La pièce manuscrite appartient à M. le comte de Mouy
Car j'ai ma mission ; car armé d'une lyre, Plein d'hymnes irrités, ardents à s'épancher, Je garde le trésor des gloires de l'Empire : Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher I
Car ton cœur abondait en souvenirs fidèles ! Dans notre triste ciel et dans nos tristes jours, Ton noble esprit planait, avec de nobles ailes Comme un aigle souvent, comme un ange toujours !
Car forte pour tes maux et bonne pour les nôtres, Livrée à la tempête et femme en proie au sort, Jamais tu n'imitas l'exemple de tant d'autres Et, d'une lâcheté, tu ne te fis un port 1
Car toi, la muse illustre, et moi, l'obscur apôtre, Nous avons, dans ce monde, eu le même mandat, Et c'est un nœud profond qui nous joint l'un à l'autre Toi, veuve d'un héros, et moi, fils d'un soldat !
Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, Des drapeaux insultés baisant chaque lambeau, J'ai dit pour l'empereur : rendez-lui sa colonne ! Et je dirai pour toi : Donnez-lui son tombeau !
Février 1846.
Vers écrits par M. Alfred Junot, duc d'Abrantès1, sur l'album de Mme Constance Aubert, sa sœur.
Un jour j'ai cru dans ma misère Sentir mon âme s'envoler ; Je suis resté seul sur la terre, Le malheur s'était révélé.
1. Tué glorieusement sur le champ de bataille de Solférino. Il était lieutenant-colonel, et avait été aide de camp du général de Mac-Mahon et, en 1854, aide de camp du prince Jérôme Napoléon. Son frère était mort depuis longtemps, de sorte que le titre de duc lui était revenu. Marié à la fille du général Lepic, et devenu veuf, il s'était remarié avec la sœur de sa femme.
Pleurant la beauté, la franchise, Et la candeur la plus exquise A ma félicité promise, J'étais courbé sur un tombeau ; N'ayant plus rien qui me console De la peine qui me désole Qu'un cercueil où mon cœur s'isole Et qu'un enfant dans un berceau,
15 septembre 1848.
La toilette de la duchesse d'Abrantès.
(Récit écrit par elle-même.)
Il était dix heures du soir lorsque j'arrivai chez la duchesse d'A s. Elle était dans son cabinet de toilette, devant sa psyché, et Frédéric la coiffait. Elle avait un peigne en forme de corbeille, monté en saphirs de la plus belle eau et du plus beau bleu, entourés de diamants d'une pureté et d'un blanc admirables. Sur ses cheveux noirs, cela formait un effet merveilleux. Elle avait sur le devant une guirlande de diamants dont le milieu était formé par une grosse rose jaune faite avec des diamants citron, non pas colorés, mais diamants jaunes, ils étaient montés en or. Le reste de la guirlande était formé avec des fleurs en diamants et des épis de diamants ; dans le haut de la guirlande étaient fichées quelques branches de jacinthe simple d'un bleu ravissant, d'autres toutes blanches.
Lorsque Frédéric fut parti, la duchesse se fit donner une paire de bas qui avait encore la soie cramoisie qui les attachait. Ces bas étaient merveilleux de travail.
— Que croyez-vous que coûtent ces bas-là? me dit-elle ■en riant.
— Je ne puis le dire, répondis-je, mais ils me paraissent fantastiques.
En effet, c'était une toile d'araignée.
■ — C'est une étrenne de mon mari, me dit la duchesse en riant. Ils ont coûté cent cinquante francs la paire, et j'en ai une douzaine pour mille huit cents francs.
— Quelle folie ! m'écriai-je.
— C'est bien ce que j'ai dit, me répondit la duchesse en riant, mais qu'y faire ?
Elle m'en fît apporter de coton, également bien beaux; ils ne coûtaient que cinquante francs la paire, ceux-là.
— Cop a-t-il apporté mes souliers ? dit la duchesse à sa première femme de chambre.
— Oui, madame ; mais il craint d'avoir fait la semelle encore trop forte.
Elle était comme une feuille de papier.
— Imaginez-vous, dit la duchesse tout en se chaussant, qu'il m'est arrivé l'autre jour avec Cop la plus drôle d'aventure qu'il soit possible d'avoir. Il m'avait fait, pour la campagne, des souliers de prunelle noire. Ces malheureux souliers se déchirent pour une promenade d'un quart d'heure dans le parc. De retour à Paris, je dis à Mme Albert de faire entrer Cop chez moi la première fois qu'il viendra m'apporter des souliers. Eh ! quoi, lui dis-je en lui montrant mon pauvre soulier déchiré pour avoir fait deux pas. Cop regarde le soulier, le retourne et finit par me dire, après avoir remarqué du sable humide sur la prunelle :
— Ah ! je vois ce que c'est... Madame aura marché! (1)
— Comment trouvez-vous le mot ? me dit la duchesse en riant encore au souvenir de cette bonne parole.
J'en ris avec elle, et de bon cœur, car je connaissais Cop et je savais qu'il ne chargeait en rien et qu'il était vraiment ridicule et assez niais pour avoir dit cette bonne sottise.
Mme Albert, après avoir passé à sa maîtresse une chemise admirablement brodée et garnie d'une valenciennes surmontant une broderie faite dans la perfection où réussissait Mlle Minette, qui était sa lingère, lui mit un corset de Mme Coûtant, faiseuse de corsets parfaitement habile. Ces corsets coûtaient fort cher, mais aussi ils ne se déformaient pas et la taille demeurait admirablement à l'aise. Elle lui passa ensuite un petit jupon de batiste brodé par le bas et garni d'une valenciennes
1. M. Victorien Sardou a trouvé ce mot si joli qu'il l'a introduit dans sa Madame Sans -Gêne.
Cliché |. T.