‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 50 sur 115 · T. IV, p. 436. (Édition Garnier frères, Paris · texte numérisé non relu

T. IV, p. 436. (Édition Garnier frères, Paris

alors pourquoi celte blonde jeune fille se seraitelle retirée parmi les sœurs de charité ? Peut-être à cause de la gêne de la maison de sa mère et de son impuissance à y mettre un terme, puisqu'il aurait fallu en mettre un aux gaspillages ; peutêtre parce qu'elle pensait qu'une femme de moins dans la maison en relèverait un peu les finances et permettrait à sa sœur de se marier. Peut-être aussi, mais ce n'est là qu'une supposition qu'on ne peut faire qu'avec la plus grande réserve, peut-être voyait-elle, ou soupçonnaitelle seulement — ces âmes neuves et absolues de jeunes filles sont parfois si clairvoyantes ! — que sa mère avait des secrets au fond de son cœur x et que ces secrets étaient offensants pour la mémoire de son père auquel elle avait voué un culte idolâtre, qu'elle se rappelait couvert d'or et de cicatrices, la soulevant de terre pour l'embrasser, et dont elle n'avait connu que la tendresse et la gloire ?... Enfin la vocation ne fut pas irrésistible puisqu'après un essai de la vie religieuse, prolongé il est vrai pendant quelques années, MUe d'Abrantès revint auprès de sa mère. Sa sœur s'était mariée dans l'intervalle : le désir de ne pas laisser sa mère toute seule, de l'aider à diriger ses fils et sa maison, de l'empêcher de se laisser trop piller par ses domestiques,pesa sans doute d'un grand poids dans sa

1. Balzac fait probablement allusion à cet épisode, dans le Lys dans la rallie, quand il dit de MlU de Mortsauf : « L'œil clairvoyant de cette jeune fille avait, quoique tardivement, tout deviné dans le cœur de sa mère. » Et aussi, dans la Recherche de V Absolu : « Il arrive un moment, dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit volontairement, soit involontairement, les juges de leurs parents. »

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détermination. Pour le reste, sœur de charité, elle avait appris à être charitable et aussi qu'une fille ne doit pas juger sa mère, mais seulement l'aimer.

MUe Constance d'Abrantès sentait, tout aussi bien que l'avait senti sa sœur, la nécessité de ne pas demeurer à la charge de sa mère, par conséquent de se marier, puisque la vocation religieuse ne lui venait pas et qu'elle n'avait aucune fortune. La duchesse, dans cette même lettre au général Allix, nous donne sur elle d'intéressants renseignements : « Mon autre fille est demeurée avec moi. Moins jolie que sa sœur, moins agréable, elle était plus difficile à marier. Néanmoins je l'exhortais à prendre patience, lui disant qu'il valait mieux demeurer avec moi dans notre médiocrité que de faire un mauvais mariage. Elle n'a pas voulu me croire. Une fois majeure, elle a rencontré dans le monde un homme qui ne convenait ni à elle ni à notre famille, sans état, sans fortune. — Pendant une année entière, aux yeux de tout Paris, j'ai refusé mon consentement et f 'avais raison. On m'a contrainte de le donner. — Le résultat de cela est que maintenant l'homme qui a voulu être mon gendre malgré moi, est parti comme un fou, me laissant sa femme et deux enfants, dont je prends soin, et qu'il est en Turquie, je ne sais où. »

Ici la pauvre femme se montre plus belle-mère que duchesse : avec ses idées d'ancien régime, elle est moins chagrine qu'humiliée du mariage de sa fille ; elle ne comprend pas, ou ne veut pas reconnaître les motifs pour lesquels elle se maria avec le premier qui la demanda, elle veut dégager encore sa responsabilité de mère dans ce mariage.

Elle continue ainsi : « Eh bien, général, en apprenant que ma fille a fait un mauvais mariage, vous pourriez m'accuser de négligence, d'indifférence ! Et cependant ! ! — Général, vous n'avez pas d'enfants : si vous en aviez, vous sauriez que s'ils nous rendent heureux, chaque jour n'est pas marqué par eux par une pierre blanche ! »

En épousant M. Aubert, MUe Constance d'Abrantès ne faisait pas un mauvais mariage. Fort bien de sa personne, très honorable, M. Aubert n'était nullement dénué de mérite, contrairement à ce que laisse entendre sa belle-mère. Il ne l'était que de fortune. Petit-fils et fils d'officiers, il avait fait de bonnes études et s'était engagé au 3e régiment du génie où il était vite devenu sous-officier. Dans la campagne d'Espagne de 1823, il avait été décoré sur le champ de bataille, à l'affaire du Trocadéro, pour une action d'éclat, et cela à l'âge de vingt-trois ans. Il était ensuite passé dans les gardes du corps. Il avait de l'intelligence, de l'ardeur et la volonté de bien faire. N'étahVce pas là plus d'une ressemblance avec Junot au môme âge ? Mais il n'était pas riche : c'était la seule chose que la veuve de Junot pouvait lui reprocher. * Et c'est pour combler cette lacune que, une

1. La duchesse s'occupait cependant de faire obtenir à son cndre une situation en rapport avec ses capacités, comme le prouve la lettre suivante adressée à un vieil ami de Junot :

« Permettez-moi de vous prier de recevoir M. Aubert avec quelque bonté. Je ne puis que vous dire que je suis mère et que les intérêts les plus puissants de mon cœur sont attachés à ce que M. Aubert obtienne une place. Ma fille a deux enfants et elle est grosse du troisième, et tout cela par suite d'un entêtement de jeunesse. Enfin je suis là. Je suis mère et je Bouffre de tout ce que je ne puis empêcher. J'ai recours aux ami.; de son père pour qu'ils contribuent à lui faire une existence plus

occasion se présentant, il était parti pour la Turquie. Mme d'Abrantès, qui n'a jamais blâmé Bonaparte d'avoir pensé à chercher fortune en Turquie, lorsqu'il était en disponibilité à Paris, a tort de reprocher à son gendre d'avoir eu la même idée. M. Aubert était si peu un homme « qui ne convenait ni à elle ni à sa famille », qu'il est devenu, encore jeune, préfet de la Corse et a laissé dans l'île un bon souvenir de son administration. Il a fondé une famille des plus honorables : l'un de ses fils, digne héritier du courage de son père et de son grand'père, a illustré à jamais son nom au combat de Bazeilles, en 1870, pendant la guerre contre l'Allemagne \ un autre est mort ingénieur à Panama et le troisième, tenant plus particulièrement de sa mère et de sa grand'mère, a une plume alerte et spirituelle que lui envieraient bien des hommes de lettres.

On peut remarquer ici que Mme d'Abrantès ne sut prendre aucune influence sur ses enfants : l'aînée de ses filles entre au couvent, la seconde se marie, tout cela contre son gré, et par sa faute aussi, car, ne s'occupant pas d'elles, elles ont bien été obligées de s'occuper elles-mêmes de leur avenir ; l'aîné de ses fils ne fait rien de bon malgré tout son esprit, et ne l'aide pas dans ses difficultés pécuniaires malgré son bon cœur et son

douce que celle que son inexpérience lui a créé. Ma reconnaissance sera aussi sentie que durable. » 17 août 1831. (Collection de M. le comte Allard du Chollet.)

1. Cet épisode a été immortalisé par le peintre Alphonse de Neuville dans son tableau si populaire des Dernières cartouches. C'est le jeune capitaine Aubert, petit-fils de Junot, qui tira la dernière cartouche. Il est mort commandant en 1900.

bon majorât. Au contraire, c'est elle qui lui donne de l'argent. Celui-là, nous le retrouverons un peu plus loin. Seul, Alfred, qui sortit de Saint-Cyr en 1830, et qu'elle appelait le « sage de la famille » ne lui donna que des sujets de satisfaction. Gela lui était d'ailleurs plus facile qu'à son frère, la discipline militaire étant, dans une certaine mesure, une sauvegarde contre les entraînements irréfléchis des jeunes gens. La duchesse ne comprend pas encore la force du faisceau de la famille ; elle ne sait pas, — mais quelle mère le sait ? — le parti qu'on peut tirer de ses enfants, par une éducation sagement entendue, pour la solidarité morale et pécuniaire de la famille, pour son avenir en bloc et pour l'avenir de chacun en particulier. Ou, si elle le comprend, ce n'est qu'un éclair passager et trop tardif. Elle n'est pas capable d'un effort lent, continu, de tous les instants, — si ce n'est pour écrire — et elle s'en est trop rapportée, pour l'éducation de ses enfants, au zèle de subalternes. Sa direction de mère de famille a été nulle, tandis qu'elle doit être tout. Mais peut-on l'en rendre responsable ? N'était-ce pas un défaut des classes élevées d'alors ? Trop en dehors, comme elle en avait pris l'habitude chez Mme de Permon, dans ce milieu futile où le temps appartenait à des amis désœuvrés et où il n'en restait plus pour la famille, le pli en était pris quand elle se maria, et elle continua cette vie toujours en l'air, dont une partie était dévorée par des parasites. Junot, entraîné dans l'engrenage du faste impérial, ou presque toujours à la guerre, ne songea pas à réformer ce train de vie et à le tempérer par un peu de sérieux et de recueillement. Plus tard, les en-

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