‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 71 sur 115 · Collection de M. le comte Allard du Chollet · texte numérisé non relu

Collection de M. le comte Allard du Chollet

Abrantès. — 2g

peau de moutons, elle parvint à se constituer un salon. La curiosité y fut d'abord pour quelque chose. On voulait voir comment cette femme, qu'on avait connue la plus riche et la plus élégante de Paris, et qui maintenant s'était jetée d'une plume si alerte dans la littérature et se mêlait de publier des Mémoires, se tirait d'affaire dans la nouvelle situation qu'elle-même s'était faite. Mais, quand on rencontra Balzac, qui ne manquait pas un de ses lundis, quand on rencontra Victor Hugo, Alfred de Musset, d'autres noms connus, on revint, même le fonctionnaire courtisan qu'était M. de Forbin, et le salon fut fondé.

La duchesse d'Abrantès adorait la causerie. Je ne lui en ferai pas un reproche : c'est, paraît-il, une distraction agréable. Pourtant, causer, c'est perdre son temps et celui des autres. Ne pourraiton employer ses loisirs moins stérilement ? On cause trop en France, et l'on ne travaille pas assez ; il y a plus de bavards que d'hommes d'action. Cependant quand on ne fait pas métier de bavarder sa vie, qu'on se borne à causer, en quittant sa table de travail, pour réduire les entorses du cerveau chez soi et chez ses amis, c'est la chose la plus naturelle. Chez Mme d'Abrantès, donc, le soir, après le dîner, quand le temps le permettait, on continuait au jardin les conversations du salon ou de la salle à manger. Le charme de ces réunions était, outre la grâce accueillante de la duchesse et le naturel de ses manières, une liberté complète et de bon aloi qui ne ressemblait pas plus à la froideur guindée de certains salons du temps de l'Empire, qu'au débraillé de certains autres au lendemain de

1830. Quand elle n'avait que trois ou quatre personnes, Mme d'Abrantès, tout en causant, s'occupait de son jardin ; un sécateur à la main, elle coupait une rose fanée, une petite branche morte... Elle se mettait même à arroser et plus d'une fois Victor Hugo alla remplir à la pompe les arrosoirs. C'étaient pour elle de beaux jours, plus savoureux que les fêles de jadis aux Tuileries. C'est dans une de ces réunions du soir, au mois d'octobre 1835, que Balzac écrivit sur l'album de Mme Aubert, qui l'avait prié d'y mettre quelques mots, la jolie petite boutade reproduite ci-contre en fac simile et dont je dois la communication à M. G. Aubert. C'est, au dire de M. de Lovenjoul, le plus curieux spécimen qui existe des différentes écritures de Balzac.

Parmi les habitués du salon de la duchesse se voyait presque chaque lundi le comte Jules de Castellane. Il avait une cinquantaine d'années et environ deux cent mille francs de rente. C'était, a dit son cousin Boni de Castellane, « un homme d'esprit original s'il en fut, avare, hâbleur et au fond bon enfant. » 1 D'autres aiment les actrices, lui raffolait de théâtre, au point qu'il en voulut un à lui. Il fit donc construire une salle dans le jardin de son hôtel et sa troupe fut composée d'amateurs. Il n'était pas marié ; le monde y fut un peu mêlé pour débuter ; mais, comme il s'agissait de s'amuser, on ferma les yeux et on vint tout de même. Ce n'est que plus tard que « la bonne compagnie y fut en majorité. » 2 Invitée à donner

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