprits. Elle avait le tort de s'en rapporter à ses intendants sur tout cela. On la volait odieusement, elle le savait, mais elle aimait mieux cela que de s'abaisser à de fastidieux détails de ménage. Elle avait tort certainement. Elle ne pouvait s'astreindre à des mesquineries de ménage, odieuses, j'en conviens, mais nécessaires. Elle dut renoncer à son hôtel qui entraînait à trop de frais et que Louis XVIII ne parlait plus d'acquérir. Le duc de Raguse l'acheta et elle fut s'installer, dès cette année 1816, dans un hôtel plus modeste, rue Saint- Lazare. C'était encore trop! un simple appartement eût été plus raisonnable.

Cependant elle avait une affaire d'intérêt dont elle espérait beaucoup, à liquider en Italie. Elle écrivit à M. de Metternich qui s'y intéressa et qui l'engagea fort à aller à Rome pour en hâter la solution. Lui-même devait se rendre bientôt en Italie : ils pourraient se retrouver à Florence et gagner Rome ensemble. Ensuite, s'il leur en res-

tait le loisir, pourquoi ne pousseraient-ils pas jusqu'à Naples?

Elle partit donc, au mois de juin 1817. Malheureusement elle ne pouvait se débarrasser de ses habitudes de luxe. Car, tout en proclamant sa pauvreté, savez-vous comment elle voyageait ? Elle va nous le dire : « Je montai en calèche seule, avec un secrétaire de mon mari qui remplissait le même office auprès de moi, ma femme de chambre et un valet de chambre. » Franchement, madame la duchesse, quand on voyage sur ce pied-là, on est mal venu à parler de sa pauvreté.

A Rome, son affaire ne s'arrangeait pas. Mais une autre faillit s'arranger. Celle-ci était une affaire de mariage. Mme d'Abrantès vit au théâtre un prince italien que son beau-frère, M. de Geouffre, lui avait présenté à Paris et qui lui déclara qu'il serait heureux de mettre à ses pieds son cœur et quatre cent mille francs de rente qu'il possédait. Cette déclaration toucha la duchesse. Mais il était d'une si ridicule laideur d'esprit et de visage qu'elle ne put se résoudre au sacrifice. Et puis le prince était veuf, il avait deux enfants et la fortune, venant pour la plus grande partie de sa femme, devait faire retour aux enfants à leur majorité. L'affaire n'était pas assez avantageuse. Elle ne put s'arranger. On voit que ce n'était pas autre chose qu'une affaire. Depuis qu'elle n'avait plus ses dotations, la duchesse devenait pratique, « moderne », mais elle ne devenait pas économe. En racontant cet épisode dans ses Mémoires sur la Restauration, seconde mouture de son sac aux anecdotes, accommodée avec une petite dose d'histoire de son temps, elle oublie que, si le monde trouve très bien

qu'on fasse de pareils calculs d'intérêt, il aime assez qu'on n'en parle pas. Cependant la duchesse a raison de ne pas s'astreindre à cette convention qui, comme la plupart des autres, n'est qu'hypocrisie pure.

Mme d'Abrantès ne regretta pas ce projet. «- J'avais, dit-elle, autre chose en tête et au cœur... » A ce moment, elle pensait, selon toute vraisemblance, au marquis de Balincourt, pour qui elle brodait, en 1813, une bourse garnie de perles (1) mais ce projet n'eut pas de suite.

On peut s'étonner que la duchesse d'Abrantès, si sensible pourtant à la gloire, ait pu songer un moment à renoncer au nom glorieux qu'elle portait. Mais toutes les veuves des généraux de l'Empire se remariaient : la générale Auguste Golbert, dont le mari, un héros et un volage, tout comme Junot, avait été tué en Espagne ; la duchesse de Frioul, etc., étaient déjà remariées. C'est une chose étonnante que la facilité avec laquelle ces veuves qui avaient eu une vie de délices, qui avaient goûté les plus hautes jouissances de la gloire et avaient porté un nom illustré à jamais, oubliaient vite celui qui leur avait donné tout cela. Il semblait, en vérité, que tout leur fût dû. Le mari vivant, elles ne s'étaient pas aperçues de ses mérites, elles n'avaient été sensibles qu'à leurs défauts. La duchesse d'Abrantès agit un peu trop comme la générale de Colbert et la duchesse de Frioul, — mais sans réussir comme elles. L'affaire de Rome ne s'étant pas arrangée, elle en fut quitte pour son voyage et une forte dépense

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