‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 76 sur 115 · Collection de M. G. Aubert · texte numérisé non relu

Collection de M. G. Aubert

père était allé si souvent chez Mme de Permon x et dont la duchesse avait évoqué vainement le souvenir.

Cependant la situation difficile de la pauvre duchesse commençait à ne plus pouvoir être dissimulée. Mme Ancelot nous a initiés aux secrets de cette détresse, compagne d'une telle richesse d'esprit et de sociabilité fine et délicate. Un soir, rentrant du théâtre chez Mme Ancelot, Mma d'Abrantès s'était écriée : « Qu'on est donc bien ainsi ia nuit pour causer ! On ne craint ni les ennuyeux ni les créanciers. » La pauvre femme ne pouvait en effet se corriger de la faiblesse de faire des dettes, et les créanciers l'assiégeaient de réclamations qui n'étaient pas toujours formulées avec un respect exagéré. Sa pension de veuve, elle la partageait entre ses deux filles : car son aînée n'avait pas eu ia santé assez forte pour résister aux fatigues de la vie de sœur de charité et était rentrée chez sa mère. Elle se maria plus tard, à quarante et un ans, avec M. Amet, employé des postes. Comme leur mère, Joséphine et Mmo Aubort s'étaient mises avec un courage digne d'éloges à la littérature ; elles faisaient avec talent et succès des articles dans la Sylphide, journal de modes fondé par M. de Villemessant, dans la Presse, dans d'autres jour-

1. Voici une circulaire imprimée, ou prospectus, annonçant cette petite entreprise commerciale :

« Madame Wyse, rue Sainte-Croix-d'Antin, n° 1, à l'entresol, a l'honneur de vous faire part qu'à partir du 5 janvier elle ouvre une table d'hôte à 10 francs par tête. — On peut être assuré de trouver chaque soir chex ello une réunion choisie. » (Collection de M. G. Aubert.^

naux aussi. « Mmo Amet, a écrit M. de Villemessant, était une personne distinguée ; elle ne manquait pas de savoir-faire dans sa spécialité... »x Et la comtesse Dash dit : « Mma Aubert, dont le talent fin et distingué la place au premier rang parmi les femmes qui s'occupent des plaisirs et des goûts de leur sexe, sait donner un tour charmant à ses chroniques de modes et rendre intéressante la description des robes et des chapeaux. C'est un vrai tour de force. » 2

Les deux sœurs ne se bornaient pas à avoir esprit et talent : elles trouvaient le temps d'avoir du cœur et, dans les moments difficiles, c'est elles qui venaient en aide à leur mère. Ces deux femmes sont dignes de toutes les vénérations. Ici, on peut se demander pourquoi le jeune duc d'Abrantès, leur frère aîné, avec ses six mille francs de rente, ne s'associait pas à. elles. Il avait, ma foi, bien autre chose à faire du majorât que lui avait sauvé sa mère : avec la goutte de sang grec qu'il tenait d'elle, il avait reçu une goutte du miel de l'Hymète : il faisait des vers, il faisait le beau et surtout il faisait des sottises. Jl était ainsi devenu la proie d'une maîtresse après l'avoir été de beaucoup. C'était un bohème, mais d'autant de distinction que d'originalité. De l'esprit, mais pas de tête. Théodore de Banville, qui fut son ami, lui a consacré tout un chapitre dans ses Souvenirs 9. Il était d'ailleurs un confrère de ce grand poète, car, s'il avait de la facilité à tout, ce qui l'empêcha de

1. Voir H. de Villemessant, Mémoires d'un journaliste, t. I, p. 89-192.

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