‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 77 sur 115 · Théodore de Banville, Mes souvenirs, p · texte numérisé non relu

Théodore de Banville, Mes souvenirs, p

rien faire, du moins de raisonnable ou avec suite, il avait un goût très prononcé pour la musique et la poésie, malheureusement un plus prononcé encore pour les plaisirs. Au lieu de vivre auprès de sa mère, pour leur bonheur mutuel et aussi pour augmenter leur aisance en réunissant leurs ressources, il vécut de son côté : il alla loger rue des Grès, aujourd'hui rue Gujas, et y prit une chambre d'étudiant pauvre. Son logeur le nourrissait. Sa seule occupation était de se promener toute la journée au jardin du Luxembourg. Mais, le 1er de chaque mois, il touchait les cinq cents francs de sa pension, donnait à son logeur les trois ou quatre louis de sa dépense mensuelle, ouvrait un tiroir de sa commode, prenait ses beaux effets et s'habillait en dandy. Ainsi fait, il passait sur la rive droite, mettait une fleur à sa boutonnière et ne revenait rue Gujas que lorsqu'il n'était plus gêné par la présence d'un seul sou dans sa poche. Il cuvait alors dans une longue abstinence les indigestions de plus d'une sorte qu'il s'était données en quelques jours de liesses et de festins. Il était heureux comme cela et sa mère n'essayait plus de troubler par d'inutiles et vaines remontrances un bonheur dont son indulgence pour les premières frasques du jeune homme était un peu responsable.

Original et « blagueur » comme pas un, d'une gaieté imperturbable, plein d'esprit, plusieurs de# ses mots ont été conservés. Montrant un jour une feuille de papier timbré qu'il venait de transformer en un billet, il dit : « Vous voyez ce papier ? Tout à l'heure il valaii cinquante centimes ; maintenant que j'y ai mis ma signature, il ne vaut plus

rien du tout. » — Une autre fois, étant avec un ami (il en avait toujours au commencement du mois), celui-ci fait mine de s'engager dans la rue Feydeau. « Non, non ! s'écria le jeune duc, pas dans cette rue, on pave ! » La vérité est que la rue était admirablement pavée, qu'il n'y avait pas le moindre ouvrier occupé au moindre travail de voirie, mais que son marchand de gants, cravates et mouchoirs avait sa boutique dans cette rue et qu'il ne tenait pas, en se laissant voir, à rafraîchir la mémoire d'un créancier qui ne songeait peutêtre plus à lui. Mais le mot « on pave » fit fortune dans ce monde de la « jeunesse dorée » en général fort désargenté, dont le jeune duc était, avec les deux fils du duc de Rbvigo et les deux fils du comte Bertrand, le plus original chef de file.

Cette vie de bohème, très en honneur parmi les jeunes fous de Paris, — c'était le moment où Mùrger publiait son roman, à six centimes la ligne, dans je ne sais plus quel journal, — n'avait cependant rien de si séduisant. Théodore de Banville, en sa qualité de poète, n'en voit qu'une des facettes, la trouve curieuse, originale, brillante, s'en amuse et amuse ses lecteurs en la faisant étinceler à leurs yeux. Mais la mère du jeune homme ne s'amuse pas en lui voyant mener cette vie insensée, lui, si bien doué et qui aurait pu, avec un peu de volonté, — de direction aussi, disons-le — réussir en tout ce qu'il aurait entrepris. A de certains jours elle en était désespérée : « Oh ! que ton frère est coupable, lisons-nous dans une lettre qu'elle écrivait à Mme Aubert ; pas de cœur, pas d'âme !... Il sait comment nous sommes, il le sait et rien ne sort de cette tête vide de tout, excepté

430 LA GÉNÉRALE JUXOT

d'un vent empesté, — rien,ricn, que de ce vent maudit... Quand je te disais que cette fille... — Ne lui en souffle pas un mot ; il faut encore se taire ! — L'horizon deviendra meilleur, et alors... » x

On voit que si la vie de bohème a un côté si brillant à de certains yeux, elle a un revers, — et ce revers est sombre et triste à faire pleurer. Combien de mères en ont fait la cruelle épreuve !

Cependant Mme d'Abrantès se déballait au milieu de ses travaux, de ses peines, de ses plaisirs, de ses amis et de ses créanciers, faisant face à tout et arrivant, malgré son éternel manque d'ordre, à ne pas trop laisser voir sa gêne. Cependant elle apparaissait. « Je n'ai jamais vu, a écrit une habituée de son salon en 1836, une maison où il y eût en même temps plus de gaieté et plus de tristesse. Un soir on riait de bon cœur, et la duchesse était joyeuse entre tous ; quand la conversation languissait, elle avait quelque bonne histoire bien drôle sur des femmes de la cour impériale, et jamais une verve plus intarissable n'avait fait jaillir de ses paroles de plus folles plaisanteries : on en oubliait l'heure du thé, qui se prenait d'ordinaire chez elle à onze heures. Ce soirlà, minuit avait sonné depuis longtemps, lorsqu'on s'assit autour de la table. Et pourquoi ce long retard ? C'est que, le matin même, le besoin d'argent s'était fait sentir d'une façon tellement impérieuse, que l'argenterie tout entière avait été mise en gage, et, au moment de prendre le thé, on s'était aperçu que, des petites cuillers étant de première nécessité, il fallait en aller emprunter à

Page 1