Correspondance de Balsac
DUCHESSE D'ABRANTKS 383
meilleur, et il eut assez de succès : il parut d'ailleurs en un temps où la mode était aux romans historiques, à la suite de ceux de Walter Scott, et où l'on aimait que les personnages se nommassent Lopez, Gomez, Juana, Isidora, Inès... Tandis que la duchesse écrivait ses Mémoires, la révolution de Juillet 1830 éclata. Le gouvernement de la Restauration, auquel elle s'était ralliée avec un empressement fâcheux pour l'opinion qu'on s'était d'abord formé de son caractère, tomba. Le trône lui, resta debout : le duc d'Orléans, par des moyens où la dignité et l'honneur ne trouvaient guère leur compte, mais où l'ambition trouvait le sien, ramassa la couronne qui gisait à terre, la mit timidement sur sa tête, mais en la cachant pour commencer sous son chapeau ; puis il s'assit non moins timidement sur le trône branlant. Tout cela, trône, couronne, ne paraissait guère plus solide que les principes de celui qui les avait escamotés à son profit. Cela suffit cependant pour donner à la duchesse d'Abrantès de grandes espérances. Hélas! comme à l'avènement de Louis XVIII, voilà l'intérêt qui devient le mobile, et combien prompt ! de ses pensées. C'est là dans sa vie un pli fâcheux, plus fâcheux encore que celui de 1814 parce qu'il montre que le goût des dotations, chez elle, est plus fort que le goût de la dignité. J'ai dit, plus haut, que la duchesse d'Abrantès était une femme moderne : j'ai regret de constater qu'elle l'est aussi par ce côté. L'argent, décidément, fait plus que jamais le fond de ses pensées, et, comme elle espère que le gouvernement nouveau, qui s'est élevé au cri de : Vive l'Empereur! fera quelque chose pour elle,
la voilà tout de suite partisan déterminée de ce gouvernement. Avec une naïveté inconsciente, elle nous montre sa casaque retournée au moment même où elle s'aperçoit que le drapeau a changé de couleur. « J'étais alors à l'Abbaye-aux-Bois, ditelle. C'était le jeudi. Les Parisiens venaient de prendre la caserne des Suisses, rue de Babylone, et des cris de victoire se faisaient entendre de toutes parts. J'étais alors sur la terrasse de l'Abbaye-aux-Bois qui se trouve devant le couvent, et je m'appuyais sur mon fils aîné. Tout à coup j'aperçois à ma droite un objet, frappé par ce beau soleil de juillet et tout éclatant des couleurs chéries que mon enfance, ma jeunesse et toute
ma vie enfin avaient été accoutumées à chérir et
à vénérer! Aussitôt je fus saisie au cœur d'une de ces joies sans mesure qui révèlent le Ciel. Je fondis en larmes et, me jetant dans les bras de mon fils, je ne pouvais que le serrer convulsivement contre ma poitrine en lui montrant de la main ce drapeau, dont la vue me reportait aux plus beaux jours de ma vie!
— Regarde bien ! lui dis-je, voilà le drapeau sous lequel ton père a combattu pendant vingt ans! Voilà les couleurs que la France doit aimer, car ces couleurs-là sont sanctifiées par le sang de ses enfants.
« Et je m'inclinai devant le drapeau. » Voilà qui est fort bien. Mais, en 1814, elle avait cru que la France devait aimer le drapeau blanc, qui avait, lui aussi, pendant des siècles, été « sanctifié par le sang de ses enfants; » elle s'était « inclinée » également devant celui-là et était allée aux Tuileries rendre hommage au roi Louis XVIII,
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qui avait remplacé Napoléon sur le trône, — comme grand dispensateur des grâces, faveurs, pensions et dotations.
Il est fort regrettable, je le répète, et cela diminue l'idée qu'aurait pu donner la duchesse de son caractère, que des arrière-pensées d'intérêt couvent sous ces enthousiasmes et qu'on y trouve, au fond, plus d'amour pour les ccus que de conviction. Evidemment il faut croire que le drapeau tricolore avait les préférences de la duchesse d'Abrantès : mais pourquoi, alors, avoir mis si cavalièrement ces préférence dans sa poche en 1814 et avoir oublié que c'était sous les trois glorieuses couleurs que son mari avait combattu pendant vingt ans ? Il n'y avait pas un an, en 1814 que Junot était mort : son souvenir aurait donc dû être plus vivace alors qu'en 1830. Enfin... l'intérêt ! toujours l'intérêt ! Oui, décidément la duchesse était une femme moderne, et, sur ce point, aussi moderne que celles d'aujourd'hui. Je l'ai assez louée quand elle le méritait pour pouvoir me permettre, quand je le trouve bon, de blâmer le désaccord de ses sentiments et de sa conduite.
Cependant le roi Louis-Philippe et son gouvernement ne réalisaient pas les espérances que la duchesse avait conçues en juillet 1830 : pas plus que la Providence ils ne paraissaient vouloir s'intéresser à ses affaires. Le rêve de se voir rendre les belles dotations de l'Empire tombait à l'eau. Il fallut se remettre au travail. Mme d'Abrantès s'y remit donc sans trop rechigner : aussi bien ses Mémoires étaient-ils presque achevés. Elle y mit la dernière main. En 1827, Balzac lui avait rendu le service de chercher un éditeur pour son
Amirauté de Castille. Il l'avait fait accepter de la maison Marne, pour le prix de six mille francs, et le roman avait bientôt paru en deux volumes. Les Mémoires finis, Balzac les présenta au mémo éditeur. «J'ai, lui écrit-il, posé les bases du traité: trois mille francs par volume pour deux mille cinq cents exemplaire... payement en écus à la remise de chaque volume. » Les Mémoires eurent ilix-huit volumes, ce qui valut à la duchesse d'Abrantès, pour cette seule édition, cinquante-qualiv mille francs1. Il ne faut pas croire que Mme d'Abrantès laissa reposer sa plume après ce long et acharné travail. Elle aurait eu son aisance assurée si elle avait enfin appris Tordre et l'économie. Son ami Balzac, qui n'en avait pas plus qu'elle, et qui a dit que cela était bon pour « les bourgeois, les riches et les imbéciles », avait beau lui prêcher le contraire et lui répéter qu'il ne suffit pas d'a\ oir de l'esprit, mais qu'il faut avoir encore de l'esprit de conduite, il arrivait bien à l'en convaincre, mais il n'arrivait pas à lui faire pratiquer ces vertus épicières : elles étaient au-dessus de ses c cités. Aussi continuahVelIe à dépenser non seulement ce qu'elle gagnait, mais au-delà, sans soi combien étaient aléatoires ces ressources de la plume. Quand elle aurait vidé son sac d'idées et de souvenirs, que sa bourse serait plate comme lui, que ferait-elle? Ah! comme elle aurait dû se rappeler les sages paroles de la peu sage Mmo de Tencin à Marmontel : « Malheur à qui attend tout de sa plume I Rien de plus casuel. L'homme qui
1. Il a été fait dernièrement une nouvelle édition en 10 vol. à 3 fr. 50 des Mémoires de la duchesse d'Abrantès, par Garnier frères, 6, rue des Saints-Pères, à Paris.
fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien. » Sur ce point, les temps n'étaient pas changés, et ils ne le sont pas davantage aujourd'hui. Mais la prévoyance, la duchesse continuait à l'ignorer totalement. A peine arrivé fcdans ses mains, l'argent y fondait comme le plomb sur le feu. Aussi travaillait-elle jour et nuit pour gagner ce malheureux argent qu'elle ne savait ni garder ni dépenser. Elle faisait sans cesse des articles, que Balzac présentait à des journaux, particulièrement à la Revue de Paris. En cette année 1831, où parurent ses Mémoires, Balzac écrivait à son amie : Pardonnez-moi de vous envoyer aussi incongrûment votre argent, mais les placards pourraient me faire oublier ma dette... » Dans une autre lettre, il lui mandait : « Rabou a votre article; vous le recevrez en épreuves d'ans deux ou trois jours, et alors vous le lirez plus à votre aise. Vous avez du succès. Rabou l'a trouvé au-dessus de ce que je lui disais...1
Est-ce à la suite d'excès de travail ? Je ne sais, mais la pauvre femme tomba malade, ainsi que nous l'apprend Balzac, par une lettre de la Correspondance. Il était allé voir la duchesse à plusieurs reprises sans pouvoir être reçu. Enfin on lui remet un billet de sa main lui annonçant qu'elle est hors de danger. Il retourne alors à Ver- 3. A la suite d'une visite qui se prolongea fort tard, il lui écrivit une lettre contenant des allusions discrètes à plus d'un mystère que la publication prochaine de la Correspondance de