Philarète Chasles, Mémoires, t. I, p
la République et de l'Empire, ce n'est pas Lannes, Oudinot, Ney... qu'il choisit, mais Junol. Il y ajoute même Narbonne, pour faire plaisir à la duchesse : voyez plutôt dans Le médecin de campagne.
On retrouve encore Mme d'Abrantès dans Le lys dans la vallée. Mme de Berny, qui avait quarante ans quand elle devint la maîtresse de Balzac qui en avait vingt-deux, y est représentée sous le nom de Mme de Mortsauf \ mais beaucoup de traits de lady Dudley sont ceux de la duchesse. Balzac menait de front ces deux amours. Mme d'Abrantès ne tarda pas à être jalouse de Mme de Berny, tandis que, de son côté, celle-ci s'apercevait que Balzac la délaissait pour la duchesse : elle finit par le lui reprendre. Il y eut une brouille alors, mais momentanée seulement, entre Mme d'Abrantès et Balzac et il faut reconnaître que celui-ci fut très mal pour elle. Les lettres de la duchesse, à ce moment, sont d'un incisif, d'un nerveux !... On le verra lorsqu'elles seront publiées. Et c'est peutêtre ce qui a fait écrire à Balzac, dans la Recherche de V absolu : « Terrible comme l'amour d'une femme de quarante ans. » Mais cet épisode intime a été mis par lui dans Le lys dans la vallée, ainsi que quelques autres concernant la duchesse, et qu'il serait trop long- d'énumérer.
Si Mme de Berny apprit à Balzac les usages et le monde, avec tous ses chemins de traverse pour le jeune homme qui veut arriver, Mme d'Abrantès eut sur lui une influence qui compléta celle de sa rivale. Sans rappeler qu'elle l'initia à l'histoire de
1. «c M"* de Mortsauf, du Lys, est une pâle expression des miondres dualités de cette personne... » Lettre de Balzac.
la cour impériale et de ses mœurs, il faut reconnaître qu'elle lui apprit à avoir foi en lui : elle le devina, elle comprit son génie. C'est elle qui, la première, et lorsqu'il était encore très discuté, lui donnait des encouragements et raffermissait sa confiance, parfois prête à défaillir. Aussi s'en estil souvenu et met-il dans la bouche de lady Arabelle Dudley ce mot : « Moi seule ai deviné tout ce que tu valais. »
J'en ai dit assez pour faire voir que la duchesse d'Abrantès avait eu une influence sur Balzac, sur son œuvre et que, de plus, elle l'avait « documenté» sur Napoléon et sur sa cour : quand leurs lettres seront publiées, on pourra déterminer exactement la part qui revient à Mme d'Abrantès dans la formation du talent de l'écrivain et dans le développement de son caractère d'homme. Elle avait quinze ans de plus que lui, je l'ai déjà dit. Son influence dut donc être très grande et contribuer dans une large mesure à former la personnalité du jeune et déjà grand écrivain, surtout en l'éclairant sur les âmes des femmes, qu'elle ne lui peignait pas en beau, — mais en vrai. Et pendant que nous y sommes, je puis ajouter que, par les passages qui concernent la duchesse d'Abrantès dans l'œuvre de Balzac, on peut juger combien la Comédie humaine est le miroir exact de la société qui s'agitait sous les yeux du maître depuis qu'il était en âge de bien voir. Un homme de beaucoup de bon sens et d'esprit qui l'a connu, a écrit : « Pour connaître bien l'époque de 1830 (il aurait pu mettre de 1825 à 1848), il faut lire les livres de Balzac et lire, comme notes à l'appui, les dessins de Gavarni, en n'oubliant pas que, outre ce qui appartient à
cette époque, tous deux, le premier bien au-dessus du second, ont des traits et des morceaux qui appartiennent à la philosophie et à l'immortelle comédie, comme Aristophane et Molière. » l