‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 58 sur 115 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Affinités naturelles entre Mme d'Abrantès et Balzac. — Correspondance littéraire. — Lettres de Balzac à la duchesse. — Le grand romancier la détourne de faire du roman et l'engage à écrire ses Mémoires. — La révolution de juillet 1830. — Espérances de la duchesse d'Abrantès. — Intérêt et convictions. — Déceptions. — Gêne et gaspillage. — Lettres de la duchesse à Balzac. — Mémoires de Mme d'Abrantès : qualités et défauts. — Esprit et talent de portraitiste de l'auteur. — Patriotisme. — Sérieux documents pour l'histoire.

Mme d'Abrantès et M. Honoré de Balzac, malgré une différence d'âge assez sensible, s'étaient donc liés d'une amitié qui devenait de jour en jour plus vive. Chez la duchesse elle se teintait, comme un arbre qui se dore au soleil d'automne, de tous les sentiments qu'un cœur ardent, depuis longtemps désœuvré, emmagasinait sans trop s'en douter au fond de ses caves les plus secrètes : aussi était-ce avec une sorte de protestation indignée, venant de l'impérieux de sa nature, que, l'œil encore plein de rêve, elle voyait venir les années de retraite ; elle voulait, comme on dit, jouir de son reste. Du côté de Balzac, l'affection n'était pas moins vive, mais la tôle y avait plus de part que le cœur : la preuve, c'est qu'il analysait ses impressions, les démontait pièce à pièce, scrutait chaque pièce à la loupe, et se livrait ensuite au même exercice sur les im-

pressions qu'il voyait naître chez Mme d'Abrantès. Il n'apercevait pas cependant, dans cette sorte d'autopsie morale de sentiments fort vivants, un ingrédient qui entrait pour une bonne part dans la (•(imposition de chacun d'eux : la vanité. Vanité d'amour-propre chez Balzac, qui était fier, mais dans le huis-clos de son cerveau, d'avoir fait la conquête d'une duchesse. Et c'est la tête qui en jouissait. Vanité d'amour-propre aussi chez la duchesse, mais avec cette nuance, qu'elle voyait qu'elle pouvait toujours plaire, et qu'elle avait plu à un homme bien plus jeune qu'elle. Et c'est dans l'intimité de son cœur qu'elle en jouissait. Balzac, lui, jetait dans ses romans cette rosée d'âme que l'amour faisait perler chez l'un comme chez l'autre, et la duchesse se pâmait d'aise à la lecture que lui en faisait l'auteur, et on discutait, et on biffait, et on ajoutait, et ainsi se passaient les soirées, rapides, délicieuses... N'est-ce pas là de l'amour? La duchesse aimait donc Balzac, mais, si elle était heureuse de sentir son cœur sortir d'un long sommeil et lui donner l'illusion de la jeunesse, son miroir hélas! ne la lui donnait pas. Une de ses contemporaines, d'ailleurs bienveillante, a écrit : « Elle avait été jolie, il n'y paraissait pas...1 » Mme Dash était un peu sévère, car si la duchesse n'avait pas tout à fait conservé sa fine taille et sa tournure élégante elle avait toujours une très grande vivacité de regard et aussi de caractère. .M lis la peàti commençait à se nuancer d'un teint bistré qui n'était pas celui de la jeunesse ; le nez, de son côte, s'accentuait de plus en plus en bec

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