Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Locenjoul
la façon originale dont, on quelques traits rapides, elle vous silhouette les gféns. Par ses anecdotes, elle amuse et fait rire soifvent. Mais je ne l'aime plus quand, renonçant à dire seulement ce qu'elle a vu ou même entendu, elle s'avise de faire l'Histoire de son temps : c'est oublier son rôle de mémorialiste et c'est celui-là seul qui nous intéresse. Aussi ses Mémoires eussent-ils gagné à être réduits de moitié. Elle le savait bien, mais elle savait aussi que, si elle le faisait, pécuniairement, elle y eût perdu. Elle s'étendit donc : la nécessité l'emporta sur le goût et elle gagna en argent, ce que son travail perdait en valeur. Car c'est un fait : si la duchesse d'Abrantès surmonta ses habitudes cîe dilettantisme et son instinctive paresse à écrire, ce ne fut que pour surmonter les difficultés pécuniaires de son existence. Si elle était demeurée riche, nous n'aurions probablement jamais eu ces mémoires qui nous donnent tant de traits, intéressants, tant de particularités curieuses de la vie de Bonaparte jeune homme, consul, empereur, tant de détails sur les généraux et même sur la vie militaire de ce temps, sur le monde, sur la cour, sur les théâtres... Et, tout en regrettant pour elle que ce soit un si prosaïque et déplaisant motif qui l'ai mise dans la nécessité d'écrire, qu'elle ne l'ait fait que pour battre monnaie de ses souvenirs et tirer argent de sa plume, nous nous félicitons qu'elle se soit mise courageusement au travail, et ait ainsi apporté à l'histoire le tribut de son précieux témoignage sur cette immortel]'- épQqtie.
Aussi bien avait-elle, pendant qu'elle figurait en plein théâtre de ces événements, comme un près-
sentiment de son rôle futur de mémorialiste. Elle avait lu les Mémoires de itfme de Motteville, ceux de Mademoiselle, eu::, si jolis, de Mffie de Gaylus. Grande dame elle-même, mêlée de près aux événement importants de son temps, capable de les écrire, elle avait déjà comme une vague intention de faire elle-même des Mémoires. Mais de l'intention à l'exécution, il y a loin : il y à toute l'étendue de la paresse que l'on a et du talent que l'on a pas. Cependant, toujours avec cette idée que, plus tard, dans les jours de retraite, il lui serait agréable de revivre toutes les choses qu'elle avait déjà vécues en les écrivant, elle avait recueilli, au jour le jour, d'une façon à peu près régulière, d'immenses notes. Elle en avait rempli des cartons, des tiroirs... La nécessité les lui fit retrouver.
Il lui fallut, avant de prendre la plume, un long travail préparatoire : réunir tous ces papiers, coupures de journaux, lettres, etc., les classer, tracer un plan... Il y avait là de quoi faire reculer la femme la plus courageuse. Pour la duchesse d'Abrantès qui n'avait jamais écrit, à peine quelques lettres (on n'en possède que peu, écrites sous l'Empire), un tel projet était de l'héroïsme. Elle l'aborda pourtant et en vint à bout.
Tout ce qu'elle met dans ses Mémoires n'est pas de l'histoire, mais beaucoup de choses ^ Jelle a dites sont des matériaux pour l'histoire. Les anecdotes y abondent : bien qu'elles soient d'inégale valeur, qu'un grand nombre même soient insignifiantes, elles ont, en partie, assuré le succès de l'ouvrage : le public est un peu comme Mérimée qui disait que, de l'histoire, il n'aimait
que les anecdotes. La duchesse d'Abrantès a souvent, dans ses jours de bonne humeur, une manière de présenter les choses qui fait qu'on prend intérêt même à de simples incidents de famille. Quand elle revient aux premières scènes de sa jeunesse, leur souvenir en est encore si vivace, si net, et elle en ressent à nouveau devant nous avec une telle intensité les émotions de natures si différentes, que cette lecture nous enchante. Pour ce qui est des récits importants, je veux dire ceux sur les modes, sur les chapeaux, (depuis Aristote, à en croire Molière, n'est-ce pas là un chapitre capital ?), les perruques, les bals, les robes, ils ils se laissent lire avec autant d'agrément que les tableaux les plus fouillés de la société parisienne aux divers phases du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Il y a, en outre des récits d'aventures, des histoires qui forment un tout et, détachées, constituent de véritables nouvelles, exposées avec grâce et intérêt.
Pour écrire des Mémoires, il faut évidemment appartenir à un milieu social distingué, qui touche et se mêle aux sphères élevées du pouvoir; il faut avoir* vu de près et entendu causer les grands acteurs des grands événements dont on se propose de parler, avoir aussi causé avec eux. Qui donc mieux que Mme Junot fut en situation de bien voir, de bien entendre? Qui donc pouvait savoir plus de choses, tant par ce qu'elle apercevait elle-même que par ce que lui disaient et son mari et leurs nombreux amis de la cour et de la ville? Aussi parle-t-elle à merveille de la cour impériale; aussi donne-t-elle non moins bien les signes distinctifs, le caractère des diverses
phases sociales qui se succédèrent, avec des nuances très marquées, depuis le Directoire jusqu'à la Restauration. Quelle lacune dans les matériaux historiques de ce temps si la duchesse d'Abrantès n'avait pas écrit ses Mémoires!
Elle juge finement les gens et, bien que les portraits qu'elle en fait soient souvent présentés d'un seul côté, que ceux de ses amis soient toujours peints en beau, avec des indulgences calculées, des complaisances rétrospectives et amputés de leurs verrues, ils ne laissent pas que d'être fort piquants. Quant à ses portraits de femmes, ils sont ce que l'on peut attendre de celle qui a écrit : « C'était une femme pourtant, qui était bonne ainsi pour une autre femme. » Et aussi : « Si elle eût été hypocrite, calculée, fausse comme tant de femmes qui se réfugient derrière ce rempart, elle eût été parfaite, n1 Est-ce pour cette franchise que, pas plus que Mme de Rémusat, Mme d'Abrantès n'est sympathique aux femmes?
Elle parle évidemment beaucoup de Napoléon, Pour lui, elle s'est imposée la loi, — et elle le déclare, — « de ne le jamais faire parler d'après des notions incertaines... Rien n'est indifférent d'une telle bouche, dit-elle, et nous surtout qui l'avons approché de si près et si longtemps, nous devons bien plus que d'autres avoir un soin religieux de rendre fidèlement ce que nous rappor-
1. Je demande humblement pardon de parler ici un peu de moi. Aussi ne leferai-je qu'en note. On me reproche beaucoup ma sévérité pour les femmes. Jamais je n'ai osé écrire sur elles des lignes aussi vives que celles-là, tracées cependant par une femme justement renommée pour sa parfaite amabilité.
398 LA GKNEKALE JUNOT
tons de lui. » On reconnaît d'ailleurs à merveille, sous la plume de la duchesse, la manière hachée, saccadée, brusque, le côté corse enfin de la parole de l'empereur : c'est là un cachet d'authenticité qu'on ne peut contester.
Chateaubriand l'a bien senti et c'est pour cela qu'il se plaît à citer, dans ses illustres Mémoires d' cuire-tombe, des pages entières de la duchesse d'Abrantès, entre autres celle où elle représente. Napoléon entrant en 1795 dans la cour de l'Hôtel de la Tranquillité, rue des Filies-Saint-Thomas, « la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées », et celles relatives au séjour • I Mme Récamier à l'Abbaye-aux-Bois.
Disons en passant une chose assez curieuse,
e'< st que ce sont deux femmes, Mme d'Abrantès
ri Mme de Rémusat qui nous ont fourni le plus
contingent d'observations et de remarques
pour la psychologie de Napoléon.
Si Mme Junot parle de la cour et des salons en femme du monde accomplie, elle, sait aussi parler guerre, métier militaire et armée comme si elle é^ait de la boite. Au fait, n'en est-elle pas un peu? Est-ce qu'elle n'entend pas constamment son mari et tous les généraux et maréchaux qui défilent chaque jour à sa table et dans son salon, parler métier, raconter leurs campagnes, les discuter, discuter leurs camarades?... Elle finit même, Dieu me pardonne! par être aussi entendue qu'eux tous sur ces questions techniques, et quand elle fut en Espagne, où elle faisait la guerre, a-t-elle écrit, comme un sous-lieutenant, qui sait si l'on n'eût pas
bien fait de lui demander sur plus d'un point son avis ? On se fût peut-être bien trouvé de le suivre. Quand elle trace un portrait, surtout celui d'un militaire, — je vous ai dit qu'elle s'y entend — elle raconte généralement tout ce qu'elle sait sur le personnage, à moins qu'il n'y en ait trop long à dire, comme sur le général Fournier, par exemple. C'est qu'elle n'ignore pas qu'elle apporte ainsi à l'histoire un témoignage qu'on ne peut récuser bien qu'il soit celui d'une femme. On sent qu'elle n'est, sur ces points, que l'écho de son mari et d'autres généraux. Ne dit-elle point, par exemple, à propos de la bataille de Zurich, qu'elle écrit pour ainsi dire sous la dictée de Masséna? Elle en a tant de fois entendu parler par lui ou par d'autres, qu'on jurerait, quand elle en parle à son tour, qu'elle était à la bataille !
Pour le théâtre, qui donc en sait discourir avec plus de compétence qu'elle ? Elle y alla, c'est vrai, presque chaque soir pendant unn vingtaine d'années : et c'est ainsi qu'elle compléta son instruction littéraire, que se développèrent, avec son goût bien personnel, son esprit et sa connaissance de l'art dramatique : personne mieux qu'elle ne juge acteurs et actrices.
C'est que, en cela comme dans le reste, elle est toujours conduite par le bon sens : presque toujours plutôt, car il est des moments où elle en manque totalement, de sens moral aussi : par exemple quand elle raconte en riant, avec une admirative complaisance, la révoltante façon dont le général Bonaparte, au Caire, renvoie le lieutenant Fourès en France pour lui prendre sa femme pendant son absence. Non, ce n'est pas là un
tour de page : c'est tout simplement une abominable lâcheté doublée, à tous les degrés, d'un manquement au devoir professionnel et de haut exemple d'un général en chef. Sur d'autres points délicats, Mme d'Abrantcs ne montre pas une plus grande sévérité de principes. Le vrai, le juste sont immuables : chez elle, ils ne le sont pas toujours et ils se ressentent parfois des circonstances et du rang social do ceux qu'elle juge : elle a de plus des préférences, des sympathies qui font dévier son jugement et les portraits qu'elle fait s'en ressentent quelque peu. Mais que voulezvous ? Elle est femme : peut-elle être impartiale ? Cela m'amène à dire que, outre les passages, les volumes plutôt, où elle est assez mal avisée pour faire l'histoire ',de son temps au lieu de demeurer simple chroniqueuse, ce qui eût été bien plus habile, la duchesse a, dans ses Mémoires, beaucoup de parties faibles. Bien qu'elle ait le sentiment vif des choses importantes pour l'histoire, elle en écrit de puériles à côté de celles-là, et je m'étonnerais qu'avec son haut goût elle les eût écrites, si je ne me souvenais que, talonnée par la nécessité, son premier soin n'avait été de donner à ses éditeurs le plus de copie possible. Dans ces moments difficiles, elle ne prend même pas le temps de se relire; aussi y a-t-il du diffus, des longueurs, des inutilités même, entre autres des fautes de français, des négligences, et elle abuse du pléonasme. Mais c'est un effet des mauvais jours. Quand un rayon de soleil se met à luire dans les grisailles de son existence, la bonne humeur revient aussitôt, son récit remonte d'un ton et si elle n'a pas des choses bien importantes à dire,
Abrantès. — 2>S.
du moins en dit-elle de jolies; il y a même alors des pages charmantes. La bonne humeur, par conséquent le talent, n'est-ce donc, comme l'amour et comme le reste, qu'une affaire d'argent ? La duchesse d'Abrantès, quand elle s'y met, a beaucoup d'esprit. Ses malices, car elle en a, ne sont pas toujours enveloppées d'étoupe, comme les cornes des taureaux dans certaines corridas. Ecoutez-la parler de la princesse Louis de Rohan, née Troubetzkoï, qui s'est remariée pour la troisième ou quatrième fois : « Elle se ruinait en maris... Un d'eux, le prince Louis de Rohan, alors titulaire de la charge... » Ce prince de Rohan est aussi troussé .de jolie façon, et comme il le mérite, « avec ses airs de grandeur et de hauteur qui vraiment n'étaient autre chose que de l'impertinence et du peu de savoir-vivre. » Il était donc admirablement accouplé avec sa princesse, car la duchesse ajoute : « Quand la princesse de Rohan faisait quelque impolitesse, ce qui lui arrivait chaque jour... » Elle traite non moins bien la princesse Dolgoroucki, qui « aurait pu être bien agréable si elle l'avait voulu, mais ce n'était pas son goût. » D'une autre femme, elle dit qu'« elle était une. grande vieille figure en manière de planche, ou plutôt une planche en manière de femme. » Mme Fitz-Gérald, ambassadrice d'Angleterre à Lisbonne, est une « sorte de virago, aux grands bras, aux grandes jambes, aux grands tiaits et surtout aux grandes dents. » Sa verve satirique n'est pas seulement réservée aux femmes : voyez comme elle traite le prince du Brésil : « Il était non seulement laid, mais d'une de ces laideurs sans ressources pour la bienveil-
lance, de ces laideurs bien entières, dans lesquelles on voit que la nature était de mauvaise humeur le jour où elle tailla l'étoffe de cet homme-là. » Ce talent de portraitiste est un don bien à elle, un produit spontané de sa nature primesautière qui saisit d'un regard les traits caractéristiques des gens et les plaque sur le papier avec une originalité d'expression fournie par l'originalité d'impression. On sent, quand elle vous silhouette quelqu'un, surtout s'il ne is'agit pas d'un ami, que cette figure est vraie, aussi bien observée que bien rendue. Certains détails, saisis sur le vif, ne peuvent avoir été inventés : ils viennent comme d'eux-même se mettre sous sa plume avec une précision quasi mécanique. Vraiment la duchesse a le trait, quoiqu'elle dise quelque part qu'elle ne l'a pas et qu'elle le regrette. Et ce sont des traits pareils, qui indiquent de l'imagination dans l'esprit et une façon de voir tout originale et tout artiste, qui devaient échapper sans cesse à Mma d'Abrantès en causant : sa conversation, si attrayante au dire des contemporains, en était toute semée. Mais c'est quand elle fait les portraits des gens de son heureuse époque du Consulat, que l'inspiration lui vient surtout : sa bonne humeur de ce temps lui monte à la tête et, de la tête descend, en passant par l'encrier, jusque sur le papier, — et c'est tout bénéfice .pour le lecteur. « J'étais fort rieuse à cette époque de ma vie, ditelle, défaut dont je me suis bien corrigée... » Hélas! C'était une de ses meilleures qualités : la bonne humeur, ou plutôt la sérénité constante est, chez la femme, la principale des vertus : les autres ne sont que peu de chose à côté de celle-là,
EUCHESSE D'ABRANTÈS 403
et le rire est la marque d'une bonne, d'une saine et d'une heureuse nature.
Ne croyez pas que le rire, que 'je me permets de. placer, après Rabelais, au rang d'une vertu capitale, soit un indice de frivolité : loin de là, et si la duchesse d'Abrantès a poussé à un degré trop accentué la dose de futilité qui est, paralt-il, nécessaire à une femme pour qu'elle soit parfaite, elle a des retours de sérieux et des éclairs de gravité à la Bossuet. Parlant de Bonaparte qui est revenu d'Egypte et de l'état de la France à ce moment, elle écrit : « Le Directoire était du nombre de ces gouvernements que le doigt de Dieu a touchés et auquel sa voix dit : « Tu ne passeras pas telle journée! » Examinant la situation de la France, deux ou trois ans plus tard, sous la République consulaire : « La France était, dit-elle, au plus haut point de gloire et de puissance réelle où jamais depuis elle ait pu parvenir, parce que, sortant d'un lutte avec l'Europe tout entière, elle était victorieuse, agrandie et redoutée... Oui, la France était alors radieuse!... La République, à ce moment du gouvernement consulaire, a été plus grande que ne le fut jamais l'Empire. » C'est très vrai, mais pourquoi? Parce que la liberté n'était pas encore complètement supprimée comme elle le fut un peu plus tard, à partir du Consulat à vie, surtout sous l'Empire, et que la corruption n'avait pas encore eu le temps de s'implanter dans l'administration du pays et de devenir le principal moyen de gouverner.
Elle nous retrace en perfection et sans presque avoir l'air d'y songer, les manières et la formation de ce monde consulaire et presque déjà impf
qui gravite autour du général Bonaparte et un peu aussi de sa propre personne, car elle allait moins dans le monde que Ton n'allait chez elle et elle avait un peu les allures, on peut le dire, d'une petite souveraine.
Si le temps du Consulat est demeuré pour elle l'idéal glorieux de la grandeur prestigieuse de la France, ce n'est pas à cause de ses enivrements de jeune mariée adulée de tout un monde brillant de gloire où elle est devenue l'arbitre des élégances et du bon goût ; ce n'est pas parce qu'elle donne le ton à cette société sans traditions, où tout est à créer et sur laquelle elle règne incontestablement : c'est parce qu'elle aime vraiment son pays. Elle est une bonne patriote. Elle pleure de joie à la parade des Tuileries, en voyant défiler sous les armes les soldats d'Italie, d'Egypte, de Hohenlinden... Elle pleure de douleur sur les désastres de 1812, 1813, 1814, — plus peutrêtre dans ses Mémoires, que sa frivolité de jeunesse ne lui permit de le faire sur l'heure. Mais on sent qu'un patriotisme vivace anime sa plume et la fait parfois trembler d'émotion entre ses doigts ! « Et puis, qu'on vienne nous dire que nous n'avons pas de motifs d'être vains du nom de Français !... » Elle dit souvent: «Mon cœur de Française...» Après avoir exposé la prospérité glorieuse de la République consulaire, elle s'écrie : « Oh ! ma patrie !... ma patrie bien-aimée !... ma patrie!... Ce mot a un sens magique... » Plus loin, à propos des désastres et des spoliations de 1814 et de 1815 : a II faut se rappeler à chaque nouveau soleil qu'on est chrétien pour que le cœur ne demeure pas aussi gros de haine et de vengeance... »
On pourrait multiplier ces citations ; terminons par celle-ci : « Je suis une bonne et loyale patriote. Et la France, ma patrie, ma patrie bien-aimée! Voilà mes Dieux! voilà mes autels! Car j'ai été nourrie à l'aurore de cette belle Révolution! J'ai sucé ses principes et mes jeunes années se sont écoulées à l'ombre du drapeau tricolore et de l'arbre de la liberté. »
Voilà qui est très bien, madame la duchesse, mais quel dommage, que vous ayiez oublié tout cela, que vous ayiez gâté l'unité de votre vie par des visites à Louis XVIII! Comment n'avez-vous pas compris, vous qui vous dites fièrement fille de la Révolution, vous, veuve d'un soldat de la Révolution que, de votre part, c'était déroger que d'aller chez le roi, de solliciter celui qui justement venait de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau blanc ? Et quand on pense que c'est pour de l'argent que, à la façon des Beauharnais, à la façon de bourgeois mesquins, vous avez fait litière de votre dignité, de la dignité du nom de votre mari, l'héroïque blessé de Longwy avant d'être celui de Loano, quand on pense que vous avez renié la Révolution avec tous ses arbres de la liberté dont vous invoquez le souvenir, que vous avez renié l'Empire et l'empereur pour de l'argent! Ah! madame, ce jour-là vous n'étiez pas duchesse!... Vous l'êtes redevenue depuis par le travail, — et par le talent.
Le style de la duchesse d'Abrantès devait se ressentir un peu de son tempérament. Il a en effet de la vigueur, plus de vigueur qu'on n'en pourrait attendre d'une femme. Voyez plutôt ce qu'elle dit à propos d'une haine : « C'était une aversion posi-
tive, faisant pâlir et rougir, de ces sentiments provoqués par une injure enfin, et qui font murmurer à la vue de celui qu'on hait : « Je voudrais qu'il mourût! »
A la bonneheure! Voilà du sentiment quin'estpas à l'eau de guimauve, du vrai, du fort ; voilà une âme qui sait sentir et qui n'est pas émasculée par ce qu'on est convenu d'appeler l'éducation. La haine fouette le sang ; c'est un tonique qui rr-monte les ressorts de l'âme et empêche de tomber dans les affaissements imbéciles. Mais il y a si peu de gens capables de comprendre le beau de la haine 1 Je m'étonne qu'avec cette faculté de saisir les hauts sentiments, Mme d'Abrantès soit allée mendier auprès de Louis XVIII. Malgré cela, elle n'était pas la première femme venue celle qui était capable de reconquérir l'absolu des sentiments de sa jeunesse, de revenir à son vieux Plutarque, de sentir aussi fortement et de rendre sa pensée avec une pareille intensité d'expressions.
Quand on met ses souvenirs en dix-huit volumes1, il y a évidemment du décousu, des défauts, des redites, et autres négligences: «ïî passe devant moi, dit la duchesse, une si grande et si nombreuse foule de personnages dont le nom éveille un souvenir, que je me trouve quelquefois dans une sorte de tumulte intérieur qui me trouble. Je revois quelqu'un qui s'échappe et dont cependant j'ai affaire. Je )cours après. Je laisse pour cela ceux avec qui je causais. Mais je ne suis pas en peine, je les retrouve parce qu'il me faut de nouveau passer au milieu d'eux.
1. La première édition des Mémoires de la duchesse d'Abrantès eut dix-huit volumes in £%
Aussi j'écoute tous les appels, je n'en repousse aucun. C'est le seul moyen d'arriver. Je n'obtiendrais qu'un froid et plat résultat si d'avance je classais mes souvenirs par année, par mois, par jours, et par minutes. » Ce doit être là un conseil de l'ami Balzac : c'est en effet ce qui convient dans les Mémoires que de laisser ainsi sa plume courir à bride abattue sur le papier, comme disait Mme de Sévigné, et c'est pour cela que je n'aime pas chez la duchesse une érudition dont elle se plaît parfois à alourdir ses volumes : « On voit dans Strabon. » « Tacite disait... » Cette érudition sent la recherche, le rat de bibliothèque et non la grande dame. On en a d'ailleurs la clef dans cette lettre adressée par elle au dircteur de la Bibliothèque nationale : « ...J'ai l'avantage de faire mes compliments à M... et le prier de vouloir bien m'envoyer les œuvres de M. Thomas, ou seulement le volume où se trouve le poème de Jumonville. Je désire en outre l'Histoire philosophique des deux Indes, par l'abbé Raynal. Je renverrai ces livres d'ici à huit jours sur ma parole. J'ai aussi VHistoire de Mariana (2 volumes) et les Mémoires de Noailles, la Correspondance littéraire... Les deux volumes que je demande me sont d'absolue nécessité pour achever l'impression du 6e volume de mes Mémoires. Je renvoie Catherine II l; » Voilà ce qui gâte les Mémoires de la duches-e d'Abrantès : c'est ce « travaillé », cette érudition à coups de dictionnaires et de vieux bouquins : cela leur donne parfois un arrière-goût de pédantisme qui leur messied plus que le trop de négligé de certaines pages. Il est fâcheux que Balzac n'ait point