CHAPITRE XII
Portrait de la duchesse d'Abrantès à quarante ans, par Balzac.
— Lettre du général Allix. — M11" Joséphine d'Abrantès entre dans la congrégation des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. — Mariage de M11" Constance d'Abrantès. — M. Aubert. — Héroïsme héréditaire. — La Gondole. — Mma Sophie Gay et son salon. — M"" d'Abrantès y fait la conn; issance de Balzac.
— Leur prompte liaison. — Balzac met la duchesse dans ses romans. — Influence de la duchesse sur Balzac et sur son œuvre. — Traces profondes que laisse chez Balzac son affection pour Mm# d'Abrantès.
Voulez-vous savoir ce qu'était la duchesse d'Abrantès vers la quarantième année, à ce tournant de la vie, si séduisant encore chez une femme, quand elle est jolie, et qui est son automne ? Balzac, qui l'a connue alors, l'a peinte sous le nom de Mme d'Aiglemont , dans La femme de trente ans. « Chez elle, dit-il, la mise était en harmonie avec la pensée qui dominait sa personne l. Les nattes de sa chevelure largement tressée formaient au dessus de sa tête une haute couronne à laquelle ne se mêlait aucun ornement car elle semblait avoir dit adieu pour tou-
1. Rappelons que, sous l'Empire, c'était au langage de3 fleurs, enseigné par M. de Metternich, que la duchesse d'Abrantès avait recours pour lui faire connaître chaque jour, dès le vestibule, la couleur de ses pensées. — Elle avait recours maintenant au langage moins dispendieux de sa mise.
jours aux recherches de la toilette. Aussi ne surprenaitron jamais en elle ces petits calculs de coquetterie qui gâtent beaucoup de femmes. Seulement, quelque modeste que fût son corsage, il ne cachait pas entièrement l'élégance de sa taille. Puis le luxe de sa longue robe consistait dans une coupe extrêmement distinguée ; et, s'il est permis de chercher des idées dans l'arrangement d'une étoffe, on pourrait dire que les plis nombreux et simples de sa robe lui communiquaient une grande noblesse. Néanmoins, peut-être trahissaitelle les indébiles faiblesses de la femme par les soins méticuleux qu'elle prenait de sa main et de son pied ; mais, si elle les montrait avec quelque plaisir, il eût été difficile à la plus malicieuse rivale de trouver ses gestes affectés, tant ils paraissaient involontaires ou dus à d'enfantines habitudes. Ce reste de coquetterie se faisait même excuser par une gracieuse nonchalance. Cette masse de traits, cet ensemble de petites choses qui font une femme laide ou jolie, attrayante ou désagréable, ne peuvent être indiqués, surtout lorsque l'âme est le lien de tous les détails et leur imprime une délicieuse unité. Aussi son maintien s'accordait-il parfaitement avec le caractère de sa figure et de sa mise. A un certain âge seulement, certaines femmes choisies savent seules donner un langage à leur attitude. Est-ce le chagrin, est-ce le bonheur qui prête à la femme de trente ans, à la femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance éloquente ? Ce sera toujours une vivante énigme que chacun interprète au gré de ses désirs, de ses espérances ou de son système. La manière dont elle tenait ses
deux coudes appuyés sur les bras de son fauteuil, et joignait les extrémités des doigts de chaque main en ayant l'air de jouer ; la courbure de son . le laisser-aller de son corps fatigué mais souple, qui paraissait élégamment brisé dans le fauteuil, l'abandon de ses jambes, l'insouciance de sa pose, ses mouvements pleins de lassitude, tout révélait une femme sans intérêt dans la vie... »
Telle était, silhouettée par un maître qui la voyait dans tout rabandon de sa nature vraie, la duchesse d'Abrantès en J825.
Fêtées dans la société versaillaise, au quartier Saint-Louis parce que leur grand-mère était née Comnène. au quartier Notre-Dame parce que leur père avait été un général de la République et de l'Empire \ les petites d'Abrantès passaient gaiement leur temps à Versailles. Pas si gaiement cependant qu'il l'eût été désirable. Elles étaient, c'est certain, invitées dans beaucoup de maisons ; l'hiver, elles dansaient tous les soirs ; l'été, elles se promenaient au parc avec d'aimables petites amies : mais le grincement des rouages de l'intérieur du ménage, mal graissés faute d'ordre et de direction plus encore que faute de ressources, se faisait trop sentir et les âmes délicates de ces jeunes filles en souffraient : elles n'y pouvaient mais. Elles voyaient travailler leur mère pour arriver à gagner un peu de ce malheureux argent
1. Encore àl'heure qu'il est, ces deux quartiers de Versailles abritent deux sociétés très tranchées, très délimitées et qui ne frayent point entre elles. L'un est le refuge des traditions, îllu-
oirs Monarchiques, l'autre celui eus liber aies ; chacun, d'ailleurs, aussi intransigeant que l'autre.
qui lui fondait si vite dans la main, et elles n'apercevaient de solution à cette pénible situation que dans un mariage aussi prompt que possible pouf l'une et pour l'autre. Mais le moyen, en France, quand on n'a pas de dot, qu'on n'est riche que de son nom et de ses qualités, qu'on est une digne et honnête fille, de trouver un mari à peu près passable ? Aussi Mlle Joséphine commençait-elle à parler du couvent. Mme d'Abrantès affirme pourtant qu'elle trouva un parti désirable de tous points, et que sa fille, qui se le laissa présenter tout d'abord, finit par n'en plus vouloir entendre parler.
Elle nous permettra cependant, et nous lui en faisons nos très humbles excuses, de ne la point croire sur parole. C'était l'époque où elle mettait la réalité en romans : elle peut bien avoir mis un peu de roman, ou plutôt de fiction dans la réalité. L'orgueil de son nom aidant, un peu de fausse honte aussi, et tout cela se compliquant d'une honte véritable de se voir, après avoir manié des trésors, réduite à une telle pénurie, il n'y a rien que de très compréhensible à ce qu'elle mande au général Allix dans la lettre que voici :
Mais auparavant il faut dire comment la duchesse d'Abrantès avait été amenée à écrire à ce général.
Celui-ci avait lu dans1 un journal que la fille du général JUnot, orpheline et sans fortune, s'était vue réduite à entrer dans la congrégation des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Emu à cette lecture, il fait part de ses sentiments à sa femme et lui propose d'offrir à M1Ie Junot d'Abrantès l'hospitalité chez eux : ils n'avaient pas d'enfants : ils au-
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raient ainsi une fille, voilà tout. Les nobles cœurs trouvent tout simple de faire le bien. Le général Allix ne voulait pas laisser la fille d'un compagnon d'armes entrer au couvent sous la seule pression de la nécessité, comme le laissait entendre le journal : d'ailleurs n'était-elle pas au plus haut point digne d'intérêt puisque, trop pauvre pour pouvoir, comme les autres acheter le bonheur, elle voulait consacrer sa vie au soulagement des pauvres, des malades, de tous ceux qui souffrent?... Mme Allix, comme son mari, avait du cœur. Elle applaudit à son idée et le général écrivit à la jeune novice. Celle-ci remercia avec effusion et transmit à sa mère la lettre qu'elle avait reçue. La duchesse en fut touchée aux larmes. Elle écrivit à son tour au général Allix une longue lettre, que j'ai sous les yeux et dont j'extrais ces quelques passages :
« Je cherchai alors à marier ma fille. Ma fille aînée était de mes quatre enfants celle que [j'aimais, non pas le plus, je les aime tous, mais avec une plus exquise tendresse. J'étais devant elle dans une adoration continuelle et son nom habituel était de ma part non pas Joséphine, qui est le sien, mais trésor. C'est ainsi que je l'appelais. J'en étais vaine, glorieuse, j'en étais, comme encore, idolâtre.
« Nous étions en 1825. Elle me témoigna le désir de se faire sœur de charité. Nous étions alors à Versailles, où la modicité de ma fortune m'avait fait retirer. Je m'y consacrais entièrement aux soins de l'éducation de mes quatre enfants, trop heureuse de réparer, quoique encore jeune, une jeunesse légère et de dévouer le reste d'une vie
que le monde pouvait encore réclamer \ à ma jeune famille. Mes deux filles étaient les deux aînées de mes quatre enfants. Les deux garçons étaient, l'un à l'école militaire de La Flèche pour la carrière militaire, l'autre au collège Henri IV pour celle diplomatique. Je craignis que la perte de notre fortune ne fût la cause du dégoût de mes filles pour le monde ; elle m'assura du contraire. Je lui avais toujours donné de la religion et l'archevêque de Paris, mon directeur et ami2, qui a été également le sien, connaît sa belle âme. Je cherchai alors à marier ma fille. La chose se présenta bientôt d'elle-même. Sa ravissante beauté, l'éducation soignée qu'elle avait reçue, la firent distinguer par des personnes qui me la demandèrent. Le comte Gaspard de Pons, alors dans la garde royale, ayant une belle fortune, fils unique, possédant un beau nom, en tomba éperduement amoureux. Il me la demanda, et comme sa recherche était appuyée par ma tante la princesse de Comnène, je l'accueillis d'autant mieux que sa moralité, tout enfin, me convenait. — Joséphine y consentit aussi. Nous fîmes tous les préparatifs, quoique cependant Joséphine dît toujours qu'elle aimerait mieux se faire sœur de la charité. Enfin elle me demanda en grâce de ne pas m'opposer à sa vocation. Je refusai. — « Au moins, pas de mariage ! » me dit-elle. J'y consentis. M. de Pons
1. Voyez-vous cette petite pointe de coquetterie, qui ne peut se résoudre ù abdiquer !
2. Il ne s'agit plus de l'abbé Maury, sorte de frère Jean des Entommeures, dont Napoléon avait fait un archevêque de Paris, le pape un cardinal et Mme Junot son ami. Pendant sept ans, il n'avait pas manqué une fois de venir dîner et passer la soirée chez elle, môme quand elle était sortie.
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au désespoir, s'éloigna de Versailles. Je cherchai si un autre sentiment n'avait pas été la cause de ce refus. Je ne vis rien qu'une vocation. Je refusais toujours. Enfin, la voyant dépérir, c'est le mot, je consentis à son entrée dans Tordre, mais à condition que ce ne serait qu'à vingt-quatre ans révolus, c'est-à-dire un an après le consentement que je donnais, et j'exigeai qu'elle vint dans le monde avec moi et sa sœur pendant ce temps. Elle consentit à tout, vint au bal, mais sans y danser. Enfin, au mois d'octobre, un matin, je reçus la visite de mon frère le comte de Permon, oncle qu'elle aimait tendrement, et qu'elle savait que je chérissais et regardais comme un père. Il venait m'annoncer que ma fille avait quitté ma maison pendant mon sommeil et qu'elle était à l'hospice de Versailles 1 — Que vous dirai-je, général ? Le souvenir de ce moment me brise encore le cœur, et cependant quatre années se sont écoulées depuis cette époque. Ma fille avait promis de rester avec moi jusqu'au 1er de janvier suivant. — Lorsque je sus qu'elle était partie, je crus mourir, et je dis la vérité. — Elle m'écrivit la lettre la plus touchante : « Si j'avais vu tes larmes, si j'avais entendu ta voix, je n'aurais pas pu te quitter. Mais Dieu m'appelle : je dois aller me consacrer à lui. » « Dire l'état dans lequel j'ai été pendant les six mois qui ont suivi cette séparation ne peut se faire. — C'était, comme je l'ai dit plus haut, mon premier enfant, la fille qui faisait jouir mon cœur de mère ! Si belle, si bonne, si charmante, si gracieuse ! Ah ! général, il faut l'avoir connue pour savoir ce que sa mère a dû souffrir en la perdant. Encore aujourd'hui où je la sais heureuse (car elle
l'est), je pleure des larmes de sang en y songeant. » 1
Assurément, Mme d'Abrantès dût être fâchée de la détermination de sa fille ; elle en pleura, et plus qu'elle, bien que Balzac dise qu'elle pleure peu2. Elle essaya de se consoler en contemplant le portrait de l'absente fait par Girodet quand elle était petite. Mais, comme les impressions, en elle, ne laissent guère plus de traces que l'empreinte d'un cachet sur une surface liquide, elle oublia vite. Elle avait, du reste, pour l'aider à vieillir cet événement, le travail et ses relations : elle allait de temps en temps à Paris pour ne pas perdre de vue quelques salons amis, ni se laisser oublier. Mais la vocation de sa fille était-elle véritable ? On en pourrait douter, car quelques années plus tard, Mlle Joséphine d'Abrantès quittait le couvent, où elle n'avait d'ailleurs prononcé aucun vœu, et revenait auprès d'elle. Sa santé, dit-on, était trop délicate pour le dur métier de sœur de charité : cette délicatesse ne l'a pas empêchée de devenir nonagénaire. Du reste, sa mère répète trop souvent qu'elle est heureuse, et dans la lettre qu'on vient de lire, et dans ses Mémoires3 pour qu'on puisse croire à ce bonheur : on voit, on sent que la pauvre mère cherche à se le persuader bien plus qu'elle n'en est persuadée. Mais