‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 8 sur 115 · Comtesse de Sai.vii^âllaire, Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Comtesse de Sai.vii^âllaire, Souvenirs, p

rai Bonaparte à Fréjus vint mettre toutes les têtes «n délire. Laurette était déjà assez grande pour savoir observer ; elle était bien placée pour bien voir : intime de tous les membres de la famille Bonaparte, elle vit et entendit beaucoup de choses qui se gravèrent dans sa mémoire et, depuis, dans l'Histoire. Grandie au milieu des phases de la Révolution, nourrie de Plutarque, son âme, toute aux grandes choses, comprenait déjà la portée des événements au milieu desquels elle vivait.

Pendant presque toute la journée du 18 brumaire, elle demeura auprès de Mme Letizia Bonaparte ; elle fut dans son intimité, dans l'intimité de sa pensée ; le soir, elle fut avec elle au théâtre Feydeau. Pendant ce temps, son frère était avec Joseph Bonaparte, et son beau-frère, M. de Geouffre, à Saint-Gloud. Bien d'autres témoins et acteurs, dans cette célèbre journée, vinrent ensuite joindre au témoignage de ceux-là le récit de ce qu'ils avaient vu et entendu : qui donc pouvait être mieux renseigné, mieux « documenté » comme on dit à présent, que la duchesse d'Abrantès pour faire le récit mouvementé et bien vivant de ce qui se passait, pendant le drame, dans les coulisses du théâtre, c'est-à-dire dans la famille et chez les amis du grand acteur de la journée, le général Bonaparte? La famille de Permon fut ravie de ce coup du sort qui venait de porter au pouvoir celui qui avait été jadis son plus intime commensal, et l'on déplora la malheureuse fâcherie qui l'en avait éloigné. Mme de Permon, plus vive qu'intelligente, était trop superficielle, grâce à son instruction négligée, pour mesurer tout d'abord l'immensité du pas qu'avait fait Bonaparte. Grande questionneuse et

plus réfléchie, sa fille comprenait mieux la révolution qui venait de se produire. Avait-elle donc le pressentiment que sa destinée allait être bientôt liée à celle de ce jeune général, qui l'avait connue enfant, qu'elle avait un jour surnommé « le chat botté » à cause de ses jambes maigres flottant dans des bottes trop larges, et qui était devenu le premier personnage de l'Etat? Elle ne le prenait cependant pas encore tout à fait au sérieux, sans doute parce que sa mère, dans son dépit de s'être brouillée avec un tel personnage, cherchait à démontrer à chacun, et surtout à elle-même, qu'il n'en était pas un. N'en est-il pas toujours ainsi devant l'élévation subite d'un homme qu'on a vu enfant et auquel on refuse les capacités qu'on accorde si facilement à un inconnu?

Le gouvernement nouveau grandit vite dans l'estime et dans l'affection de tous, mais nul cœur n'était plus attaché au Premier Consul que celui de Laurette. Sa mère, elle, s'obstinait à lui dénier tout mérite : elle aurait cru déroger en convenant qu'un homme, envers qui elle avait quelque tort, eût quelques qualités. Elle avait cependant le tact d'empêcher qui que ce fût, devant elle, d'en dire du mal. Mais, en famille, elle ne se gênait pas ; elle prétendait avec une sorte de dépit jaloux, et c'était l'avis de tous ses amis royalistes, qu'il ne se maintiendrait pas longtemps à ce poste difficile. Et, cette méchante prédiction lancée, elle paraissait consolée. Il ne lui arrivait pas souvent de parler politique, mais on voit que lorsqu'elle se mêlait de le faire, elle ne voyait pas juste : c'est que, comme les autre femmes, et aussi à la façon des amoureux, elle raisonnait avec ses sentiments, par

conséquent avec sa sottise, et non avec sa raison. En politique comme en amour, il est difficile de se dégager de toute prévention, de garder une impartialité absolue et de ne pas jeter dans un des plateaux de la balance ses préférences, ses goûts, ses amitiés, ses regrets aussi peut-être avec ses espérances, et dans l'autre ses aversions et ses rancunes : là encore, l'esprit est la dupe du cœur.

Chez la jeune Laure, il ne l'est pas. Elle a beau demeurer reconnaissante des poupées que le général lui donnait, elle a beau conserver cette affection pour l'homme qui, il n'y a pas si longtemps encore, la faisait jouer et sauter sur ses genoux, elle sait parfaitement faire la part du vrai et la part du faux dans la façon un peu leste dont la mauvaise humeur de sa mère se plaisait à l'habiller.

Après l'hiver exceptionnellement brillant de 1799 à 1800, surtout si on le compare aux tristes hivers que l'on avait eus depuis dix ans, la France semblait renaître au bonheur. La campagne qui devait se terminer par le coup de foudre de Marengo était commencée. On savait que l'armée, dite de réserve, venait de franchir le Saint-Bernard, et il n'entrait dans l'esprit de personne de douter du résultat final. Toutes les aines alors étaient tournées à la Plutarque : les idées d3 gloire, de sacrifice pour la grandeur de la patrie, séduisaient plus les jeunes hommes que le goût du bien-être et de l'argent, — ce vil argent qui fait battre tant de cœurs aujourd'hui et pour lequel on voit sacrifier si facilement honneur et dignité chez tant de gens! Avec cet amour de la patrie et cette abnégation de soi-même marchait naturellement l'amour du b^au, l'amour du grand, qui ne sont que des suc-

cédanés de l'amour, dans la plus haute et la plus noble acception de ce mot, aussi galvaudé en général que la chose elle-même. Mais il faut de ces crises, comme celles de la Révolution, pour qu'un peuple amolli par de trop longues et de trop profondes corruptions, se ressaisisse et redevienne lui-même en se retrempant aux grandes et saines émotions, sources des grandes choses. La jeune Laure, en revenant un soir de juin de la campagne, où elle était allée passer la journée avec sa mère, apprend aux barrières la victoire de Marengo : elle sent avec la même intensité que le peuple qu'elle traverse, la joie patriotique de la victoire. Oh! oui, elle était bien faite pour être la femme d'un soldat de ces temps héroïques, d'un aide de camp de « l'homme des siècles » cette jeune fille qui, plus tard, a écrit, à propos des victoires impériales : « Nous payons cher ces jours de bonheur. N'importe : à ce prix on peut souffrir. » Connaissezvous beaucoup de jeunes gens à présent, capables, non pas d'avoir, — ce serait leur trop demander — mais de comprendre la mâle grandeur de ces paroles?

L'âme de Laure était donc maintenant arrêtée dans ses grandes lignes. Elle les avait trouvées et s'y était fixée grâce aux ouvrages sérieux, aux livres d'histoire qu'elle lisait sans cesse, — et l'on se rappelle que Plutarque était au premier rang de ses auteurs favoris. Il est, me dit-on, quelque peu démodé aujourd'hui... Quoiqu'il en soit, malgré une gravité précoce due à ses lectures, l'esprit de Laurette conservait un côté frivole, futile, en l'air, puéril même à certains moments, qui détonnait à côté des rares qualités de sérieux et d'analyse, des

idées générales et profondes qui se faisaient jour dans sa conversation. Cela tenait évidemment à ce que cette enfant n'avait pas eu d'enfance. Comprimée comme elle l'avait été par les événements de la Révolution dont le contre-coup ne s'était cependant que peu fait sentir dans sa famille, cette sève naturelle, cette joie de vivre qui s'échappe à tout instant de l'âme d'un enfant, comme la vapeur s'échappe de la soupape d'une machine sous pression, le beau poëme de l'enfance avec ses fusées de gaieté n'avait pu trouver chez Laurelte à se faire jour : maintenant qu'elle était grande, que le calme était revenu dans le pays et la sécurité dans les familles, la nature reprenait ses droits et l'on constatait parfois, non sans étonnement, des traits absolument enfantins chez cette grande fille de quinze ans.

Laurette n'avait pas été enfant; elle ne fut pas non plus jeune fille. Il est probable qu'elle ne pensait nullement encore au mariage, mais d'autres y pensaient pour elle. C'était un peu tôt : mais que voulez-vous? Malgré la Révolution, on se ressentait encore de cet usage de grande compagnie de marier des petites filles et chaque mère faisait pour ses filles comme il avait été fait pour ellemême, sans songer que ce n'était peut-être pas ce qu'il y avait de plus raisonnable. Mais, toute petite fille qu'elle était encore, Laurette savait que tout n'est pas fêtes et. liesses dans la vie: elle avait assisté aux derniers moments de son père au milieu de circonstances particulièrement dramatiques; elle venait d'assister à ceux de Mme Lucien Bonaparte, qui avait été pour elle une amie bonne et dévouée. Elle s'était donc déjà frôlée à la ter-

Abrantès. — (.

rible majesté de la mort, ce qui avait achevé de donner à son caractère ce côté sérieux que la frivolité dominera trop souvent, mais qui se retrouvera au fond de son âme dans les circonstances graves ou difficiles. Elle eut, pour surcroît, à soigner de nouveau sa mère dans une longue et cruelle maladie. Enfin une terrible alerte, des malfaiteurs qui s'introduisirent de nuit dans l'hôtel et l'auraient sans doute massacrée, ainsi que sa mère et son frère, si elle n'avait conservé le plus beau sang-froid, — tout cela bronza son âme. Et si elle était encore bien petite fille sur plus d'un point, sur d'autres elle était déjà femme, homme même pourrait-on dire.

Mme de Permon songeait donc à la marier. Peutêtre, avec sa santé délicate, pensait-elle qu'elle pouvait, un jour ou l'autre, être enlevée prématurément à sa fille : que deviendrait alors la pauvrette sous la seule protection d'un frère qui l'aimait assurément beaucoup, mais que ses affaires empêcheraient de s'occuper d'elle et de son établissement aussi activement qu'il le faudrait et qu'il le voudrait? Peut-être aussi, dans une pensée moins désintéressée, ne cherchait-elle à marier Laurette au plus tôt que pour se marier de son côté : un mari est, paraît-il, quelque chose de si bon que, lorsqu'elle en a eu un, une femme ne peut plus s'en passer et n'a de cesse qu'elle ne lui ait donné un successeur. Les veuves se remarient toujours. Et puis Mme de Permon avait besoin de distractions, le médecin ne cessait de les lui ordonner : qui lui en donnerait plus que le mariage et un mari?... Quoi qu'il en soit, elle se montrait fort pressée de se débarrasser de sa fille. Une de ses

amies lui avait déjà parlé en faveur d'un parti qu'elle trouvait superbe, mais qui n'était que riche. Alme de Permon s'était échauffée sur ce projet : elle n'en voulait voir que les avantages et fermait obstinément les yeux sur les inconvénients. Ceux-ci étaient graves, ou plutôt, à vrai dire, il n'y en avait qu'un : l'âge du prétendu. Le jeune homme se trouvait avoir dépassé soixante-quinze ans1. Mme de Permon, autoritaire, passablement égoïste aussi, comme tout enfant gâté, bien que sa fille ait le bon goût de n'en rien dire, désirait fort ce mariage : comme il lui convenait, elle ne s'inquiétait pas de savoir s'il convenait aussi à Laurette. Il eût été fou, odieux, criminel, <l donner à un vieillard : sa mère le voulait pourtant, et, dans la joie de son âme, elle s'était ouverte de ce projet à son amie la plus intime, Mme de Cazeaux. Celle-ci n'en avait pas été enthousiaste, oh! mais pas du tout, et, sans oser cependant le combattre en face, elle disait à la jeune fille, lorsqu'elle la trouvait loin de sa mère :

— Laurette! Laurette! Vous n'êtes pas sage, mon enfant, d'épouser votre grand-père!

1. M™* de Permon était trop femme du xvni' piècle pour ne ptas trouver naturel un tel projet. Si elle avait été assez avisée pour lire autre chose que Télemaç/ue, ces lignes de son contemporain Chamfort lui seraient peut-être tombées sous les yeux et lui auraient donné à réfléchir :

« Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des éfr considérables, applaudir au bonheur de M11* ***, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse de M. ***, vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche. Si qui caractéôtise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, c'est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles. »

Si Laurette avait été consultée, il est certain qu'elle aurait été plus sage que sa mère et que ne le supposait l'amie de sa mère; mais elle n'avait pas été consultée. On s'était borné à lui faire part à elle-même de son propre mariage, un peu plus tôt qu'aux autres, voilà tout. Aussi, quand Mme de Permon, triomphante, le lui annonça, la pauvre fille se jeta à ses pieds, la pria, la supplia avec une telle révolte de tout son être de ne pas la jeter dans une pareille galère, qu'elle finit par avoir gain de cause. Inconsciente dans son monstrueux égoïsme de femme gâtée par la vie et par les vivants, sa mère ne s'était pas doutée que son projet n'était autre chose qu'un épouvantable abus de la puissance maternelle.

C'était d'ailleurs la mode, dans ce siècle finissant, que ces mariages disproportionnés. De plus, Mme de Permon était Corse et, dans la société corse, où les choses les plus absurdes sont les mieux accueillies, ce en quoi elle n'est guère différente de la société parisienne, la mode en sévissait bien plus encore que dans celle-là. Allez donc vous étonner ensuite de la fâcheuse tournure que prenaient les ménages! Le libertinage excessif du XVIIP siècle en avait été la conséquence fatale. Mais aussi, cette idée de donner un vieillard à une enfant! Pour faire un mari, il paraît qu'alors c'était suffisant. Mais ce vieillard était riche et Harpagon aurait pu ajouter qu'il prenait ]a petite sans dot. Et puis, la mère, une fois débarrassée de sa fille, se remarierait de son côté. Avec un vieillard? Oh! que nenni! C'était bon, cela, pour la petite Laurette, car, lorsque Mme de Permon épousa quelques mois plus tard M.

Lequien. de Bois-Cressy, celui-ci était loin d'être un septuagénaire. Est-ce qu'on a jamais été plus difficile pour le bonheur des autres que pour le sien? Et n'a-t-on pas eu de tout temps l'esprit de sacrifice plus développé pour les autres que pour soi?... Quant aux mariages, pour que les époux soient assortis, il faut, voyez-vous, que le hasard s'en mêle, car si les hommes sont peu entendus dans l'art difficile de se choisir une compagne, les femmes ne le sont pas davantage pour trouver leur « mâle » ou celui de leurs filles.

Mme de Permon se résigna donc et prit, faute de mieux, le parti de la raison. Mais le vent décidément soufflait au mariage. A peine la candidature du vieillard était-elle écartée, qu'une amie de Mme de Permon, Mme d'Orsay, lui fit des ouvertures de la part d'un charmant jeune homme, porteur d'un des plus vieux noms de la vieille France. La duchesse d'Abrantès ne peut se défendre d'une petite pointe d'orgueil, bien légitime après tout, en se le rappelant. Mais on n'avait pas eu la sage précaution de se mettre préalablement d'accord sur certains points accessoires qui, en mariage, sont plus importants que ne le pensent d'ordinaire les amoureux, les poètes ou les savants : le jeune gentilhomme, qui n'était rien de tout cela, avait une trop haute opinion de sa valeur matrimoniale pour épouser une jeune fille qui n'apportait guère en mariage que des qualités. Que voulez-vous? Ce sont là des choses qui ne figurent pas au contrat, sans doute parce qu'on aurait trop peu souvent l'occasion de les y inscrire; il paraît aussi qu'on n'en a que faire en mé-

nage : tout cela, pour tes maris comme pour les notaires, ne vaut pas de bonnes terres au soleil et de bonnes rentes. Et le projet échoua sur l'éternelle question de fortune.

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