Maréchal de Castellane, Journal, t. I, p
qu'il eût mieux valu, dans l'état de ses finances, qu'elle ne fit pas.
Elle eut aussi l'ennui d'une sorte de persécution de M. de Blacas, ambassadeur de France, qui, malgré l'assurance donnée par le duc de Richelieu qu'elle pourrait en toute liberté voir les membres de la famille Bonaparte habitant Rome, émit une prétention contraire (1). De plus, elle tomba malade et pensa mourir. Enfin elle se remit et, oubliant vite sa maladie, l'insuccès de son affaire et l'inutilité de son voyage, ce qui était frivolité peutêtre autant que force d'âme, elle écrivit à sa filial Joséphine :
« Rome le 31 janvier 1818.
« Chère fille chérie, cher amour, réjouis-toi. Tu vas bientôt revoir ta mère, cette mère qui ne vit que pour ses enfants bien-aimés. Je pars d'ici le 10 ou le 12 au plus tard, et cela certainement. Mais, mon ange, sans que cela t'inquiète, ma santé est dérangée et ne me permettra pas d'aller bien rapidement de Rome à Paris. Ne sois donc pas inquiète si je n'arrive pas bien promptement. D'ailleurs les neiges sont terribles à cette époque de l'année sur le mont Genis et il faut traverser tout cela. Heureusement qu'il n'y [a] aucun danger, mais cela retardera le moment si heureux d'embrasser mes enfants adorés, mes chères filles que je vais trou-
1. « ... Lorsque j'étais à Rome, on me mit sous un anathème que je n'ai jamais accepté, parce que j'étais mourante; mais ma conduite avec M"" de Blacas, qui voulut nie faire la condition de ne voir aucune des personnes de la famille impériale... » {Lettre de la duchesse d'Abrantàs à Lucien Bonaparte. — Collection de M. G. Aubcrt.)
ver embellies, grandies... J'ai été bien mal, ma chère Joséphine, bien mal, plus mal peut-être que l'année dernière. J'ai voulu qu'on te le cachât. Mais je vais mieux, ainsi tout est oublié. » (1)
Rentrée à Paris, elle alla habiter rue Basse du Rempart et vécut dans une solitude relative, encore souffrante d'ailleurs et obligée souvent de garder le lit. Quelques-uns de ses familiers, avec la fortune qui l'abandonnait, l'abandonnèrent aussi ; cela lui suggérait des réflexions plus utiles qu'agréables et la plongeait momentanément dans une philosophie expérimentale dont elle se serait volontiers dispensée. Mais elle s'en consolait vite et si, depuis la Restauration, la plupart des hommes politiques de l'Europe la venaient voir quand ils arrivaient à Paris, — de même qu'ils allaient voir les notabilités du gouvernement déchu, ce qui ne plaisait que médiocrement à celui du moment, — quelques nouveaux venus de la politique et de la littérature commençaient à se pré* senter chez elle. Mais elle n'avait pas encore le salon qu'elle devait avoir un peu plus tard.
Cependant elle songeait que, veuve d'un général, elle avait des titres à une pension. A cette époque, où pouvait avoir des titres à une pension, mais on n'y avait pas droit : les pensions étaient, la plupart du temps, données à des gens ne la méritant que par leur richesse ou leur indignité. Pour en obtenir une, il fallait adresser une demande au ministre compétent et faire valoir ses titres par des personnages influents. La veuve du général Dumas ne put jamais en obtenir.
1. A M11" Joséphine d'Abrantès, rue de Vaugirard, n° 45. — {.Collection de M. le comte Allard du Chollet.)
Mma d'Abrantès s'adressa au duc d'Orléans qui, préparant sa candidature au trône qu'il prévoyait devoir être bientôt vacant, cherchait à se rendre populaire dans l'armée et savait qu'il le deviendrait en s'occupant des anciens officiers de l'Empire, de leurs veuves et de leurs orphelins. Elle obtint donc par lui une pension dont la commission fixa le chiffre à 12.000 francs, et que le maréchal Gouvion SaintrCyr, ministre de la guerre, qui avaii été ennemi de Junot, réduisit d'un trait de plume à 6.000 francs (1). C'était peu, si l'on veut, surtout à côté des pensions d'un tas de parasites. Mais enfin, c'était l'aisance assurée. De plus, le majorât de scn fils lui fut rendu : c'était encore une rente insaisissable de 6.000 francs sur le grand-livre, assurée jusqu'à la mort du titulaire. Chacune des deux pensions était égale à la solde d'un colonel ; joignez à cela quelques bribes des splendeurs passées, et l'on verra que la duchesse d'Abrantès avait de quoi vivre en toute indépendance et de quoi élever ses enfants. Combien de
1. Mm* d'Abrantès a fait remarquer avec un juste chagrin que, veuve d'un général qui avait reçu 17 blessures au service du pays, elle avait une pension de 6,000 francs, tandis que beaucoup de gens qui n'avaient jamais rien fait pour le pays, au contraire, collectionnaient pensions et faveurs. Elle cite M. de Bonald, qui touchait 10,000 francs pour avoir appartenu à l'Université; 12,000 sur les fonds du ministère de l'Intérieur; 12,000 comme pair de France; 26,000 comme homme de lettres et ministre d'Etat; 40,000 comme président du conseil de censure; 10,000 comme conseiller. Son fils touchait 10,000 francs comme recteur et avait deux pensions de 6,000 fr. comme homme de lettres. — C'était assurément des abus scandaleux mais, sous l'Empire, Junot n'avait-il pas été l'objet de faveurs, aussi scandaleusement abusives? Nous ne sommes décidément les ennemis de la faveur que chez les autres, et ce que le monde appelle l'esprit de justice n'est autre chose que l'amour de la faveur.
Abrantès. — 24.
Dr; . .vabran:
veuves d'officiers arrivent à se tirer d'affaire et à remplir dignement leurs devoirs de famille rjfiniment moind.
La duchesse d'Abrantès pensa fort sagement qu'en se retirant à la campagne elle ne serait plus obligée d'aller dans le monde, ce qui diminuerait ses dépenses ; qu'elle ne serait plus oblig cevoir, ce qui les diminuerait davantage. Elle ne
srrait plus humiliée, dans la modestie de train, par l'éclat du train de certaines personnes plus prévoyantes, qu'elle avait jadis trop éclabousjon luxe. ■ Ce n'est pas, a-t-elle écrit, que la vanité : j'ai trop de fierté pour être vaine; mais je ne me sens pas faite pour supporter un intérêt qui nous blâme pour nous plaindre. » De plus, en allant à la campagne, ses filles aunt un air meilleur et plus d'espace qu'à Paris pour se bien développer. Elle-même, toujours un peu défaillante, serait dans des conditions plus favorables pour reprendre sa belle santé d'autrefois. Il y avait donc mille bonnes raisons pour renon- Paris, du moins momentanément, et la petite famille, moins les garçons dont l'aîné était au col- - Henri IV et le second à La Flèche, alla s'installer à Orgeval, près de Saint-Germain-en-Laye.
La duchesse nous a laissé l'emploi de ses jouri Orgeval. «... Dans ma jolie retraite, dit-elle, je m'occupais de fleurs, de botanique... Je me promenais des journées entières dans la forêt de Saint-Germain ; ou bien je descendais jusqu'à la Seine, je me mettais dans un bateau avec toute ma jeune famille : nous emportions des provisions, nous dînions dans la forêt et nous faisions aussi de long;; ses, menant une vie presque no-
LA GENERALE JUXOT
made. Puis je revenais chez moi pour faire danser mes paysans... Le reste du temps je travaillais avec mes filles ; nous faisions des lectures en commun. Puis il me venait des amis, de ces vrais amis que l'éloignement, le renversement de ma fortune n'ont jamais séparés de moi. Dans une vie si douce, on comprend que je n'avais pas un grand désir de retourner dans ce pays de cour qu'on me montrait de loin comme un paradis où une femme, avec un peu d'esprit, pouvait espérer de régner. »
Voilà qui n'est pas bien sûr et si, par un heureux coup du sort, une dotation semblable à celles dont elle avait joui du vivant de son mari lui était subitement tombée du ciel, ses idées auraient sans doute changé avec sa situation.
Elle demeura près de deux ans à Orgeval. Pour achever l'éducation de sa seconde fille et les établir plus facilement toutes les deux, elle crut devoir venir habiter Versailles. Elle se logea Grande- Rue de Montreuil n° 65, dans un pavillon indépendant, qu'elle appela bientôt son « ermitage. »
Dans son roman de la Femme de trente ans, Balzac nous en a laissé la description : c'était «... une maison de campagne située entre l'église et la barrière de Montreuil, sur le chemin qui conduit à l'Avenue de Saint-Cloud... Elevé jadis pour servir d'asile aux passagères amours de quelque grand seigneur, ce pavillon avait de très vastes dépendances. Les jardins au milieu desquels il était placé rejoignaient également à droite et à gauche des premières maisons de Montreuil et des chaumières construites aux environs de la barrière; ainsi, sans être par trop isolés, les maîtres
de cette propriété jouissaient, à deux pas d'une ville, de tous les plaisirs de la solitude. Par une étrange contradiction, la façade et la porte d'entrée de la maison donnaient immédiatement sur le chemin, qui, peut-être autrefois, était peu fréquenté. Cette hypothèse paraît vraisemblable si l'on vient à songer qu'il aboutit au délicieux pavillon bâti par Louis XV pour MUe de Romans, et qu'avant d'y arriver les curieux reconnaissent, ça et là, plus d'un casino dont l'intérieur et le décor trahissent les spirituelles débauches de nos aïeux, qui, dans la licence dont on les accuse, cherchaient néanmoins l'ombre et le mystère. »
Aujourd'hui, tout ce quartier est occupé par des maraîchers et des établissements utiles : maison d'institutrice, maison de refuge prenant les enfants au berceau, recevant les orphelins, les vieillard.-. Voilà la différence des époques... La maison qu'habita Mme d'Abrantès existe toujours : elle abrite maintenant cinq ménages.