‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 59 sur 115 · Comtesse Dash, Mémoires des autres, t. IV, p · texte numérisé non relu

Comtesse Dash, Mémoires des autres, t. IV, p

d'aigle, et donnait à la physionomie un air dur. Et la pauvre femme, qui voyait son visage prendre des rides tandis que son cœur n'en prenait pas, tombait parfois dans un chagrin inexprimable !... Mais elle faisait en sorte que ni rides ni chagrins ne parussent et cachait tout cela sous un adorable sourire. Jamais femme ne fut plus faite pour s'entendre avec « l'homme qui se baignait dans un récipient de marbre, n'ayant pas de chaises pour s'asseoir et asseoir ses amis, et qui construisait à Meudon une fort belle maison sans escaliers... » 1. Aussi s'entendirent-ils à merveille, tous les sentiments du cœur s'échangeaient entre eux avec un abandon complet. Ils avaient du reste un point commun, bien mauvais celui-là, pour les rapprocher : la pauvreté, ou du moins la gêne, cette hideuse et déprimante maladie contre laquelle tous deux se débattaient. Et ce qui les faisait fuir l'un et l'autre des gens à qui tout ce qui n'est pas argent et plaisirs est indifférent, c'est-àdire des amis, contribua peut-être à les réunir. La littérature se mit bien vite de la partie. Une correspondance active s'établit entre eux. Les jours où l'on ne se voyait pas, on s'écrivait...

C'était véritablement de l'amour que Balzac avait de son côté pour la duchesse d'Abrantès. Quand il écrivit, bien des années plus tard, le 17 mars 1850, à sa vieille amie Mme Zulma Carraud pour lui annoncer son mariage avec Mme Hanska il disait : « Donc, il y a trois jours, j'ai épousé la seule femme que j'ai aimée » 2, il avait oublié cette

1. Philarète Chasles. Mémoires, t. I, p. 307. — Cette maison les Jardies, était à Ville-d'Ayray et non à Meudon. 2. Correspondance de Balzac.

pauvre duchesse, enterrée depuis douze ans. Tout le monde en est là : on aime quelqu'un pour la vie pendant quelques jours, quelques mois, quelques années même : cela s'est vu. Et on oublie. L'oubli! La vie est-elle faite d'autre chose?

Cependant la duchesse, qui avait vécu sur l'argent de la Bible de Belem depuis la Restauration ; qui, maintenant, subvenait à l'insuffisance de sa pension, peu proportionnée à ses goûts de dépense, par la vente de ses objets d'art, bibelots, livres, etc., qu'elle voyait s'en aller pièce à pièce sans que sa gaieté pourtant s'en allât avec eux, la duchesse se réfugia dans le travail : ce lui fut à la fois un remède moral et un remède pécuniaire. Elle commença par des traductions de l'espagnol, de l'italien, du portugais ; elle fit des nouvelles, des romans ; Balzac lui apprit à fagoter tout cela et présentait les manuscrits aux journaux et aux revues où il avait ses entrées. Mais la duchesse tint, pour commencer, à garder l'anonymat.

« Quelle idée aviez-vous donc de ma discrétion, lui écrivait Balzac, de Villeparisis, pour m'ordonner si sévèrement de garder pour moi la traduction de Casti et Inès ? Plus que personne, je vous jure, je connais les exigences et la pudeur des auteurs et je ne suis pas homme à déchirer le voile dont vous couvrez vos écrits, comme ces fleuristes qui jettent une gaze sur leurs guirlandes commencées. »

A propos de ce travail, il lui donne des conseils. « Maintenant, dit-il, je vous demanderai : Pourquoi n'avoir pas raconté l'histoire d'Inès comme elle était arrivée ? Pourquoi avoir mis entre vos sensations et la vérité un glacial vieillard ? Vous

savez sans doute Sterne par cœur : souvenezvous de l'histoire de Marie. Je trouve que la troisième personne de ce vieillard ôte du charme, surtout dans un récit fait d'une oreille à l'autre et où le je ne peut avoir que de la grâce. Ne sommes-nous pas tombés d'accord, un jour, que la nature était le seul attrait que l'on dût priser ; et La Fontaine n'a-t-il pas tracé les devoirs des voyageurs dans ces vers que le pigeon dit à l'autre :

... J'étais là, telle chose m'advint :

Vous y croirez être vous-même.

« Quant à me moquer, j'admire avec quelle bonne loi l'on parle et l'on écrit ; quel flux et reflux d'opinions contraires se balancent incessamment. Vous m'avez fait l'honneur de me croire un esprit distingué, un de ces gens qui, sans être marqués pour de hautes destinées, savent néanmoins s'élever au-dessus des idées communes ; ne sont pas de ces niais qui, ôtez-leur la pluie, le beau temps, la chaleur, le Jockey, les actrices, la mode et les caquets, restent comme des assiégés à qui l'on a coupé les vivres. Je vous remercie humblement de cette opinion. Je ne vous dirai pas si j'en suis flatté, si elle est juste ; je vous ferai remarquer seulement que vous l'avez écrit, que vous êtes franche, et qu'alors vous le pensiez. Croyez-vous maintenant qu'un esprit dont les idées ont quelque largeur, qui rassemble de grands rapports, qui voit les choses en masse, descende jusqu'à se moquer? La moquerie est ce qu'il y a de plus froid dans le monde : elle annonce toujours quelque sécheresse dans le cœur, et le grand va rarement

sans le bon. Ensuite je vous demanderai en quoi je pourrais me moquer, et sur quoi. Rousseau vous aurait dit brutalement : « Pourquoi supposiez-vous que l'on pût se moquer de vous? » L'histoire d'Inès est bien, mais comme accessoire d'un grand récit ; comme nouvelle seule, elle perdrait tout ; ce sont de ces fleurs qui brillent au milieu d'un bouquet. »

Mais le ton de la lettre est cérémonieux en même temps qu'empressé à plaire : Balzac y fait mille avances à la duchesse. Cela montre bien que les relations sont entre eux toutes récentes. Elle est datée, dans la Correspondance de Balzac, du 22 juillet 1828. Comme me le fait remarquer M. de Lovenjoul, l'original, qu'il possède, ne porte aucune indication d'année, et la famille de Balzac avait définitivement quitté Villeparisis depuis 1826. J'ajouterai de mon côté que Balzac publia en cette année 1828 La femme de trente ans, où se trouvent tant de traits de la duchesse d'Abranlès, jusqu'à la description exacte de sa maison de Montreuil : il fallait donc que Balzac fût depuis longloisir de lui conter sa vie, — ce qui ressort de ce temps dans son intimité pour qu'elle ait eu le livre — et qu'il ait eu le temps, lui, de l'écrire et de l'Imprimer. On peut aussi rappeler que c'est Balzac qui donna à la duchesse l'idée d'écrire ses Mémoires, qu'elle mit cinq ans à les écrire et qu'ils parurent en 1831. Donc la connaissance remonte au plus tard à 1826.

Le ton de cette lettre se départit de sa cérémonie de salon vers la fin, et c'est ainsi que nous apprenons que la duchesse était souffrante tout en n'en ayant pas l'air : « Comment se fait-il que vous vous

portiez mal avec toutes les livrées de la santé? Je n'accorde pas ce crachement de sang avec vos fraîches couleurs. Platon appelait le corps Vautre ; alors je vous dirai que je plains l'autre de ses souffrances car votre âme doit être toujours la même. »

Plus tard la duchesse ayant écrit quelques romans et nouvelles, Balzac, dans une fort belle lettre, lui parle du caractère qu'elle a donné à ses héroïnes. « Il y a, dit-il, deux grandes classes de caractères chez les femmes : les ïsidora1 (permettez-moi de prendre ce touchant emblème dé la grâce et de la soumission) et les Staël, dont les mâles idées, les conceptions hardies, la force enfin se trouve bizarrement unie à toutes les faiblesses de votre sexe. Clarisse, dans Richardson, est une fille chez qui la sensibilité est à tout moment étouffée par une force que Richardson a nommée vertu. Enfin il y a là, à mon avis, deux sensibilités comme deux douleurs. La sensibilité de cette Espagnole dont l'amant se battait et qui lui servait de témoin ; elle arrive la première, l'adversaire lui demande pourquoi elle vient là : « Pour vous enterrer ! » dit-elle. Et la sensibilité de Bianca Capello, qui quitte honneurs, richesses, patrie, père, religion, tout, pour suivre son amant, et, nouvelle ïsidora, de ses blanches mains apprête les divins repas de son bien-aimé.

« Croyez-vous que les deux tableaux ne sont pas également beaux? Pour tel caractère, celui de

1. Héroïne d'un ouvrage de Mma d'Abrantès, de même que Belvidera et Bianca Capello ; ce dernier personnage est cité par Balzac, comme s'il était connu de tout le monde, dans la Recherche de l'Absolu et le Lys dans la vallée.

l'Espagnole sera séduisant ; pour tel autre, Bianca semblera supérieure. Des réflexions que m'ont suggérées toutes les bizarreries nées de la sensibilité développée de tant de manières, j'ai formé pour moi cet axiome que « la femme n'est jamais si touchante et si belle que lorsqu'elle renonce ù. tout empire et s'humilie toujours devant un maître. » C'est vous dire que Bianca Gapello, Isidora et Mademoiselle soni mes héroïnes.

« N'allez pas croire que ce soit par fatuité et je ne sais par quel sentiment que vous supposez toujours aux hommes ; je parle en ce moment comme un artiste, comme un sculpteur qui prétendrait que les nus sont plus beaux que les draperies ; car je vous avouerai, entre nous, que Bianca Capello, Belvidera et toutes ces femmes qui se prosternent dans une obéissance perpétuelle et guettent les sourires, les regards, les désirs, comme les fleurs attendent la rosée, celles-là exercent sur nous l'empire le plus despotique et le plus entier qui jamais ait pressé le cœur sous un seul sentiment, unique, impérissable. » *

Cependant, tout en la complimentant, il songeait qu'elle n'était pas faite pour écrire des romans ; ou du moins, avec sa santé physique presque aussi délabrée que sa santé pécuniaire, ayant besoin de gagner beaucoup puisqu'elle ne pouvait s'astreindre, comme la plus sotte des petites bourgeoises, à l'ordre dans les dépenses, il lui fallait s'atteler à quelque travail plus productif. Ses écrits n'avaient pas eu le retentissant succès d'Owrika et des autres ouvrages de la duchesse de Du-

Page 1