Correspondance de Balzac
vera au centre de ses relations et surtout elle pourra voir Balzac plus souvent : il perd trop de temps à venir à Versailles, à retourner à Paris, et ce lutteur a besoin de travailler douze ou seize heures par jour. Et puis, on lui a dit que l'affection de Balzac pour elle se refroidit. Elle s'en émeut. Elle lui écrit en janvier 1835 cette lettre empreinte d'une âpre et sauvage énergie de femme qui ne veut pas être délaissée : « Mon, cher Honoré, ils disent tous que vous n'avez plus d'amitié pour moi !... Moi, je dis qu'ils mentent !... Vous êtes non seulement mon ami, mais mon sincère et bon ami. J'ai conservé pour vous une profonde affection, et cette affection est de nature à ne pas changer. Oui, nous sommes attachés l'un à l'autre par de ces liens d'âme, que rien ne rompt jamais.
« Voici Catherine, voici mon œuvre première x. Je vous l'envoie et c'est le cœur d'une amie qui vous l'offre. Que ce soit celui d'un ami qui l'accueille! — Oui, n'est-ce pas?
« J'ai l'âme oppressée de ce propos. Mais il est faux, je l'espère.
1. Catherine II, 1 vol. in-8°. Dumont, 1835. — Cet ouvrage avait d'abord paru dans la Reçue de Paris. MM d'Abrantès écrivait à ce sujet au directeur : « Il faut, pour la peindre, des couleurs peut-être plus vives que celles qu'une femme doit mettre dans son écritoire. Cependant je la déteste si bien que je crois l'avoir habillée d'un habit de sa vraie garde-robe... Pour en revenir à miss Kate, je vous dirai, monsieur, que je n'ai pu la faire en un seul article. Il faudra nécessairement qu'elle occupe deux fois la Reçue d'elle. Un article aurait circonscrit trop de faits, aurait rapproché trop de circonstances qui, par là, se seraient trouvées étranglées, ce qui est bon à laisser faire à Mm* Catherine, seconde du nom et première de l'espèce, qui tuait ses maris comme cela, parce qu'alors on n'a pas les mains sales. — Elle est chez M. de Balzac, qui a eu l'honneur de sa compagnie toute cette nuit... » (Collection de M. le comte Allard du Chollet.)
« Adieu ! A bientôt, bientôt n'est-ce pas ? » l.
A Paris, elle ne songeait pas évidemment — et elle le regrettait bien — à reprendre un état de maison comme celui qu'elle avait eu sous l'Empire, ni même un train approchant. Avant d'arrêter définitivement un appartement, il lui faut du temps pour le choisir. Aussi va-t-elle d'abord dans un couvent de Bénédictines, rue des Bernardins, afin d'être, dit-elle, « plus à portée de voir l'archevêque, homme respectable (ce n'est plus le cardinal Alaury) que j'aime autant que j'estime. » Ce n'est qu'un peu plus tard qu'elle prend, dans le haut de la rue Rochechouart, un appartement au rez-de-chaussée ouvrant sur un jardin. Il n'y avait plus chez elle cette nuée de parasites qui, à l'instar de ce qui se faisait sous l'ancien régime, dans les hôtels de la haute noblesse et de la finance, s'établissaient à demeure, s'y laissaient vivre en toute tranquillité et faisaient concurrence aux domestiques pour ruiner la maison. Mme Thomières. Mme Lallemand... n'étaient plus là : celle-ci, réduite à la portion congrue et tirant vanité de sa misère, — comme si c'était là un mérite ! — la cachait pourtant dans un petit logement de la rue Saint-Lazare où elle travaillait et faisait des chapeaux. A la bonne heure ! Ceci était un vrai mérite. Il n'était plus question pour cette créole, qui avait été si charmante, du farniente doré de jadis à l'hôtel d'Abrantès. Pour la veuve de Junot non plus, hélas ! il n'était plus question de farniente. Elle continuait à écrire, non seulement pour soutenir son modeste train, mais pour venir en aide à ses enfants. Car le manque d'argent la talonnait