Bibliothèauô nationale. Manuscrits
passé par là, pour débarrasser la prose de Mme d'Abrantès de ces scories. Car la duchesse lui donnait lecture, le soir, des manuscrits qu'elle devait envoyer à l'impression, et le maître, de son côté, lui glissait à la dérobée quelque conseil discret dont elle avait le bon goût de faire aussitôt son profit. Gomme ces défauts se trouvent surtout dans les derniers volumes, il est probable que, toute au désir de gagner le plus d'argent possible dans le moins de temps possible, elle n'eut pas le loisir de soigner comme elle l'eût voulu ce qu'elle écrivait, non plus que le loisir d'en donner lecture à Balzac. Celui-ci, dont le temps était dévoré par les mêmes nécessités de budget domestique, n'en trouvait plus pour lui donner quelque conseil.
Les Mémoires de la duchesse d'Abrantès ont eu le plus grand succès. Outre leur réelle valeur historique, défalcation faite de quelques défauts que nous avons signalés et de quelques autres dont nous ne parlerons pas, ils vinrent « à ljur heure » comme on dit aujourd'hui, c'est-à-dire après la Révolution de juillet 1830, à un moment de renouveau impérialiste, alors que les républicains et les bonapartistes s'unissaient contre la monarchie bâtarde qui avait pris la place de celle dite légitime ou de droit divin, alors que le crayon de Charlet et de Raffet, les chansons de Béranger remuaient jusqu'au fond les couches profondes du peuple et des bourgeois. Ce mouvement, qui se prononçait aussi au théâtre, devait aboutir au retour de l'homme de Sainte-Hélène dans son cercueil, et préparer l'avènement de l'homme de Sedan.
On a reproché à la duchesse de s'être trop mise en scène dans ses Mémoires. Un malveillant, dans
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des Souvenirs inédits que je publierai peut-être bientôt, va même jusqu'à dire que c'est « un déluge de perpétuelles vanteries. » Assurément « le moi est haïssable », comme l'a dit Pascal, mais dans une certaine mesure seulement et quand on se met en scène maladroitement, avec ses gros sabots ou avec les mains sales. Quand on le fait avec grâce et avec à-propos, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir là de contraire au bon goût. Il me semble même que, si le genre Mémoires, en général, plaît au public, c'est à cause de cet élément de vie et d'intérêt qu'y met l'auteur en se campant lui-même à califourchon sur son livre. Voyez ce que deviendraient les Mémoires si vantés du général de Marbot si ce gascon ne faisait pas ses cabrioles au premier plan de la scène, n'occupait même de sa bruyante personne la scène tout entière! Et pourtant aucun des nombreux faiseurs d'articles sur ces fameux Mémoires n'a songé à dire à l'auteur, en les lisant, que « le moi est haïssable. » S'il l'est vraiment, cela dépend pour qui. Pour la duchesse, il ne l'est pas, du moins je trouve. La publication de cet important ouvrage n'a donné lieu qu'à peu de réclamations, ce qui est remarquable puisqu'un grand nombre des personnages qui y sont mis en scène étaient encore vivants. Le comte Jacques Tolstoï a publié une brochure de 46 pages in-8 ayant titre : Rectification de quelques légères erreurs de Mme la duchesse d'Abrantès, par un Russe. (Paris, Ledoyen, 1834.) Je me borne à l'indiquer aux curieux. J'ai aussi sous les yeux une lettre du général Edouard Golbert à la duchesse, rectifiant, en ce qui le concerne, certains points de détail : il n'y a pas lieu de s'arrêter à ces vétilles.