Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul
toujours : elle n'avait pas encore appris l'ordre et l'économie ; elle ne les apprendra jamais. Non pas qu'il faille mettre du prix à l'argent, — il est fait pour être dépensé et non amassé — mais on doit le regarder comme un moyen de conserver son indépendance, par conséquent sa dignité et, plus souvent qu'on ne croit, son honnêteté. Il faut donc, avant tout, assurer son indépendance sur une base inébranlable. Mme d'Abrantès n'y avait jamais songé. En ce moment elle était très gênée, fort à court même : son éditeur avait fait faillite ; cela retardait la nouvelle édition de ses Mémoires et comme elle ne touchait le prix d'un volume qu'au moment de sa mise en vente, elle en souffrait. L'épidémie de choléra de 1832, interrompt la publication. La duchesse, qui en a été atteinte, n'entend pas qu'on s'arrête. Elle écrit à Ladvocat : « Vous ne vous occupez de rien. Il est bon d'avoir des précautions pour une maladie, mais permettez-moi de vous dire qu'après tant de terreurs prolongées au delà du terme du bon sens, c'est aussi par trop ridicule. J'ai eu le fléau. J'ai eu seize jours de tortures. Je les ai supportées comme une personne résignée à la volonté de Dieu. Maintenant, quoique convalescente encore, je me suis, dans mon lit même, remise au travail pour remplir mes engagements... Je ne suis que ce que le monde appelle une femme, mais il y a dans cette enveloppe une âme, un cœur d'homme, et d'homme fort. Je vous prie très sérieusement de faire publier les Mémoires... Je paie des billets, je suis poursuivie, — tout est ennui et désagrément dans cette affaire. » 1
l. Collection Joseph Turquan.
Ces ennuis ne l'empêchaient pas de recevoir. Tous les lundis elle avait chez elle une nombreuse réunion. Depuis qu'elle s'était mise à écrire, des hommes de lettres, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Balzac, Chateaubriand, Gavarni, qui s'appelait alors Chevalier et dont le crayon avait autant d'esprit et de talent que la plume, Mme Ancelot et son mari, M1Ie Soumet et son père, les deux frères Musset, le duc Victor de Broglie \ qui avait épousé la fille de Mme de Staël, le marquis de Custine, M. de Forbin, qu'elle avait connu chambellan de la princesse Pauline et qui, devenu directeur des musées royaux, était demeuré homme d'esprit et ne dédaignait pas de mettre les pieds chez une femme qui dérogeait, aux yeux de quelques-uns, parce qu'elle avait du talent. Il s'était cependant fait un peu tirer l'oreille pour venir, celui-là ; les courtisans n'aiment guère les puissances déchues : « Vous me traitez avec tant de rigueur, lui écrivit-elle un jour, qu'en vérité je n'ose plus vous demander une marque d'amitié... J'ai été jugée par beaucoup de gens, par vous-même, par la prévention enfin qui pèse sur une femme à la mode et dans le monde. Je me dépouille chaque jour de cette quantité d'oripeaux dont cette prévention m'avait affublée. On trouvera dessous une femme non pas valant mieux qu'une autre, mais beaucoup au-delà par exemple de ce qu'on pouvait croire. Une chose m'afflige, — elle m'afflige profondément : c'est qu'avec mon cœur fait pour comprendre et sentir les impressions généreuses et tous les liens d'amitié, j'aie été méconnue par