‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 74 sur 115 · MBe Ancelot, Foyers éteints, p · texte numérisé non relu

MBe Ancelot, Foyers éteints, p

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duchesse d'Abrantès. La misère ne sied, à personne, à une duchesse moins qu'à tout autre. Et si on la doit admirer de s'être mise courageusement au travail pour gagner sa vie, on déplore son incapacité à se discipliner, on regrette de la voir gâcher toujours, gaspiller cet argent si péniblement gagné, gaspiller par conséquent ses veilles, ses souffrances, son travail, sa moelle, son sang, tout...

Ne croyez pas que la duchesse d'Abrantès fut la seule, dans ce monde de hauts « intellectuels », à vivre avec une pareille imprévoyance, à être constamment gênée et jamais sûre du lendemain. Parmi ses amis seulement, Chateaubriand, grand seigneur en tout, dans les choses de la vie comme dans les lettres, n'a jamais eu la petitesse d'accumuler les écus et de se réjouir bêtement en les comptant et en ne les dépensant pas : Balzac, toujours endetté, comme elle, comme elle aussi se tuait de travail pour satisfaire ses créanciers et, comme elle encore, en traîna le boulet toute sa vie et mourut à la poine. Benjamin Constant, dénué de dignité, emprunta à Mme de Staël, à M. Laîné, plus tard à Louis-Philippe ; Alexandro Dumas était un vrai panier percé, et des plus drôles : il mourut incorrigible, mais ses derniers jours ne furent pas drôles. Tous ignoraient la valeur de l'argent. Lamartine donnait dans le même défaut : « Bien n'était moins poétique que Lamartine chez lui, dit Arsène Houssaye ; ayant horreur de l'argent, il n'était préoccupé que de la question d'argent. » Roger de Beauvoir, à la même époque, défrayait de ses folies d'argent et de ses fantaisies ultra capricieuses, plus que

de ses livres, la badauderie imbécile des Parisiens de salon, et rivalisait avec le jeune duc Napoléon d'Abrantès pour « épater le bourgeois », qu'on me passe cette expression vulgaire. La mode n'était pas contagieuse pour tout le monde, et si la duchesse d'Abrantès en était atteinte et avait même contribué à l'établir, la marquise de Coigny, elle, ne donnait pas dans ce travers et tombait dans le vice opposé ; elle « coupait une chandelle en deux » et les liards en quatre, ce qui lui procura la douce satisfaction de mourir en laissant plusieurs millions d'économie après s'être privée de tout durant sa vie ; Mme Corbière, femme du ministre de l'intérieur de Louis XVIII, trouvait moyen d'être encore plus mesquine que cette marquise, plus bourgeoise que cette grande dame, et la duchesse d'Abrantès, chez qui il se consommait énormément de sucre, reproche à Mme Corbière de mettre le sien sous clé et de sucrer elle-même un verre d'eau quand par hasard on ne craignait pas de la ruiner en lui en demandant un, pour qu'on n'eût pas la tentation de prendre deux morceaux de sucre.

Mme d'Abrantès, cependant, tenait, autant que possible, à ne rien laisser paraître de sa gêne. Aussi, pour gagner davantage, travaillait-elle davantage. Elle fit livres sur livres ; elle tira au volume comme d'autres tirent à la ligne. Mais son caractère s'aigrissait à ce métier et l'on en trouve des preuves dans sa correspondance avec son éditeur. Comme celui-ci s'est permis de modifier une phrase de sa copie, elle écrit : « Et puis, mettez-vous donc sous presse ! Est-ce donc pour encore toucher à ce que je ne veux pas qu'on

touche ? » 1 — Dans une autre lettre : « Je suis trop en colère pour écrire. Je dirai seulement que la première fois qu'on s'avisera de toucher à une virgule de ma copie, je ferai faire un fac-similé de la correspondance et de l'original... » 2 — Et puis : « J'ignore, monsieur, quelle est la personne qui prend assez d'intérêt à moi pour s'obstiner à faire ce qu'on appelle des corrections à ma copie... Depuis la première feuille de mes Mémoires, j'ai défendu à M. Ladvocat... de faire changer une virgule à ce que je lui envoie. Si mon style n'a pas le bonheur de lui plaire, il n'avait qu'à me le dire. » 3. Mais, on la savait pauvre et, comme avec les pauvres, on ne se gênait pas.

Il y avait cependant plus pauvre qu'elle et elle n'hésita pas à se gêner, elle, pour aider une autre épave de l'Empire. Mme Wyse, fille de Lucien^ Bonaparte, était tombée dans une misère véritable : son père, sous prétexte qu'il était fâché avec elle, ne venait pas à son secours. Mme d'Abrantès l'accueillit : il faut bien que les malheureux s'entr'aident, car s'ils devaient compter sur les riches !... Elle fut parfaite pour elle, l'aida de ses relations et de ses pauvres deniers, la conduisit dans les salons qu'elle fréquentait4. Elle écrivit même à Lucien Bonaparte, au nom de leurs vieux souvenirs d'enfance, pour le réconcilier avec elle, et mit tout son cœur dans cette lettre. Gitons-

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