JOACHIM MIRAI
Gravure dt C.-S. Pradiek, d'apr,* le tableau dt Gérard.
Abrantès.
fants devenus grands s'aperçurent qu'il n'y avait personne à la barre, que la maison s'en allaita ladérive, et ils tirèrent chacun de son côté. C'est ainsi qu'avec les plus hautes facultés et ïa plus belle intelligence, Mme d'Abrantès ne sut pas plus diriger ses enfants que ses affaires.
Si le séjour de Versailles était utile et. agréable à ses filles, la duchesse y trouvait aussi plus de commodité pour elle-même qu'à la campagne. Ses affaires l'appelaient assez souvent à Paris. Elle y allait et revenait à Versailles dans la même journée. En ces temps de communications lentes et difficiles, il y avait, pour le service des voyageurs entre Paris et Versailles, une sorte de diligence ou omnibus qu'on appelait la gondole et qui, partant de la place d'Armes de Versailles, mettait une heure et demie pour vous transporter au bout du Cours-la-Reine. Mme d'Abrantès, qui n'avait jamais mis les pieds dans une diligence ou une voiture publique, qui n'avait jamais été en contact avec le peuple, le vrai peuple français, était tout ébahie, toute contente aussi des propos qu'elle entendait tenir à ses voisins de banquette. « C'est dans la gondole, a-t-elle écrit, c'est là qu'on apprend à connaître l'état moral d'un pays! C'est là qu'on apprend les choses sans fard, que la vérité vient se montrer toute nue. J'ai plus connu la France peut-être dans les sept années que j'ai passées à Versailles que je ne l'avais fait avant, et cela par un voyage en gondole. » Il est certain que ce n'était ni à la cour impériale ni à celle de Louis XVIII qu'elle pouvait apprendre à connaître la race humaine : elle n'en voyait qu'un très répugnant sousgenre, le courtisan, avec toutes les variétés de
l'espèce, par exemple, et dans l'exercice de ses viles fonctions. Mais ce n'est pas là des hommes. Mme d'Abrantès s'offrait la distraction de la gondole au moins une fois par semaine, pour aller voir son fils au Collège Henri IV, derrière le Panthéon. En attendant l'heure du parloir ou en sortant du collège, elle allait faire quelques visites. Le salon de Mme Sophie Gay, rue Gaillon, l'attirait particulièrement. Là, on avait toute liberté, on n'était nullement collet-monté et la « grosse commère Gay » qui avait débuté dans le monde du Directoire et s'était mise très en vue sous l'Empire, ne cherchait, sous la Restauration, qu'à coucher sur les positions conquises. Fille d'un agent de change, elle s'était mariée dans la finance. Son mari avait été receveurgénéral du département de la Roër et, à Aix-la-Chapelle on garda longtemps le souvenir de ses fêtes étourdissantes d'originalité et de gaieté. Quoique sa fortune eût été fortement entamée par la chute de l'Empire, il lui en était resté un morceau plus que satisfaisant pour lui permettre d'ouvrir à Paris son salon. Elle se piquait de littérature. Elle a noirci bien, du papier. Mais essayez donc à présent de lire sa prose : je serais bien étonné que vous en vinssiez à bout, — a moins que vous n'aimiez le vide absolu d'idées et le manque presque absolu de forme. Comme la plupart des femmes, Mme Sophie Gay parlait mieux qu'elle n'écrivait et les choses généralement si filandreuses qu'elle traçait du bout de sa plume, prenaient dans sa bouche un petit air pimpant et relevé qu'il est bien impossible de retrouver dans la languissante et anémique sténographie
qu'elle s'est efforcée de faire de son verbiage1. Pour bien parler, surtout si elles sont jolies, les femmes n'ont pas besoin d'avoir quelque chose à dire; rien ne les embarrasse : elles vont, elles vont, elles vont... Mais pour bien écrire, c'est différent : un petit nez agréablement troussé ou busqué, de beaux yeux et de beaux cheveux n'y servent guère et les plus belles se heurtent aux mêmes difficultés que les hommes. Beaucoup de gens de lettres avaient été attirés chez elle par l'habile matrone :.Jouy, ce Rothschild de la littérature pratique, ce roi de jouisseurs, daignait parfois quitter son bel appartement du boulevard pour trôner rue Gaillon; Arnauld, le charmant poète, le spirituel auteur des Souvenirs d'un sexagénaire y venait aussi; et aussi Bérenger, qui avait du génie sous sa redingote noisette et sous son air bonhomme; et Benjamin Constant, qui en avait également, et beaucoup, sous son élégance, mais que le manque de caractère vouait aux avortements et aux inconséquences ; Philarète Chasles, justifiant son prénom, et rêvant d'une vertu qui ne se trouvait guère qu'en lui et qu'il cherchait vainement, non pas chez cette vieille corrompue de Sophie Gay, mais dans un monde qui, incapable de comprendre ses belles aspira-
1. Je sais que ce n'est pas ainsi que Sainte-Beuve juge, ou du moins présente Mmo Sophie Gay. Mais Sainte-Beuve, qui allait chez elle, qui était très ami de sa fille, Mme de Girardin, avait les mains liées pour écrire franchement ce qu'il pensait d'elle. D'ailleurs il était, comme on sait, très courtisan, et, en sa qualité de critique, s'il a fort malmené Lamartine, il avait trop de courtoisie pour traiter de la sorte une femme qu'il connaissait. Pourtant, entre Lamartine et Mme Sophie Gay peut-il seulement être auestion d'un parallèle?
tions, s'en vengeait en s'en moquant. Beaucoup d'autres gens de lettres et artistes, bavards séduisants, concouraient à faire de ce salon un lieu de réunion fort agréable, surtout quand cette charmeuse de Delphine, Mme de Girardin, la blonde fille de Mme Gay, avait trouvé le temps de venir.
Balzac le fréquentait. Mme d'Abrantès y venait de temps à autre. Ils se connurent et une vive sympathie surgit bien vite entre elle et ce jeune homme qui portait déjà l'embryon de la Comédiehumaine sous son front génial et cherchait à se « documenter » auprès des femmes de l'Empire. Après avoir tiré de la « commère Gay » tout ce qu'elle avait de souvenirs, Balzac fut heureux de se rabattre sur la brillante duchesse d'Abrantès. Il aimait les beaux noms plus que les belles femmes : celui de la veuve de Junot sonnait la gloire et avait dans son allure quelque chose de grand, de fier, de conquérant, de conquistador plutôt... C'était, pour Balzac, une savoureuse attirance. En dehors de son propre nom qu'il avait enjolivé d'une particule sans songer que la gloire la lui enlèverait bien vite, comme celle de Voltaire, comme celles de Montesquieu, de Buffon, de Mirabeau, qui étaient pourtant plus solides que la sienne, voyez comme il a choisi les noms de ses personnages dans la Comédie-humaine : qu'y a-t-il de plus harmonieux que ces noms de Rubempré, de Langeais, de Sérizy, de Macumer, de Maufrigneuse?... La duchesse devait donc lui plaire tout d'abord par la seule musique de son nom, indépendamment de la note glorieuse qu'il lançait comme un éclat de trompette, indépendamment de tous les souvenirs qu'il rappelait.
Et puis, elle avait vu de près et longtemps Napoléon, Napoléon avant la gloire; elle avait été attachée à Mme Letizia, elle avait beaucoup fréquenté les frères et les sœurs du héros. « Cette femme, disait-il un soir avec enthousiasme à Mme Ancelot, cette femme a vu Napoléon enfant, elle l'a vu jeune homme, elle l'a vu occupé des choses ordinaires de la vie; puis elle l'a vu grandir, s'élever et couvrir le monde de son nom! Elle est pour moi comme un bienheureux qui viendrait s'asseoir à mes côtés, après avoir vécu au ciel tout près de Dieu! »x C'est donc auprès d'elle qu'il continua d'acquérir cette connaissance précise des choses du Directoire et de l'Empire qu'on trouve dans son œuvre, et de perfectionner une instruction commencée par Mme Sophie Gay, qui avait été femme d'intrigue plus encore que femme de salon : plus tard, c'est la duchesse de Castries qui l'initiera au royalisme et aux plus pures traditions mondaines du faubourg Saint-Germain, de même que Mme de Berny l'avait initié, tout jeune homme, aux choses de la vie.
Comment Mme d'Abrantès, si bienveillante pour les gens de lettres, les artistes et les hommes d'esprit en général, n'aurait-elle pas accueilli avec empressement un jeune écrivain dont le front était marqué au sceau du génie et qui venait la prier de lui raconter Napoléon? Elle le lui raconta donc. Balzac, qui habitait à ce moment c'est-àdire vers 1825 ou 1826 chez sa sœur Mme Surville, à Villeparisis, près de Versailles, ne demandait pas mieux que de voisiner : il venait souvent rue