‹ La Générale Junot, duchesse d'Abrantès, 1784-1838Chapitre 87 sur 115 · Collection Joseph Turquan · texte numérisé non relu

Collection Joseph Turquan

existence de Paris, on verra que la principale, celle d'où découlent toutes les autres, est dans l'incapacité qu'avait la duchesse de se discipliner ellemême, par conséquent dans une faiblesse du caractère. Et c'est ainsi que de capitulations en capitulations, où sombra sa dignité, elle en était venue à n'avoir plus même la pudeur de sa misère, de cette misère dont elle était prisonnière parce qu'elle n'avait pas su réagir contre ses causes. Il y a là un sentiment de délicatesse et de haute convenance qu'on regrette de trouver si oblitéré en elle : effet du malheur assurément, qui, à la longue, détrempe les âmes. Tout cela, parce que le don de direction pratique, pour ses affaires comme pour ses enfants, lui manque totalement. Junot ne l'avait pas davantage. Je sais des natures d'élite, des intelligences de premier ordre qui en sont tout aussi dépourvues. Et c'est avec regret que, arrivée à la côte, on ne voit pas la duchesse se renfermer dans cette sereine philosophie supérieure qui, en éloignant du monde, relève et console.

Les derniers visiteurs abandonnèrent bientôt celle que l'infortune seule n'abandonnait pas. Le spectacle de la gêne est une gêne pour l'égoïste, je veux dire pour l'homme ; un heureux ne veut pas avoir devant lui des malheureux : il pourrait les soulager, il aime mieux détourner les yeux : le spectacle est trop pénible pour sa sensibilité. Mais, comme l'a dit Massillon : « Vous y viendrez aussi, ô riche impitoyable ! à ces jours de douleur et d'angoisses... » Et c'est la consolation du malheureux qu'on délaisse ! Abandonnée donc, vieillie, à bout de forces et de tout, ne pouvant

plus dormir qu'à force d'opium1 la pauvre lutteuse, repassant dans son esprit cet incroyable effort qui durait depuis quinze ans, cet effort qu'on ne recommence pas, était anéantie devant le néant du résultat. Désarçonnée enfin par le malheur sa plume tomba de ses mains, sa tête tomba sur l'oreiller... Elle pleura. Elle était vaincue. Ah ! on pouvait bien faire d'elle ce qu'on voudrait, maintenant, c'était fini, et elle pouvait dire, elle aussi, après avoir goûté à toutes les grandeurs et à toutes les misères de cette vie : rien ne m'est plus, plus ne m'est rien!

La fièvre du travail avait fait place à la fièvre de l'épuisement. Pour comble, tant de chagrins accumulés depuis si longtemps eurent leur contre-coup sur le foie : une jaunisse se déclara. Les créanciers ne furent pas longs à l'apprendre. Mêlés aux huissiers, ils s'abattent comme un vol de sinistres corbeaux sur ce cadavre qui respire encore et est assez vivant pour les entendre saisir et adjuger chez elle les épaves de son chétif ménage. Ce sont les dernières gouttes de son sang qu'on vend ainsi : la pauvre femme, dans son lit, seule chose qu'on lui laisse, en a froid jusque dans la moelle de ses os. Et le soir, elle, qui avait toujours été si entourée depuis son enfance, elle est seule, dans son appartement vide, seule pour mourir !... Sa bonne vint : elle la fit transporter à une maison de santé de la rue de Chaillot. La pauvre femme allait donc pouvoir finir en paix. Vaine illusion ! pour mourir en paix c'est comme pour vivre en paix : il faut de l'argent. On demanda

1. A sa mort, elle devait à son pharmacien plus de deux cents francs pour l'opium seulement.

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de payer d'avance, et comme cela n'était pas possible, la porte se referma et la duchesse fut rejetée dans la rue. Une maison plus hospitalière s'ouvrit enfin devant elle, rue des Batailles. Ce nom n'était-il pas comme prédestiné ? La veuve de ce batailleur de Junot, ne faisait-elle autre chose depuis quinze ans que livrer elle-même des batailles, et aussi, hélas ! que creuser sa tombe ?

La duchesse d'Abrantès, la veuve du général de division qui avait été gouverneur de Paris, qui avait été colonel général des hussards, qui avait été grand officier de l'Empire et grand aigle de la Légion d'honneur, qui avait commandé en chef une armée, qui avait conquis le Portugal et l'avait gouverné avec des pouvoirs plus étendus que ceux d'un roi, la duchesse d'Abrantès dont le nom demeurera éternellement attaché à l'histoire de Napoléon, la duchesse d'Abrantès qui fut recherchée des plus grands génies du xixe siècle, Napoléon, Chateaubriand, Balzac, Victor Hugo, et aussi de Metternich, lé principal artisan de la chute de Napoléon après Napoléon lui-même, la duchesse fut reçue dans une petite chambre qui, comme elle, pleurait la misère et l'abandon. Avertis, ses enfants vinrent la voir ; elle reçut des fleurs. Elle sourit aux uns et aux autres et sourit aussi à la mort qui brisait enfin des chaînes qu'elle s'était faites si lourdement cruelles. Une décomposition du sang '<a délivra de la vie le 7 juin 1838.

Quelles erreurs ne seraient pas rachetées par toutes les qualités que la duchesse cachait sous une trop grande frivolité mondaine, par le bien qu'elle fit, par les travaux et les souffrances surtout qui succédèrent à la vie de plaisir de ses pre-

hche J. T.

Ol'RNÉE DE JUILLET 1830.

LECTURE A L HOTEL DE VILLE DE LA DECLARATION DES DEPUTES ET DE LA PROCLAMAI ION DU LIEUTENANT-GÉNÉRAL DU ROYAUME.

Gravure de Girardet, d'après Gérard. (Musée de Versailles.]

Abrantès. — 31.

mières années de jeune femme ? Mais les souffrances des derniers temps suffiraient à racheter mille fois plus de fautes que n'en put commettre aux années légères et d'abandon, cette femme qui avait, les impressions et les passions vives, l'esprit prompt et hardi, ami de toutes les élégances, qui avait de plus besoin d'épanchement et de douce affection, et que son mari n'estimait pas à sa valeur puisqu'il la délaissait avec une sorte d'affectation outrageante. La duchesse d'Abrantès vivra dans l'admiration des âges, un peu aussi dans leur pitié, et l'on regrettera qu'il fallut l'appoint du malheur pour faire jaillir de son âme tout ce qu'elle renfermait d'énergie. Quand les jours néfastes arrivèrent, elle eut l'honneur très rare de lutter, de lutter vaillamment et de tomber, pour ainsi dire, les armes à la main, sur le champ de bataille, comme un soldat. Elle souffrit, hélas !... Elle ne souffrait plus, mais il lui restera éternellement le mérite d'avoir souffert : aux yeux de Dieu, c'est le plus grand.

Que dire encore ? Des témoignages d'intérêt et d'affection vinrent, nombreux, s'abattre sur son cercueil, cercueil dû à la munificence de la reine Marie-Amélie. Mme Récamier alla s'agenouiller auprès du lit de l'illustre morte x et tel, qui ne lui aurait pas prêté un louis de son vivant, se fit gloire d'accrocher une somptueuse couronne à son corbillard. Tout ce qu'il y avait de plus distingué dans le monde des lettres, des arts et de la politique, Chateaubriand2, Victor Hugo, Alexandre

1. Elle lui devait bien une prière : Mm° d'Abrantès avait intercédé pour elle, auprès de Napoléon. Et puis elle a toujours dit et écrit tant de bien d'elle ! Et Junot lui fut si dévoué!

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