‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 6 sur 115 · ÉMIGRÉ REVENANT A PARIS · texte numérisé non relu

ÉMIGRÉ REVENANT A PARIS

D'après une caricature du temps.

Abrantès. g .

pèce de cérémonie ni de luxe ; on causait, et Dieu sait que ce ne sont pas les sujets de causerie qui manquaient; on riait, on chantait1 et chacun pourtant avait été plus ou moins éclaboussé par la roue du malheur qui avait passé sur l'ancienne société, broyant et dispersant ses membres; on dansait, et beaucoup ne savaient pas s'ils auraient le lendemain de quoi dîner. Jeunes femmes et jeunes filles

1. Voici une feuille, dès longtemps jaunie, que je trouve dans les papiers de la duchesse d'Abrantès. C'est une lettre de la princesse Comnène à Mmo Perrnon. Elle nous montre le sansfaçon et la simplicité avec lesquels on se recevait. Je la reproduis avec son orthographe un peu fantaisiste :

« J'espère que vous n'oublierai pas mon dimanche, ma chère nièce, car voilà un temps si froid que je ne me flatte pas du plaisir de vous voir avant.

a Je compte toujours sur votre amabilité à faire usage du piano, un peu dur il est vrais, mais sous vos doigts on ne s'en apperçois pas. J'espère que tous ceux qui en seront capables voudront bien faire usage de leurs talents divers. J'aurai un jeune homme de société qui apportera son violon, car je n'aurai point d'artistes, ces messieurs sont trop chers. Les maîtres qui voudront accompagners leurs écoliers ou écolières seront les bien-venus.

« Adieu, ma chère nièce, la romance de Laure est charmante. Vous voyez que je me mesle de tout et que vous contribués à mes plaisirs ; celui de vous voir les surpasse ; en attendant, ja vous embrasse de tout mon cœur.

La princesse Comnène.

Paris, ce mercredy matin.

Rue du Bac, 96.

{Collection de M. G. Aubert.) — Ce n'est pas là une lettre comme en écrivaient Mme du Deffand, MUo Aïssé la Grecque, M1U de Lespinasse... Mais le xvme siècle expirait, tué par la Révolution, et une princesse, brouillée avec l'ordre de choses nouveau, pouvait bien l'être avec l'orthographe. D'ailleurs, ce n'était pas la mode, en ce siècle, de savoir l'orthographe; les lettres de Voltaire sont cousues de fautes comme elles le sont d'esprit. Et puis la princesse Comnène ne se doutait pas qu'on s'aviserait, plus d'un siècle après, d'imprimer cette insignifiante missive.

S4 LA GENERALE JUXOT

portaient une simple robe de mousseline, qu'elles avaient souvent lavée et repassée elles-mêmes dans la journée ; une ceinture de soie avec un nœud, rose ou bleu, relevait la simplicité de cette robe, et l'on s'amusait autant que si l'on avait eu les plus riches toilettes. Quand on ne dînait pas chez soi ou chez des amis, on allait aux bals payants, — c'était la mode — et c'est aux bals de l'hôtel Thélusson que la jeune Laure conquit cette réputation de bonne danseuse que lui firent les meilleurs danseurs de Paris, M. de Trénis, M. Dupaty, M. Lafitte, M. de Montrond...

Les bals, les réunions, les visites prenaient à peu près tout le temps de Mmo de Permon. Aussi ne pouvait-elle songer aux choses sérieuses : celles-là, il faut le dire, n'étaient guère dans ses cordes. Et puis comment l'aurait-elle pu faire? Dans le monde on prend au sérieux tant de choses frivoles qu'il serait bien étonnant qu'une femme n'y prît point au frivole les choses sérieuses. Mais, ce n'est pas tout que de s'amuser tous les soirs sous prétexte de donner des distractions à sa fille. L'éducation ne se fait pas seulement au bal. Avec les événements terribies et précipités qui avaient dévoré sa vie depuis la Révolution, Mme de Permon avait bien un instant songé à la première communion de sa fille, mais, depuis, elle n'y avait plus pensé. Les temps se prêtaient si peu au recueillement! Il est vrai qu'ils ne se prêtaient guère plus aux plaisirs, et Dieu sait pourtant que ceuxlà on ne les oubliait pas. La fureur de la danse avait succédé à la fureur de la guillotine. Mais on avait tant souffert depuis quelques années, on avait tant vécu de morts et d'angoisses, qu'on était bien

excusable de se jeter, comme on le faisait, dans une exagération de divertissements. Au milieu de toute cette agitation, Laurette trouva donc le temps de faire sa première communion. Son éducacation jusque-là avait été menée à bâtons rompus, entravée par les événements et influencée par le relâchement qui, pendant la Révolution, mettait de côté tout enseignement religieux. De plus M™ de Pennon, qui appartenait à la religion grecque, était trop femme du xvme siècle pour n'avoir pas été effleurée des doctrines philosophiques qui couraient alors le monde des salons sans que celui-ci les comprit fort bien. Elle était surtout une indifférente. La petite Laure n'avait suivi aucune pratique religieuse. Elle se prépara cependant avec une véritable piété à ce grand acte de la vie du chrétien et montra un recueillement exemplaire. Elle était bien un peu grande, c'est vrai, et avait été demandée deux fois en mariage, mais la Révolution était seule responsable de ce retard. Jusque-là, les églises avaient été rigoureusement fermées et l'on commençait à peine à en ouvrir quelques-unes. C'est ainsi que, habitant la Chaussée-d'Antin, l'église la plus rapprochée de son quartier était celle de Bonne-Nouvelle, dans le faubourg Poissonnière.

C'était une religieuse, amie de Mme de Saint-Mes» mes, amie elle-même de Mme de Permon, qui avait demandé à Laurette si elle désirait faire sa première communion. Sur sa réponse affirmative, et avec l'autorisation de sa mère, elle allait donc tous les jours, accompagnée de Mlles Laure de Saint- Mesmes et Adèle de Boisgelin, entendre l'instruction religieuse dans une chapelle de l'église Bonn&-

Nouvelle. Au bout de six semaines, la préparation de ces jeunes filles fut jugée suffisante.

Ardente, enthousiaste, absolue comme ellefétait, c'était sincèrement, de tout cœur et de toute âme que Laurette eût désiré une retraite plus sévère que celle qu'on lui faisait suivre. Effervescence de jeunesse sans doute, mais d'une jeunesse droite, aimante, généreuse, dénuée de toute ombre d'égoïsme, assoiffée de beau, de bien, ne trouvant que dans l'idéal la réalisation de ses rêves de dévouement et de sacrifice, la satisfaction de ses aspirations vers la grandeur morale, et, dans la religion, une soupape à toute cette effervescence. Laure était fort recueillie ce jour-là, mais tout cela n'empêcha pas la « femme » de percer sous la communiante. Une fois la cérémonie terminée, et dans le plus exemplaire recueillement, la jeune fille, qu'on appelait Loulou de son petit nom familier, ne peut s'empêcher de se rappeler de quelle singulière façon était accoutrée sa compagne Adèle de Boisgelin. La petite rieuse se moque de sa robe bleu de ciel en fourreau, de ses dentelles et de son bonnet. Elle a raison et ce n'est assurément pas moi qui la blâmerai de se moquer des ridicules des gens, même un jour de première communion, où la charité chrétienne pourtant... Mais pourquoi y a-t-il des gens si ridicules ?

Tandis que le général Bonaparte faisait à coups de victoires sa merveilleuse campagne d'Italie, Mme de Permon, à Paris, recevait les frères, puis la mère et les soeurs du vainqueur de l'Autriche. Comme on les savait intimes de la maison, beaucoup de personnes y venaient, attirées par l'espoir de les connaître et surtout de s'en faire connaître.

Le temps se passait donc agréablement pour Laurette, entre les livres, qu'elle aimait avec passion, et le salon, qu'elle aimait non moins passionnément et où se perfectionnaient ses études par la conversation, où s'affinait son jugement par l'observation et la réserve qu'elle devait garder devant des gens plus âgés qu'elle. Tout lui présageait un avenir paisible et heureux, lorsqu'une épreuve terrible assaillit la pauvrette. Sa mère tomba dangereusement malade. Pendant cinquante-deux nuits de suite la brave enfant ne la quitta pas. Où trouva-t-elle la force de veiller si longtemps, de résister aux fatigues, aux inquiétudes surtout? Dans sa jeunesse évidemment et dans son amour filial. Mais quelle position que la sienne! Elle n'avait que quatorze ans, sa mère se mourait, son frère était en Italie, et elle n'avait aucun parent auprès d'elle! Rien ne put ébranler son courage. Ele tenait à soigner elle-même sa chère malade, à lui donner les potions, les tisanes... Elle dormait bien un peu, la nuit, mais d'un œil seulement, toujours prête à répondre à la moindre parole de sa mère. Les médecins, Pelletan, Baudeloque, Sabatier, ne savaient comment elle pouvait suffire à tout : ils lui recommandaient du ménagement ainsi qu'un régime doux et rafraîchissant pour calmer son sang brûlé par les veilles et les inquiétudes. Enfin on lui annonça que sa mère était hors de danger et que son rétablissement complet n'était plus qu'une question de semaines. Sa joie fut du délire, celle de la malade aussi. Et lorsque M. de Tallevrand donna une fête* devenue historique, au général Bonaparte rentrant triomphant d'Italie, Mme de Permon, qui était invitée, voulut absolument y aller. Elle

était encore un peu souffrante, mais une fête devait achever Je la rétablir. Laurette l'y accompagna : elle était bien jeune pour aller à une réception officielle, mais, franchement, elle l'avait bien gagné. Si elle s'était encore mûrie pendant ces six semaines d'angoisses et de soins continus, sa mère, par contre, semblait avoir conquis une seconde jeunesse : un petit air langoureux qui adoucissait ce qu'il y avait d'un peu trop décidé dans son regard, la faisait presque prendre pour la sœur de sa fille. Toutes deux d'ailleurs étaient habillées de même : une robe de crêpe blanc garnie de deux larges rubans d'argent dont le bord était lui-même bordé d'un bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée d'argent ; la tête était ornée d'une guirlande de feuilles de chênes dont les glands étaient en argent. Mais leurs yeux resplendissaient de tant de bonheur, chez l'une pour avoir conservé sa mère, chez l'autre pour avoir conservé sa vie, qu"ils effaçaient de leur éclat l'éclat des diamants de Mme de Permon et des perles de Laurette : c'était la seule différence qu'il y eût dans leur parure. Le général Bonaparte, oubliant sa fâcherie d'autrefois, les vint saluer et leur fit un compliment que Mme de Permon accueillit peut-être avec trop de froideur : après quelques mots de conversation, on se sépara en se serrant toutefois amicalement la main.

De ce moment. MUe de Permon se mit à étudier avec curiosité la société nouvelle qui essayait de se reconstituer sur les débris et un peu aussi avec les débris de l'ancienne. De son œil perçant et avisé, elle savait voir, et voyait bien. Sans parler de la rue, bien pittoresque alors, des bals payants où

allait la « bonne société », des promenades, des théâtres, des glaciers à la mode où l'on se réunissait en sortant du spectacle, le salon de sa mère, était un lieu bien propre aux observations. A côté de quelques femmes qu'on aurait pu s'étonner d'y rencontrer si le salon de la duchesse de Luynes, entre autres, n'avait pas donné l'exemple de la plus large tolérance sur l'honorabilité des femmes, on voyait plus particulièrement chez Mmo de Permon des gens du faubourg Saint-Germain," tels que MM. de Laigle, MM. de Noailles, Mme de Ghalais, Mma de Contades, grande comme un tambour-major et hardie comme un page, M. de Périgord, Mme de la Marlière, ancienne dame de la comtesse de Provence, dont le mari, chef d'état-major du général Beauharnais, avait, comme lui, péri sur l'échafaud * ; Mme de Brissac, Mme de Vergennes, M. Alexandre de Laborde, fils du fermier-général que ses complaisances pour la Dubarry avaient signalé pour réchafaud révolutionnaire ; M. de Caulaincourt, père du futur duc de Vicence et du brillant général de cavalerie tué à la Moskowa ; Mme de Maillé, Mme de Fontanges, M. Albert Dorsay et une foule d'autres de ce monde frivole et élégant. Cette société, qui avait été déjà si éprouvée par la Révolution et l'émigration, l'avait été une fois de plus par le coup d'Etat du 18 fructidor. La réaction royaliste, qui avait pris de la force, aurait pu triompher : mais, pas plus qu'au 13 vendémiaire, elle ne profita d'une situation où la partie était pourtant fort belle : elle ne sut pas se servir de ses

1. George Sand, dans son Histoire de ma vie, ne fait pas autant d'éloges de Mm'de laMarlière que la duchesse d'Abrantès daDS ses Mémoires.

fiO LA GENERALE JUNOT

atouts et continua à jouer le rôle de maladroit pour lequel elle avait une véritable prédilection et qu'elle s'est attachée depuis à ne jamais quitter.

Si Mme de Permon ne voyait plus le général Bonaparte, elle voyait quelquefois son aide de camp Junot et très souvent tous les membres de sa famille : Joseph Bonaparte, qui venait d'être élu député du Liamone x au Conseil des Cinq-Cents et qui se préparait à ouvrir sa maison de la rue du Rocher ; Lucien et cette bonne Christine Boyer, qu'il délaissait singulièrement depuis qu'il l'avait épousée ; le général Bernadotte, qui venait de se marier avec Mlle Désirée Clary, sœur de Mme Joseph Bonaparte. Laurette alla même avec sa mère à leur mariage qui se fit dans la maison de la rue du Rocher, presque sans apparat.

Une fois la bourrasque du 18 fructidor passée, on se remit peu à peu à ses plaisirs : le peuple français ne s'en peut passer. On se reprit donc à aller aux bals payants, aux théâtres, chez les glaciers : la bonne compagnie y allait de même que la mauvaise et, comme toujours, c'est celle-ci qui donnait le ton. Cependant, comme on était devenu ménager de son argent depuis qu'on n'en avait plus, on recherchait de préférence les bals particuliers : là, au moins, on s'amusait, on dansait, on causait, on se rafraîchissait sans bourse délier. Aussi la maison de Mme de Permon, qui s'ouvrit une des premières, était-elle fort suivie. C'est dans son salon que les épaves du faubourg SaintrGer-

1. La Corse était alors divisée en deux départements, celui du Liamone et celui du Goio. Ce sont les noms de deux cours d'eau de l'Ile.

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main se rencontrèrent pour la première fois avec la nouvelle société, fille de la Révolution, représentée par la famille Bonaparte tout entière. Avec ses alliés et ses amis, celle-ci offrait plus d'un curieux spécimen de ces « nouvelles couches » qui arrivaient aux affaires et qui y apportèrent, avec les mêmes vices que leurs devanciers, des qualités de travail, d'application et d'activité que ceux-ci ignoraient totalement.

Parmi les personnes qui fréquentaient le salon de Mme de Permon, on rencontrait, indépendamment des noms cités un peu plus haut, la femme d'un président au Parlement de Bordeaux, Mm» de Cazeaux dont la fille, du même nom que Laurette, était devenue son amie intime ; Mme Briche, M"e do Lostanges, MM. Armand et Hippolyte de Rastignac, les frères Anisson, le marquis d'Hautefort, Mme de Mondenard, le vieux duc de Lauraguais, qui s'habillait à soixante ans comme s'il en avait vingt-cinq et zézayait en parlant, comme un incroyable de cet âge ; Garât le chanteur, « Garât la mousique », comme l'appelait Piccini, et qui avait été recommandé à Mme de Permon lorsqu'il quitta Bordeaux pour venir étudier le droit à Paris ; Carion de Nisas, aussi gai, aussi spirituel dans ses propos, qu'il l'était peu dans ses pièces de théâtre... Il y avait une telle pénurie de maisons ouvertes et l'on avait un tel besoin de se divertir, de se réunir pour faire un peu de sociabilité, que la maison de Mme de Permon était vite devenue un lieu recherché. Femme de l'autre siècle, la maîtresse de maison n'était pas très sévère sur le passé ni même sur le présent des femmes qu'elle recevait. Est-ce pour cela que son salon était si suivi? On s'étonne-

rait aujourd'hui d'une pareille promiscuité, mais alors on ne s'étonnait pas de ces choses-là : d'ailleurs, au point de vue des mœurs, on était si près encore de celles de la monarchie! Ainsi, parmi ses amies, et non parmi les moins intimes, on voyait Alme Hamelin, cette grande-prêtresse des « sans chemise » qui, en sa qualité de créole, de mulâtresse plutôt, était citée pour le moelleux de sa danse et pour le piquant de ses propos ; Mme Visconti, une quinquagénaire, la maîtresse affichée du général Berthier, qui avait ramené d'Italie cette soi-disant merveille ; Mme de Gontades, qui, pendant l'émigration... mais, comme elle appartenait au faubourg Saint-Germain, on était trop honoré de la recevoir.

Cette « bonne société » se réunissait aussi chez un ancien danseur de l'Opéra, poète à ses heures, et qui cumulait ces fonctions avec celle, poétique aussi à ses heures, de mari de la fameuse Guimard, cette ancienne maîtresse de prélat x qui avait été si jolie! Despréaux avait organisé chez lui un cours de danse et les familles les plus distinguées y amenaient leurs filles. Les réunions commençaient par une leçon de maintien et de danse et se terminaient par une sauterie. MUe de Permon allait naturellement chez Despréaux : elle y rencontrait MUo Hortense de Beauharnais, belle-fille du général Bonaparie, alors en Egypte; M119 Perregaux, la charmante fille du riche banquier de la Chaussée d'Antin, avec qui elle se lia, et qui devait plus tard épouser le général Marmont et empoisonner la vie de ce malheureux...

Depuis le 18 fructidor, les royalistes se tenaient

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