M"" Ancelot, Foyers éteints, p
de Junot plus grande peut-être qu'elle ne l'était en réalité.
C'est en l'entendant que Balzac comprit, mieux encore que chez Mme Sophie Gay où l'on trouvait surtout des hommes, que, pour écrire, il fallait voir le monde et causer avec les femmes. « La première qualité d'un romancier, disait-il plus tard à mon vieux cousin Gustave Claudin, est de savoir très bien vivre ; il doit aller le plus possible dans le grand monde et causer avec les grandes dames. La cuisine, les coulisses, tout cela se devine, mais les salons ne se devinent pas ; il faut y être allé pour savoir de quelle façon on y cause et comment on doit s'y tenir. » *
Mme d'Abrantès avait littéralement ébloui, subjugué Balzac. Ce délicat analyste du cœur humain cherchait à déchiffrer cette femme formée d'éléments fort disparates qui, réunis, s'harmonisaient on ne peut mieux et formaient l'ensemble le plus séduisant qu'on pût rencontrer. Cet ensemble séduisit Balzac irrésistiblement. Sa gaieté, sa verve, relevant d'une pointe piquante ses récits sur la cour impériale, furent pour lui, en même temps que le plus raffiné régal, un trait de lumière : ce brillant coucher de soleil ou plutôt ce soleil d'automne aux rayons toujours chauds lui apprit « l'inassouvi » de la femme qui a passé la première jeunesse, lui révéla la « femme de trente ans » mais celle dont l'esprit et le cœur ne vieillissent pas, qui a trente ans jusqu'à la cinquantaine et encore par delà. Il en fut à ce point
1. Gustave Claudin, Mes souvenirs: les boulevards de 1840 à 1871, p. 105.
frappé, que beaucoup de traits de certaines ligures de femmes, dans les romans qu'il écrivit au commencement de ses relations avec la duchesse lui sont empruntés. On a beaucoup dit que les héros de Balzac recouvraient des personnes de son temps. C'est vrai, en partie. « Connaissant Ja fidélité de certains portraits peints d'après nature, a écrit Mm8 Surville, sœur de Balzac, — car s'il prenait des vivants leurs noms, il prenait aussi leur caractère — nous nous effrayions parfois de ces ressemblances et craignions pour lui les nouvelles inimitiés qu'elles pouvaient lui susciter. » x C'est que, sans se gêner, il vous découpait de larges tranches dans la physionomie des gens, dans leur âme, dans leur vie tant intime qu'extérieure ei vous les plaquait adroitement sur ses créations. C'est même parce qu'il travaillait ainsi d'après nature que ses portraits sont si vivants.
On a cherché les traits de contemporains sous le masque de ses personnages fictifs. Dans le roman de Béatrix, on a trouvé que MUo des Touches représentait George Sand. Elle ne représente pas qu'elle. Ce personnage est composé des traits de deux femmes. Beaucoup, en effet, appartiennent à l'auteur de Lélia, mais beaucoup aussi sont de la duchesse d'Abrantès. Et, à ce propos, pour-
1. Mm* Surville, Balzac. — Du reste, Balzac le dit luimême, dans une lettre à Mm' Zulma Carraud : « J'ai vu Périolles au Havre; il a sa niche dans la Comédie humaine, comme tous ceux qui seront bons amis, serviables ou obligeants pour moi. » Et, dans l'avant-propos de la Maison du chat-qui-pelote : « En composant des types parla réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant d'historiens, celle des mœurs. »
quoi Balzac, qui provoqua par là les railleries de Jules Janin, chante-t-il tant la femme de trentecinq à quarante ans, à qui il a la courtoisie de n'en donner que trente sur le papier ? C'est que, comme Mme de Berny, la duchesse a quarante ans et qu'il est amoureux de la duchesse.
Empruntant à son propre cœur les impressions qu'il donne au jeune Calyste pour MUe des Touches, qui a passé quarante ans, Balzac la pare de beaucoup de qualités de Mme Junot, même d'un de ses défauts. « Elle est un peu homme » dit-il. Mais Mme d'Abrantès, dans son arrière-saison, avait quelque chose de masculin : une malveillante a même poussé le manque d'égards — et de Vérité — jusqu'à l'appeler « virago », peut-être parce qu'elle a « une voix de rogomme », comme l'a dit la comtesse Dash. Dans le roman, Calyste devient amoureux de Béatrix après l'avoir été de MUa des Touches : Balzac ne l'a-t-il pas été luimême de Mme de Castries après l'avoir été de Mme d'Abrantès, la blonde après la brune ?
Dans Béatrix encore, on peut observer qu'une partie du dénouement, la prise de voile de Mlle des Touches peut avoir été inspirée à Balzac par l'entrée de MUe Joséphine d'Abrantès parmi les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paul. Qu'on ne rie pas de cette supposition : Balzac écrivait en 1831 à la duchesse, en terminant une lettre : « Mille douceurs et tendresses ! Et que sœur Joséphine ne m'oublie pas en ses prières, moi qui me souviens d'elle en mes bouquins. » l Balzac, en effet, a mis beaucoup de « sœur Joséphine » dans ses plus