A preuve, Achille et Patroche, Havmodius et Aristogiton
avec Théodore Leclercq et disait sans honte de sa propre honte : « Quand on a un vice, il faut savoir le porter 1. » Il faudrait surtout savoir le vaincre. M. de Gustine n'avait pas assez d'audace pour se faire gloire du sien, et avait encore moins de caractère pour s'en défaire et le jeter aux ordures. « Au vu et su de toute la société française, il y pataugeait... et subissait, tête basse, le mépris public... » 2 La duchesse d'Abrantès ignorait tout cela quand elle admit chez elle le marquis de Gustine, et c'est avec plaisir qu'elle vit revenir cet homme d'apparence si séduisante et d'un esprit si fin, qui, de plus, avait un beau nom et une belle fortune. Il était un peu plus jeune qu'elle, ce qui n'ôtait rien à la satisfaction qu'elle avait à le recevoir. Elle le trouva si attrayant qu'une douce intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. « Il fut, dit la comtesse Dash, bientôt question de mariage : la pauvre duchesse accepta, d'abord pour ses enfants, à qui elle pourrait ainsi venir en aide, et, insensiblement, heureuse de se croire aimée, elle retrouva les impressions de sa jeunesse 3, elle renaquit à l'espérance et à la passion.
1. Je ne le préciserai qu'en latin en rappelant simplement ce vers de Virgile :
Formosum pastor Corydon ardebat Alexin Gustave Flaubert, dans sa Salammbô, prête aussi de pareils traits de mœurs à des soldats gaulois, dans les troupes mercenaires carthaginoises.
2. Philarète Ciiasles, Mémoires., t. I, p. 340. — Cf. de Villemessant, Mémoires d'un journaliste, t. I, p. 101.
3. Mm8 d'Abrantès a écrit elle-même dans ses Mémoires : « ... Il est des sentiments qui peuvent longtemps sommeiller et il existe de fraîches matinées à tout âge. » Elle ne se doutait pas, quand elle écrivait ces mots, qu'elle les justifierait bientôt pleinement.
13g LA GENERALE JUNOT
Tout son être refleurit comme un automne prolongé. Ce fut pour elle une régénération, une résurrection pour ainsi dire. Elle aima de toute son âme : elle le dit, elle le montra. C'était en même temps de la reconnaissance, du dévouement, une tendresse infinie, un enivrement très concevable en retrouvant ce qu'elle croyait perdu sans retour, un sentiment plein de charme, un •cœur qui sût apprécier et comprendre le sien. » 1
Tout à coup le marquis de Gustine cessa ses visites. On a prétendu qu'il n'était allé chez la duchesse d'Abrantès que pour se réhabiliter devant le public en affichant pour elle un sentiment digne d'un homme d'honneur, faire tomber ainsi les bruits qu'il savait qui couraient sur lui et montrer quïl était capable d'aimer une femme, — mais il n'y avait nulle intention de mariage au bout. L'effet sur le public ayant été produit, il avait disparu.
La pauvre duchesse, que ses amis avaient eu tort de ne pas prévenir de ce qu'était, comme homme, le marquis de Custine, fut au désespoir de cet abandon. Ce fut pour elle le coup de la mort, surtout quand on lui eut fait comprendre qu'elle avait été jouée par un misérable. A partir de ce moment elle ne fit plus que souffrir et sa vie ne fut qu'une lente agonie. La gêne s'accentuait par surcroît. La pauvre femme ne faisait plus, d'ailleurs, mystère de cette gêne, qui finit par être le tourment de ses amis après avoir été le sien. Elle essaya de leur emprunter de l'argent. Elle les
1. Comtesse Da.su, Mémoires des autres, t. IV, p. 225-229. - Cf. H. de Villemessant, Mémoires d'un journaliste, t. I, p. 101-103.
vit alors déserter sa maison avec ensemble. Ses demandes avaient fait l'effet d'une machine pneumatique. Le monde n'aime pas les malheureux1 : il se réunit pour s'amuser et non pour faire le bien : si par hasard il le fait, c'est qu'on le lui présente sous les plis d'un plaisir, et, ce plaisir, il le paye, comme sa place au théâtre. Le bien, on est obligé de le sucrer ou dorer, comme une pilule, pour le lui faire faire. La vue du malheur l'éloigné et, de tous les malheurs, la pauvreté est celui qui répugne le plus aux gens, — même chez les autres. On va avec une empressée curiosité faire visite à celui qui a perdu un être cher : la vue de ses larmes ne déplaît pas ; on aime à examiner comment il supporte une douleur qui peut frapper chacun de nous ; on s'amuse même à pleurer avec lui : cela fait du bien de temps en temps, et quand ce n'est que pour les peines d'un autre... Et puis, les chagrins du cœur ont un côté dramatique qui en fait un spectacle toujours intéressant, comme au
I. Voici une lettre de Mma d'Abrantès au prince de Canino où se retrouve exactement ce que je dis là : « Bien des choses, dans mon existence, ont suivi le cours des événements de ce monde. J'ai été malheureuse et j'en ai été accusée aux yeux de ce même monde qui n'aime que les gens heureux... Il y a une affreuse injustice dans la façon dont ce monde distribue les jugements... J'ai dû entendre la haine de femmes jalouses de quelques diamants plus beaux que les leurs, me déchirer par les plus odieux mensonges, — j'ai dû entendre cette envie me reprocher jusqu'à ma gaieté. Hélas ! Je l'ai bien expiée depuis ces époques de malheurs. — Combien de larmes pour un sourire ! * Combien de nuits sans sommeil auprès du lit de nos pauvres enfants pour une veillée de fête!... » (Collection de M. G. Aubert.) * C'est un peu la ponsée du poète François Coppée :
Que de larmes pour un baiser,
Que d'épines pour une rose !
{Poésies, 1874-1878. —Décembre.)
théâtre. Il n'y a là qu'une égoïste et barbare curiosité : c'est pourtant ce qu'on nomme sympathie. Que M. de Rothschild perde demain son fils, sa fille... Il ne manquera pas de gens à lui aller porter leurs sympathies. Mais qu'il ne s'avise pas de perdre sa fortune et de devenir pauvre comme le devint Job : je serais bien étonné qu'il se présentât un seul consolateur.
La pauvre duchesse voyait donc avec désespoir le nombre de ses amis — et ce n'étaient pas ceux de la cour impériale ! — diminuer avec ses ressources. Ses réunions, de jour en jour moins nombreuses et où se voyaient maintenant certaines figures étranges qu'elle n'aurait jamais dû admettre chez elle, n'avaient plus le même entrain ; une atmosphère de gêne, lourde comme une épaisse brume d'automne, pesait sur le salon à demi-désert.
Il fallut bientôt quitter l'appartement de la rue Rochechouart, dire adieu à ses arbres chéris, à sa pelouse, à ses fleurs ! Elle se réfugia dans un petit appartement de la rue de Navarin. Là, elle dut travailler, travailler, travailler... Mais elle avait beau se tuer au travail, elle ne parvenait pas à acquérir un peu d'aisance : « Pauvreté n'est pas vice » dit stupidement le proverbe. Mme d'Abrantès n'était pas de l'avis du proverbe et elle eût volontiers répondu comme Rivarol : « C'est bien pis! » Elle eût aussi donné raison à Asinius Pollio, ce Rivarol de l'ancienne Rome, dont parle Tacite, qui avait la même opinion dix-huit siècles avant lui et disait que « la pauvreté est le pire des maux. » l Et Sénèque avait beau insinuer le con-
« Paupertatem prœcipuum malorum credebat. x
traire dans ses livres, Sénèque le millionnaire infligeait à Sénèque le philosophe le plus éclatant des démentis.
Toujours travaillant, toujours peinant à noircir du papier, la duchesse venait de terminer son Histoire des salons de Paris x assez intéressante en ce qui concerne les princes et princesses de la famille impériale, le salon de Talleyrand, celui de Gambacérès, celui de la duchesse de Luynes, et le sien propre. C'est le complément de ses Mémoires, et elle y a vidé le fond de son verre. Il n'y a cependant pas que des rinçures : on y trouve des choses qu'elle n'avait pas osé mettre dans ses Mémoires; mais, en 1838, elle n'a plus de ces scrupules. « L'amour propre est mort » comme elle l'écrivait à son éditeur Ladvocat. Mais cet ouvrage est fait trop hâtivement ; il sent l'huile, il sent la fatigue, presque l'affaissement. On pourrait même dire qu'il sent la misère. Et savez-vous comment la pauvre femme est payée par son éditeur? En billets , qu'elle ne peut, la plupart du temps, faire escompter2 et qui lui enlèvent toujours 8 ou 10 % de ce qu'elle reçoit.
Elle traita avec Ladvocat pour l'impression de son nouvel ouvrage par la lettre suivante : « J'acquiesce avec plaisir à ce que M. Ladvocat me pro-
1. Cet ouvrage a été réimprimé dernièrement chez Garnier frères, rue des Saints-Pères, 6, à Paris, 4 7ol. in-16.
2. oc Comme je ne puis faire escompter nulle part vos billet», mon cher monsieur Ladvocat, que l'on me répond partout que vous avez plus de cent cinquante protêts sur le corps, et que je ne puis résister à ce qui m'arrive, ayant un besoin immédiat d'argent, je vous demande si vous voulez faire escompter, etc., etc. (Collection Joseph Turquan. — Je possède une liasse de lettres analogues, toutes pour demander de l'argent.)
pose, qui est de recevoir soixante francs par feuille de seize pages et puis cinq cents francs au dernier bon à tirer des épreuves pour chaque volume de mon Histoire des salons...1 » Gomme toujours, elle est très pressée d'argent car, dans la môme journée, elle fait porter ce billet à son éditeur : «... Vous avez déjà 86 feuillets de la copie et je vous ai prévenu que j'en aurais encore autant demain matin, mais qu'il me fallait aujourd'hui et avant ce soir l'argent de la copie de ce matin... J'ai chez moi des gens qui attendent. » 2 Elle y avait aussi des lettres, pleines de compliments sur son nouvel ouvrage 3 et qui auraient pu la consoler de ses embarras financiers si elle n'avait été depuis longtemps blasée sur les compliments, et aussi, hélas ! sur les créanciers. Elle aurait pu dire ce que Balzac, un peu son élève sur ce point, écrivit plus tard à Mme Hanska * : « Il est dit que je connaîtrai toutes les horreurs de la dette !... Vous n'avez pas idée de la vie de lièvre poursuivi que j'ai menée... » Que ne pouvait-elle, comme lui aussi, dire : « Je jouis de mes dernières misères ! » Mais elle ne pouvait pas se déprendre de ses habitudes de gaspillage et de désordre. Il est vrai qu'elle ne cherchait pas sérieusement à s'en guérir : cette maladie, ne l'a que qui le veut bien. Mme Ancelot, qui alla lui faire visite en ces jours de détresse, devina ses souffrances. Elle les avait apprises d'ailleurs fortuitement par une lettre de créancier menaçante oubliée dans un fiacre où