LE RUAU SAINTE-ANNE
Sans doute, les levées construites à la fin du xviii" siècle ne peuvent pas toujours contenir la masse d'eau que roule la Loire en temps de crue, le désastre de 1856 suffit à le prouver, mais elles sont supérieures au niveau des crues moyennes et elles empêchent le plus souvent les eaux de se répandre dans la vallée ; elles rendent donc les plus grands services.
La construction de la levée méridionale de la Loire, dans sa partie la plus rapprochée, en aval, de la ville de Tours, souleva les plus vives réclamations du corps municipal parce qu'elle supprimait le canal dit ruau Sainte-Anne, établissant une communication entre la Loire et le Cher.
L'historien de la Touraine, Chalmel, et après lui le D"" Giraudet, dans son Histoire de la ville dn Tours, attribuent la suppressionde ce canal à un motif des plus futiles: ils prétendent « que la marquise Du Gluzel, femme de l'intendant, allait fort souvent faire ses dévotions à Saint- Gosme ' ; il kiifaillait pour cela traverser le pont en bois, jeté sur le ruau ; à chaque passage, la marquise était fort effrayée, elle exprima ses appréhensions à l'intendant, son époux, qui. au lieu de faire consolider le pont, poussa la galanterie jusqu'à le supprimer complètement ». C'est bien mal connaître le caractère de Du Gluzel ; c'est ignorer l'existence des documents qui nous font connaître les véritables raisons qui déterminèrent Du Gluzel à supprimer le canal \ Le 6 mai 1772, M. de Limay, ingénieur en chef, adressait à Du Gluzel un projet de levée à construire depuis le nouveau pont de Tours jusqu'au ruau Sainte-Anne ; il l'informait en même temps que la charpente du pont sur le ruau était
' Prieuré situé daus le voisinage tle Tours, où mourut Rousard. - Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 265.
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dans le plus trisle état et qu'il était nécessaire de se décider incessamment sur le parti à prendre, soit pour la construction d'une seule arche de 21 pieds qui serait nécessaire pour la navigation, soit pour la suppression totale du pont en faisant une levée et en conservant une simple bonde.
Du Cluzel attendit deux ans avant de se prononcer ; ce n'est que le 6 août 1774 qu'il écrit à M. de Limay que le mauvais état du pont de Sainte-Anne a souvent occasionné des plaintes qui se renouvellent sans cesse à cause du peu de commodité et quelquefois aussi à cause du danger de ce passage. Il le prie de s'occuper des moyens de pourvoir à la sécurité publique et de lui faire part de ceux qu'il croira pouvoir être employés ^ 11 laisse donc toute latitude à l'ingénieur en chef.
Le 17 août, M. de Limay adressa son rapporta Du Cluzel sur sa visite au ruau Sainte-Anne ; le rapport constate que la charpente est dans un état de dépérissement effrayant. La construction d'un nouveau pont de charpente entraînerait une dépense assez considérable, qui ne pourrait être que provisoire à cause du mauvais état des parties de maçonnerie du restant de ce pont. Il faut donc ou le reconstruire totalement ou le supprimer en le remplaçant par une levée. Pouî' M. de Limay la dernière solution est la plus simple. Il est vrai que la Loire dans ses crues trouve par le ruau, sous les arches du pont Sainte-Anne, un débouché de 23 toises de largeur. Les eaux en se portant dans le Cher déchargent les levées de la Loire en aval de Tours ; mais ce « déchargeoir .) n'est pas aussi utile qu'on le suppose. M. de Limay a fait mesurer exactement la largeur de la Loire im-
Arch. dép. d'Indre-et-Loire, G. , 265.
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médiatement après le ruau Sainte-Anne, entre la levée (le Saint-Cosme et celle de Saint-Cyr ; cette distance d'une crête de la levée à Tautre est de 165 toises, mais le débouché n'est réellement que de 158 toises lors des plus grandes crues à cause des empâtemciits des levées; il a fait mesurer ainsi la largeur de toutes les arches du vieux pont de Tours, situé en amont de la ville; elle est, au niveau des basses eaux, de 125 toises seulement, et lors des crues le débouché n'a plus que 100 toises par suite de la courbure des arches.
Le débouché vis-à-vis Saint-Cyr étant plus considérable que celui du vieux pont de Tours de 58 toises, il en résultait que la décharge de la Loire, lors des crues, par le ruau Sainte-Anne était absolument inutile K
Le corps de ville fut invité à délibérer sur le projet ; il convoqua, pour le jeudi 25 août, une assemblée générale des députés des paroisses de la ville et, par 34 voix contre 8, l'assemblée décida que l'intendant serait supplié de vouloir bien conserver à la ville la communication entre la Loire et le Cher et de faire ordonner à cet effet la reconstruction du pont de Sainte-Anne. Les raisons invoquées par le corps de ville sont nombreuses et quelques-unes paraissent assez bien fondées. Cette communication est absolument nécessaire pour le commerce, c'est la voie la plus commode par laquelle sont transportés à Tours toutes les pierres, tous les bois, écorces, fers et autres denrées duBerry et les vins du Cher. Elle est une décharge nécessaire à la Loire ; c'est la route que prennent les glaces en hiver ; elle est d'autant plus indispensable que le nouveau pont a plus d'ouverture que les levées qui sont au-dessous du
' Arch. dép, d'Indre-et-Loire, G., 365,
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ruau Sainte-Anne ^ et qu'en cas de rupture d'une levée, les eaux n'auraient plus d'écoulement vers le Cher. Enfin, les habitants seraient exposés à des maladies pestilentielles, si, au lieu d'une eau courante qui purifiait l'air et qui entraînait au loin les immondices de la ville, il ne restait plus que des eaux stagnantes d'où s'élèveraient des vapeUrs « malignes - ».
Du Cluzel ne tint pas compte des réclamations de la ville de Tours, il suivit le conseil de M. de Limay et mit en adjudication les travaux pour la construction de la levée qui supprimait le ruau Sainte-Anne, sans attendre même un arrêt du Conseil.
Quand le « ruau " eut été barré, deux particuliers le sieur Normand, ingénieur des turcies et levées àNevers, et le sieur Jahan, inspecteur des turcies et levées, demandèrent l'abandon du terrain occupé par l'ancien canal, s'engageant à en laisser une partie à l'hôpital général de la Charité et à payer une rente au roi, à raison d'un boisseau de blé par arpent de terrain mis en culture. Trudaine adressa leur demande à Du Cluzel le 3 avril 1777. Le 13 avril, le premier secrétaire de l'intendant lui rappelle qu'il a promis de réserver le terrain pour la ville de Tours et l'hôpital général. La ville ne se soucie pas d'en prendre possession, n'ayant aucun moyen commode pour fertiliser ce terrain ; les administrateurs de l'hôpital, au contraire, que leur position favorise et à qui le barrage du canal porte
' Le nouveau pont avait 187 toises 3 pieds de largeur de débouché au niveau des basses eaux; il pouvait être réduit, lors des grandes crues, à la largeur de 179 toises, ce qui faisait encore 1o toises de déi)ouclié de plus qu'entre les levées de Saint-Cômeet de Saint-Cyr. M. de Limay pensait que, si le débouché du nouveau pont n'eût été que de 158 toises, il eut été auffisanl.
2 Arch. dép. d'Iudre-et-Loire, C, 265 et Reg. des délib., 25 août 1774.