Correspondance de Balzac
Balzac et de la duchesse expliquera complètetement. Voici cette lettre :
Paris, jeudi 1831.
« Je suis' revenu de la manière la plus malheureuse. J'ai attendu une demi-heure à la porte de Versailles, et alors j'ai vu poindre dans l'avenue un malheureux coucou qui n'a pu me transporter qu'à Sèvres. A Sèvres, j'ai espéré pouvoir rencontrer un second coucou, et j'ai cheminé vers Paris à la lueur de ces belles et magnifiques étoiles que vous contempliez, et, comme vous, j'ai joui de ce silence imposant qui remplit l'âme. Mais je marchais! Enfin, devers Auteuil — et là je pensais au pavillon mystérieux, — j'ai derechef entendu le bruit salutaire et nasillard d'un autre coucou, qui m'a jeté à minuit sur la place Louis XV ; et, faute de voiture, je me suis servi de mes pauvres pattes pour regagner mon logis.
« En entrant dans mon lit, je me suis avoué à moi-même nue le quart d'heure de plus passé sur votre fenêtre compensait toutes ces tribulations1, et, comme je m'étais endormi à près de deux heures et demie, je m'étais flatté de cette vague ressemblance entre nous, à savoir que vous dormiez aussi peut-être; et vous m'écrivez que vous avez souffert!
« Ici2, ce matin, l'on m'a donné votre dernière
1. Il y a, dans La Frmmede trente ans, La description d i Boirée pa s< 1er le ciel qui semble bien avoir été ins-
pirée par le souvenir de celle-là.
2. Il y avait donc deux endroits où il recevait les lettres de
lettre. Je ne vous en dirai rien; celle que je reçois à l'instant m'a tout à fait ^emué le cœur. Vous souffrez, dites-vous, et sans avoir l'espoir de revivre dans un beau matin. Songez donc que, pour l'âme, il y a des printemps et de fraîches matinées à toute heure; que votre vie passée n'a de nom dans aucune langue; elle est à peine un souvenir et vous ne pouvez juger votre vie future sur votre vie passée. Que d'êtres ont recommencé de belles et suaves vies, plus loin que vous encore dans l'âge! Nous ne sommes que par l'âme : savez-vous si la vôtre a reçu tous ses développements, si vous respirez l'air par tous vos pores, si tous vos yeux voient? La plante, la fleur elle-même ont une. gradation, et que de tiges qui, dans les forêts, n'ont pas vu le soleil!
« Il règne dans votre lettre une mélancolie qui semble échappée d'une âme qui n'aurait pas connu le bonheur, et je ne crois pas qu'il en soit ainsi. Il me semble que le bonheur, ce bonheur brillant, laisse une longue trace lumineuse, une voie lactée dans notre vie et que ses reflets se multiplient dans toutes nos situations, même les plus terribles. L'ange tombé ne parle pas comme l'homme; n'a-t-il pas vu le paradis? Il y a dans mes paroles une contradiction apparente dont vous n'accuserez pas ma pensée; en y réfléchissant, vous verrez que je m'accorde et qu'on peut avoir été heureux, sans connaître le bonheur le plus parfait.
« Je vous remercie de votre noble et belle confiance et je vous prierai, avec l'accent de la plus
la duchesse : le. « pavillon mystérieux » — « devers Auteuil » et son domicile?
vivo ferveur, de ne jamais voir autre chose quece que j'écris ; car, quoique je me sois interdit de parler de cette terrible lettre, elle m'annonce clairement un défaut d'indulgence, dirai-je ; grondez-moi tant que vous voudrez, mais ne vous mettez pas en colère. Partir pour cette terre ! El où est-elle ? Car si vous y alliez, en vérité, il faut que je puisse vous y suivre pour que le soleil ne se couche jamais sur votre colère.
« J'irai vous voir lundi, et je viendrai de bonne heure; mais il faut encore que ma sœur ne le sache pas, et je ne puis vous en dire la raison que de vive voix; il y aurait des explications si longues, qup vingt pages.ne suffiraient pas. Puis, à Versailles, nous irons partout où vous voudrez, et je vais vous satisfaire en vous avouant que je ne connais rien de ce qui est à Versailles, Trianon, Marly, etc.
« Pour vous remercier de votre aimable coopération, je ne puis, en vérité, que tirer du fond de mon cœur un de ces merci que je comple parmi mes trésors de tendresse, et je vous l'adresse avec une sainte reconnaissance. Permettez-moi de rester dans l'effusion de ce sentim t.l surtout en pensant à cette soirée que je garde en mon cœur comme un cher souvenir. Je dirai comme vous : adieu et au revoir1 »
A partir de ce moment, les lettres de Balzac à la duchesse prennent une nuance d'intimité plus marquée. C'est : « Mille amitiés bien tendres et mille gracieusetés pour votre bonne fâcherie et votre doux pardon. » Dans la lettre suivante,