‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 54 sur 115 · Correspondance de BaUae · texte numérisé non relu

Correspondance de BaUae

séduisants portraits de jeunes filles ; on la retrouve particulièrement dans la Femme de trente ans : Mme cT Aiglemont jeune fille, c'est elle.

Dans la Physiologie du mariage, il y a des traits d'analogie plus frappants. La ressemblance éclate aux yeux. Outre que dans son Introduction, Balzac désigne presque en toutes lettres Mme d'Abrantès en lui donnant son titre de duchesse — chose qui ne va pas sans flatter un peu sa vanité — et en disant qu'elle avait été « une des plus humaines et des plus spirituelles de la cour de Napoléon » que, « arrivée jadis à une haute position sociale, la Restauration l'y surprit et l'en renversa », et que « elle s'était faite ermite », — ce qui est transparent comme du cristal, — Balzac fait, au courant de la plume, bien des réflexions qui peuvent s'appliquer à elle ou venir de sa fabrique. Il n'est pas téméraire d'affirmer qu'elle lui en a suggéré un grand nombre. Ne dit-il pas d'ailleurs dans ce livre : « Quoique l'auteur ne se donne ici que pour l'humble secrétaire de deux dames... » Mma Hamelin en est une, la duchesse d'Abrantès est incontestablement l'autre : elle a donc pris une part « inspirative » d'abord, délibérative ensuite à ce livre bizarre. Et c'est tellement vrai que Balzac lui-même le déclare en disant : « Une des puissantes intelligences féminines qui ont daigné m'éclairer sur quelques-uns des passages les plus obscurs de mon livre. »

Balzac était un « voyant » a dit Philarète Chasles. C'est très vrai, mais cela n'empêchait pas que, comme Molière, qui en était un autre, — et l'on est pas homme de génie si l'on n'est pas un peu « voyant » — il aurait pu dire : « Je prends mon

bien où je le trouve. » Et comme il ne connaissait encore, de 1824 à 1829, année de la publication de ce livre singulier, que très peu de femmes il est certain que Mme d'Abrantès est une de ses inspiratrices, et que plus d'un trait piquant, plus d'une remarque fine, d'une réflexion originale lui doivent être attribués. Pourquoi n'aurait-elle pas dit celle-ci, par exemple, en songeant peut-être à cette pauvre Mme de Chèvre use qui fut dame du palais de l'impératrice Joséphine, et qui aimait un des hommes les plus bêtes de Paris 1 : « Avez-vous remarqué que les femmes n'aiment en général que des sots ? » Et ne la retrouve-t-on pas, mûrie par l'expérience, quand Balzac met cette réponse dans la bouche dorée d'une de ses deux « puissantes intelligences féminines » : « Non, ma chère, je ne plaisante pas, reprit la duchesse, et il y a de quoi faire frémir pour soi-même, depuis que j'ai contemplé froidement les personnes que j'ai connues autrefois... » Dans le roman de La femme abandonnée, Mme de Beauséant n'est autre, en bien des points, que la duchesse d'Abrantès. Ne la reconnaissez-vous pas ici : « Dans les yeux brillants de cette grande dame, tout le courage de sa maison, le courage d'une femme forte seulement pour repousser le mépris ou l'audace, mais pleine de tendresse pour les sentiments doux » ; — « Les contours de sa petite tête..., les traits de sa figure fine, ses lèvres déliées et sa physionomie mobile gardaient une expression de prudence exquise, une teinte d'ironie affectée qui ressemblait à de la ruse et à de l'impertinence. Il était impossible de

1. Voir notre ouvrage : Stéphanie de Beauharnais, grandeduchesse de Bade, 2° partie : La duchesse de Chevreuse.

ne pas lui pardonner ces deux péchés féminins en pensant à ses malheurs, à la passion qui avait failli lui coûter la vie... » — « Cette femme séparée du monde entier et qui, depuis trois ans, demeurait au fond d'une petite vallée, loin de la ville , seule avec les souvenirs d'une jeunesse brillante, heureuse, passionnée, jadis remplie par des fêtes, par de constants hommages, mais maintenant livrée aux horreurs du néant ? Le sourire de cette femme annonçait une haute conscience de sa valeur. » l

Il n'est pas jusqu'à un tic gracieux appartenant sûrement à Mme d'Abrantès, que Balzac ne prête à Tune de ces « intelligences » aux dernières pages de sa Physiologie du mariage, dans le post-scrij)tum : citons-la : « ... dit-elle en s'interrompant pour effleurer l'une de ses narines avec l'index de sa main droite par un charmant geste de coquetterie... » Et cet indice devient une indication certaine puisque, dans La Femme abandonnée, roman que Balzac a dédié à la duchesse d'Abrantès, parmi bien des traits révélateurs et des détails indéfinissables que l'auteur donne à Mme de Beauséant, on relève ce tic familier : «... Ah ! prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un air mystérieux à la hauteur de son nez, qu'elle effleura... » Il est donc certain que ce geste, qui

1. Mm* d'Abrantès écrivait à son éditeur : a ... Au surplus, maintenant je me connais et je sais ce que je puis valoir. » Et, dans une autre lettre : a Le public aurait eu le temps de s'apercevoir que je ne suis qu'une bête si vos articles avaient fait, comme vous le dites, le sort de mes Mémoires. Mon cher monsieur, ne blessez donc jamais la vanité de personne : c'est une plaie toujours saignante, surtout quand elle n'est pas faite à propos... » (Collection Joteph Turquan.)

revient deux fois dans l'œuvre de Balzac, la première fois à propos d'une duchesse qui avait été « une des plus humaines et des plus spirituelles de la cour de Napoléon », la seconde fois dans un roman dédié à Mme d'Abrantès, est un geste ordinaire de cette gracieuse femme. Il faut conclure de ce fait — qu'on aurait tort de qualifier de minutie inutile — que la duchesse d'Abrantès a fortement marqué son empreinte dans le cœur et dans l'esprit du grand romancier, dans son talent aussi. Et cela est si vrai que lorsqu'on connaît à fond la vie et la nature complexe de Mme d'Abrantès, on retrouve à chaque instant des traces d'elle, légères parfois, profondes souvent, dans la première partie de l'OEuvre de Balzac.

En continuant la citation de la Femme abandonnée commencée plus haut, on trouve un indice encore, ou plutôt une preuve irréfutable que Balzac pensait bien à la duchesse d'Abrantès en écrivant cette scène : « puis, de l'autre main, elle fit un geste pour prendre le cordon de la sonnette. Ce joli mouvement, cette gracieuse menace provoquèrent sans doute une triste pensée, un souvenir de sa vie heureuse, du temps où elle pouvait être tout charme et tout gentillesse, où le bonheur justifiait les caprices de son esprit comme il donnait un attrait de plus aux moindres mouvements de sa personne. Elle amassa les rides de son front entre ses deux sourcils ; son visage, si doucement éclairé par les bougies, prit une sombre expression... » Tout cela fait allusion bien certainement, au souvenir que la duchesse avait conservé et de l'inconvenante attitude de Al. de Montrond devant elle et de la tentative odieuse du général Sebas-

tiani. Balzac connaissait ces choses par les récits qu'elle lui en avait faits et par le Journal intime qu'elle lui avait donné. Et môme, n'est-ce pas en quelque sorte "pour l'absoudre de sa liaison avec M. de Melt rnich, que Balzac, dans ce même livre, dit de Mme de Beauséant : «... après un éclat que la plupart des femmes envient et condamnent, surtout lorsque les séductions de la jeunese et de la beauté justifient presque la faute qui l'a causé... » Il est donc bien établi, par ces citations, que Balzac en écrivant la Femme abandonnée, avait la pensée tendue vers la duchesse, qu"il était imprégné d'elle, saturé de son souvenir... Maintenant que le lecteur connaît la vie de Mme d'Abrantès, qu'il relise les romans que Balzac écrivit de 1827 à 1832 : il sera frappé de toutes les allusions qu'il fait à elle, à sa personne comme à sa vie. Et, sans savoir que la duchesse était au fond de tout cela, Philarète Chasles écrivait : « Balzac a créé la femme sensible de quarante ans. » Ne pourrait-on pas re- ' l:nn d'Abrantès après Mme de Berny, a un peu créé Balzac ? » Quelle grande place elle a dû occuper dans son cœur et dans son esprit, pour laisser une pareille trace dans son œuvre ! Et c'est sans doute parce que ces traces sont aussi nombreuses que visibles dans la Femme abandonnée, où il y a même, c'est certain, des allusions à de menus épisodes connus d'eux seuls, qu'il lui Lié ce roman.

En fait de femmes de l'Empire, de femmes répandues dan.-= je monde, Balzac n'a connu que Mme Sophie Gay, qui n'était nullement duchesse, et Mma Hamelin qui l'était encore moins. Ce n'est qu'un peu plus tard, et après connais-

sance faite avec Mme d'Abrantès, qu'il fréquenta la comtesse Merlin, à qui il fut présenté par Philarète Chasles. De celle-ci, il a prêté aussi quelques traits à Tune de ses héroïnes ; il a môme cité son nom en toutes lettres pour son teint blanc et ses cheveux noirs K Mais c'est probablement Mme d'Abrantès qui lui a conté ce divertisement singulier du temps de sa jeunesse : « Au commencement de l'Empire, les dames mirent à la mode un jeu qui consistait à ne rien accepter de la personne avec laquelle on convenait de jouer sans dire le mot Diadesté. Une partie durait, comme bien vous pensez, des semaines entières et le comble de la finesse était de se surprendre l'un ou l'autre à recevoir une bagatelle sans prononcer le mot sacramentel. »

Balzac, parlant de la femme, mais de la femme en général, de « cet esprit léger, de cette âme de dentelle, comme disait Napoléon » 2 tenait évidemment de Mme d'Abrantès cette expression de Napoléon, puisqu'on la retrouve dans les Mémoires de la duchesse. On la trouve aussi dans ceux de Mme de Genlis, qui la met, comme la duchesse, dans la bouche de l'empereur parlant de Joséphine. Mais il n'est pas probable que ce soit dans les souvenirs de cette intarissable femme que Bal-

1. Dans Béatrix : « Mm8 X*** devait sa célébrité de jolie femme à l'éclat et à la fraîcheur d'un teint blanc et chaud comme celui des créoles, à cette figure pleine de détails spirituels, de traits nettement dessinés et fermes dont le type le plus célèbre fut offert si longtemps jeune parla comtesse Merlin. » On sait que la comtesse Merlin était créole. Elle a laissé des Souvenirs assez intéressants. Mais j'ai cité ce passage de Béatrice pour montrer une fois de plus que Balzac prenait son bien où il le trouvait.

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