rcli. dép. dIadre-el-Loire, C
démontré, par les états de prix des grains et par les avis qui me reviennent de toutes parts, qu'il n'y a pas dans la généralité de grains pour la faire subsister, et il est très certain que, si elle était abandonnée à ses seules ressources, le mal serait bientôt au comble. Je me garde bien, comme vous pensez, de paraître inquiet sur l'avenir, je tâche même d'inspirer une confiance que je voudrais bien avoir moi-même '. »
Pour remédier à cette triste situation, Du Cluzel lit établir des bureaux d'aumône à Tours, au Mans, à Laval et dans plusieurs autres localités ~ ; il fit ouvrir sur divers points des ateliers de charité.
Les ateliers de charité ont existé à toutes les époques de crise au xviii' siècle, c'est un procédé auquel on avait recours pour diminuer la misère et combattre la mendicité et le vagabondage. Le 12 juin 1739, le subdélégué de Montreuil-Bellay remercie l'intendant de lui avoir envoyé 1,500 livres pour faire travailler les pauvres habitants aux réparations des grands chemins; ils ne se nourrissaient que d'herbages et de racines 'K Machault, en 1751, accorde à la généralité de Tours un secours de 50,000 livres, il veut qu'on les emploie de préférence à la formation d'ateliers pour des travaux utiles, et il appelle déjà ces fonds des fonds de charité ^ En 1770, il semble que ce soit l'intendant de Tours qui ait le premier songé à établir des ateliers de charité. En effet, Terray lui annonce, le 11 mai 1771, l'envoi de 30,000 livres pour les travaux de charité, et il termine sa lettre en lui disant : « L'exemple que vous
^ Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 96.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 307.
3 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 322.
*■ Lettre du 23 décembre 1751, C, 322.
:!4G LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVlll" SIÈCLE
avez donné l'année dernière et dont j'ai profité pour étendre ces sortes de travaux aux autres provinces du royaume où ils produisent les meilleurs effets m'est un sûr garant de votre attention à vous conformer atout ce que je vous ai prescrit'. » C'est dans une lettre adressée, le 14 février 1770, aux échevins de Laval, (|u'il est pour la première fois question des ateliers de charité. Du Cluzel leur dit qu'il consent à leur faire des avances pour des travaux de charité et, le 11 mars, il écrit à Terray qu'il considère ces ateliers comme la manière la plus sûre de soutenir les malheureux -. Il chargea l'ingénieur en chef de la généralité de se transporter sur les lieux, pour qu'il jugeât de la nature des ouvrages qui, étant utiles au public, pourraient en même temps servir de ressource aux malheureux, même aux femmes et aux enfants.
Les salaires des travaux de charité furent d'abord payés en pain, à raison de 3 livres de pain par jour à chaque journalier, et une livre et demie aux femmes et aux enfants de quinze ans et au dessous ^. Là où les salaires furent payés en argent, les hommes recevaient 9 sols par jour, les femmes 7 sols et les enfants 5 sols ^. Dix ateliers furent successivement installés dans la généralité. Ceux de Laval, Mayenne, Ernée occupaient journellement plus de trois mille personnes. Les travaux étaient conduits par les sous-ingénieurs sous la direction de l'ingénieur en chef. Les ateliers de charité pouvaient cependant devenir dangereux, parce qu'il était difficile de trouver assez de blé pour nourrir
1 Arch. dép. d'Indre-el-Loirc, C, 322.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, G., 36.
3 Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 322.
* Arch. dép. d'Indre-ct-Loire, C, 96.
la j)opulatioii malheureuse qui y affluait; malgré ce danger, Du Cluzel était décidé à ne pas suspendre un bien aussi réel et il fit tous ses efforts pour y amener le blé nécessaire. « Jamais secours n'a produit une sensation plus sûre et plus heureuse que celui des travaux de charité '. » Du Cluzel les préférait de beaucoup aux distributions de riz, qui avaient donné lieu aux plus grands abus, tandis que les ateliers de charité « donnaient aux malheureux la faculté de se procurer leur subsistance, les entretenaient dans l'habitude du travail et leur en donnaient même le goût puisqu'on y ad*mettait les enfants ». Du Cluzel n'hésite pas à attribuer aux ateliers de charité le calme dont jouit la généralité et la patience des habitants malheureux des campagnes.
Le Gouvernement, adoptant les vues de Du Cluzel, lui accorda 25,000 livres sur le revenu des fermes pour l'entretien desateliers de charité, et il l'autorisa à y consacrer une partie des fonds libres de la capitation -.
L'intendant du commerce Albert, l'un des futurs collaborateurs de Turgot, félicita Du Cluzel sur les résultats qu'il avait obtenus avant de recevoir la subvention de 25,0u0 livres. « Vous avez fait des miracles sans aucun secours ^. »
Du Cluzel ne se contenta pas d'ouvrir des ateliers de charité, il reprit le projet qu'il avait élaboré en 17G8. Il s'entendit avec des négociants réputés pour leur honnêteté et il les chargea de vendre des grains au-dessous du cours pourles faire baisser; il s'engagea aies indemniser de toutes leurs pertes. Ces blés devaient être fournis par le sieur Montaudouin,négociantà Nantes, qui, le
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre à Terray, le 19 mai 1770. G., 96.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre du 15 mai 1770. G., 96.
3 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre du 19 mai 1770. G., 90.
;U8 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XYIIl" SIÈCLE
16 mai 1770, informe Du Gluzel qu'on attend beaucoup do blé de laHollande, de Hambourg, de Brème, de Dantzig, de Kœnigsberg, et qu'il pourra lui fournir les quantités qu'il jugera nécessaires. Montaudouin était également en relations suivies avec les intendants de Bretagne, du Poitou et du Limousin. AChinon c'est le sieur Mollandin,con-^ sidéré comme le plus habile négociant en blé de la Touraine, qui dirigea l'opération. Les blés furent surtout achetés par les habitants des campagnes, « qui venaient, les larmes aux yeux, prendre les grains sur le bateau quand leurs facultés le leur permettaient ». En trois semaines ils en achetèrent pour près de 60,000 livres, tandis qu'avant l'opération de Mollandin, ils en achetaient à peine pour 400 livres par semaine. Malgré les services rendus par Mollandin, il fallut le protéger parce que le peuple suspectait tous ceux qui faisaient ce genre de commerce et les accusait d'être les auteurs de la disette *.
Ainsi donc, en 1770, grâce à l'établissement de bureaux d'aumône, d'ateliers de charité, grâce aux distributions de riz et à la vente du blé au-dessous du cours dans les marchés les plus importants. Du Gluzel réussit à préserver de la famine la généralité de Tours, tout en maintenant la liberté du commerce. La mauvaise récolte de 1769 et la misère qui en résulta fournirent à l'abbé Terray son principal argument pour changer le régime du commerce des grains. Il avait été jusque-là partisan de la liberté ; le 9 mai 1770, il avait cassé l'ordonnance des officiers de police de Tours qui avaient fait saisir deux bateaux de blé sur la Loire, bien qu'ils eussent une autre destination que Tours, et il leur avait « défendu de faire
' Arcli. (lép. d'Indre-et-Loire, C, 36.
aucune recherche et visite ou d'ordonner l'ouverture des greniers, attendu que toute entrave à la liberté de la circulation ne pouvait que gêner le commerce*. » Mais, invoquant l'intérêt du consommateur et la crainte de la disette, il voulut revenir, comme beaucoup de ses prédécesseurs, au système de la réglementation. Le 14 juillet 1770, il fit rendre un édit qui, conformément à celui de juillet 1764, interdisait l'exportation des blés à cause du prix excessif auquel ils étaient arrivés '. Il s'occupe ensuite du commerce intérieur et, le 2 octobre 1770, il consulte les intendants sur un projet de déclaration que le roi se propose de rendre pour la police du commerce des grains dans l'intérieur du royaume. J.a doctrine du contrôleur général se trouve exposée dans le préambule de la déclaration. Terray croit que le prix excessif auquel le blé est parvenu en peu d'années dans toutes les provinces du royaume peut provenir soit de la trop haute fixation du prix auquel la sortie des grains est prohibée, soit d'une liberté trop absolue et trop peu surveillée dans le commerce intérieur. « En même temps que nous avons pesé tous ces inconvénients, nous ne vous dissimulerons point que nous avons hésité sur les précautions à prendre; si nous avons lieu de croire que la trop grande liberté dans le commerce intérieur est une des principales causes de la variation extrême dans le prix des grains et donne trop de facilités aux accaparements, monopoles et resserrements desdits grains, nous craignons aussi que la gêne dans le commerce ne fasse tomber le prix des grains à un taux capable de décourager les propriétaires et les cultivateurs, en leurôtant les moyens de faire les dépenses né-
1 Arch. mun. de Tours. Reg. des délibér. du corps de viUe, mai 1770.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 94-
3oO LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIII* SIÈCLE
cessaires, non seulement pour l'amélioration, mais même pour la simple culture de leur sol.
« L'exemple des siècles passés nous instruit par les alternatives de liberté et de prohibition, que l'une et l'autre ont successivement fait connaître le mal qui en résultait et fait espérer le bien qu'on en attendait ; nous ne pouvons donc être assuré que la loi dont nous sommes occupés puisse parer totalement aux inconvénients, et procurer les avantages de l'un et l'autre parti. Mais nous déclarons avec une véritable satisfaction que, le nombre des consommateurs étant plus grand et moins aisé que celui des propriétaires et cultivateurs, notre sollicitude paternelle doit nous faire pencher plutôt en leur faveur. Si nous ne nous occupons point en ce moment de l'exportation des grains à l'Étranger, c'est qu'étant totalement interdite en conséquence de la loi même qui l'avait permise, nous prévoyons qu'il ne sera pas sitôt nécessaire d'en renouveler les dispositions K » Un peu plus tard, Terray écrira que l'état des récoltes et le prix des grains doivent enlever à jamais l'espoir de voir rétablir l'exportation. Les articles du projet de déclaration, empruntés aux anciens règlements de police, créaient une série d'entraves à la liberté du commerce intérieur, et visaient surtout à ce que les marchés fussent bien garnis.
C'est en réponse au projet de déclaration que Turgot écrivit ses célèbres lettres sur la liberté du commerce des grains. Les lettres de Du Cluzel sont, comme celles de ïurgot, une défense de la liberté du commerce avec quelques réserves cependant pour le commerce avec l'Etranger ~. Du Cluzel estime que la liberté du com-
' Arcb. dép. d'Indre-el-Loire, C, 94.
- Arcli. dâp. d'Indre-et-Loire, C, 'J4 Observations sur le projet de déclaration pour la police des grains dans l'intérieur du royaume.
merce des grains peut seule fournir, dans tous les temps, au peuple les moyens de vivre au même prix, à peu près dans tout le royaume ; elle encourage les propriétaires et les cultivateurs à multiplier l'espèce. De là résultent nécessairement pour le peuple plus de moyens de subsister ; les cultivateurs et les propriétaires, retirant un profit honnête de leurs biens et de leurs travaux, font d'autant plus travailler les journaliers et les artisans. Toutes défenses, toutes entraves ne font que donner au peuple une inquiétude extrême, et à ceux qui commercent trop d'ambition de gagner et trop de ruse ; ce sont les règlements qui provoquent les achats prématurés, les monopoles et resserrements de grains. « Quant au commerce avec TÉtranger, il doit être réglé suivant les circonstances. Il serait de la sagesse du Gouvernement de travailler à connaître, dans tous les temps de l'année, la somme générale des blés répandus dans le royaume pour que, suivant l'exigence des cas, il pût favoriser ou arrêter l'importation comme on lâche ou détourne ces ruisseaux bienfaisants qui fertilisent les prairies qu'ils arrosent suivant leurs besoins ^ »
Malgré l'avis de Turgot, de Du Cluzel et sans doute de plusieurs autres intendants, Terray fit rendre, le 23 décembre 1770, l'arrêt réglementant le commerce des grains; il fut suivi de lettres patentes le 11 janvier 1771. Il comprend dix articles ; le plus important, celui qui devait avoir les plus graves conséquences, est l'article VI : « Voulons et ordonnons que tous grains et farines ne puissent être vendus ni achetés ailleurs que dans les halles, marchés ou sur les ports ordinaires des villes'^. » C'est sur l'arrêt du 23 décembre que sont
1 Arch. dép. d'Iodre-el-Loire, C, 94.
2 Arch. dép. d'Iadre-el-Loire, C, 94.
3Ii2 I.A GÉNÉRAI. ITi; OK TOURS AU XVIIl'' SIÈCLE
basées les accusations portées contre l'abbé Terray ; c'est l'article VI qui, en faisant une obligation de la vente sur les marchés, a favorisé, dit-on, le monopole et permis aux commissionnaires du roi d'acheter d'immenses quantités de grains pour faire ensuite baisser les cours. Si tel était le but de l'abbé Terray, il semble qu'il aurait dû tenir rigoureusement la main à l'exécution de l'arrêt du 23 décembre. M. Afanassiew croit, en effet, que les règlements de Terray furent sévèrement observés et que les amendes et confiscations prononcées pour infractions formèrent une recette considérable, qui compensa les pertes d'impôts ou de perception sur les droits de l'exportation qui cessa complètement. La correspondance du contr(Meur général avec Du Cluzel prouve, au contraire, que la tolérance fut extrême et que Terray n'a eu réellement pour but que de parer aux disettes et de faire garnir les marchés dans le cas où ceux qui feraient le commerce ne s'y porteraient pas de plein gré. Les nombreuses formalités prescrites par l'arrêt du 23 décembre le rendaient d'une exécution difficile. Les subdélégués demandent des explications à l'intendant ; presque tous se plaignent de l'article VI qui gêne les pauvres gens de la campagne, et les oblige à perdre leur temps pour aller s'approvisionner au marché. L'intendant transmet ces observations à Terray qui, le 28 janvier 1771, lui répond qu'il laisse à sa prudence Texécution plus ou moins stricte de la loi, qu'il pourrait y avoir beaucoup d'inconvénients de l'exécuter à l'extrême rigueur, et qu'il faut surveiller avec soin les juges de police pour les empêcher d'abuser de leur pouvoir et d'apporter trop de gêne au commerce, soit par des amendes arbitraires, soit par d'autres moyens '.
' Arch. dép. d'Indre-el-Luire, C, 94.
Au Lude, l'usage était de ne porter au marché que les « montres » du blé et des grains, ce qui évitait des frais de voiture en cas de non-vente, et épargnait les droits perçus par les seigneurs sur le blé vendu ou non vendu. Le bailli du Lude désire savoir si on peut laisser subsister l'ancien usage, malgré l'article VI de l'arrêt. Du Cluzel envoie à Terray, le 10 mars 1771, la demande du bailli du Lude ; il lui fait remarquer que cet usage est commun partout, qu'il est très avantageux pour l'agriculteur, et qu'en somme il est dangereux de faire une loi stable qui attaque aussi directement la liberté que doit avoir le propriétaire d'user de sa propriété comme bon lui semble'. Terray autorise la vente sur montres ^ il se contente de dire que le bailli du Lude doit, ainsi que les autres juges chargés de la môme police, tenir la main plus ou moins strictement, suivant les circonstances, à l'exécution de la loi. En d'autres termes, il consent qu'elle ne soit pas sévèrement appliquée. 11 va même plus loin ; dans une lettre du 9 avril, il autorise les ventes par petites mesures faites aux gens des paroisses par les cultivateurs de l'endroit, et il permet aux juges de police de ne faire exécuter l'article VI que dans le cas de cherté excessive.
Cette tolérance de Terray provoque des réflexions fort justes de la part de Du Cluzel. 11 écrit à Terray, le 15 avril 1771, que, si les juges n'abusent pas de cette faculté d'éluder la loi, il en résultera un très grand bien, parce qu'il est impossible de se dissimuler le mal qu'elle produit, mais qu'il résultera des inconvénients de cette liberté qu'on laisse aux juges inférieurs do permettre ou de défendre à volonté l'importation dans les marchés.
» Arcli. dép. d'Indre-et-Loire, C, 94.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre du 26 mars 1771. C, 94.
354 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XYIIl" SIKCLE
Quoi qu'il en soit, il considère comme avantageux tout ce qui suspendra l'exécution de la loi. Quelques mois plus tard, ïerray le laissa libre d'agir, s'en rapportant absolument à sa prudence K Du Cluzel lui propose alors la suspension de l'article VI. Peut-être serait-il allé plus loin s'il n'avait pas craint d'entrer en conflit avec l'autorité judiciaire, chargée, en vertu des lettres patentes, de l'exécution de la loi. Terray rassure l'intendant, il lui dit qu'il est tout disposé à s'en référer à ce qu'il pensera à cet égard, et aux ordres particuliers qu'il donnera à ses subdélégués; il a éprouvé plus d'une fois que le zèle des juges des lieux est souvent indiscret et il se propose, en employant tous les ménagements nécessaires, de soustraire à l'autorité des juges le commerce des grains -.
Terray conserva son système jusqu'en 1774 ; mais il est facile de voir, par sa correspondance, que les intendants purent suspendre l'exécution de la loi avec son autorisation puisqu'il reconnaissait lui-même qu'elle était défectueuse. Elle établissait tant de formalités qu'elle gênait l'approvisionnement des marchés. Aussi, à la fin de l'année 1771, à la suite d'une mauvaise récolte, les émeutes recommencent à Cholet, à Ghemillé, à la Roche-Posay, au Lion-d'Angers ; il y en eut encore en 1772, en 1773 et en 1774. Du Cluzel s'entendit, comme en 1770, avec des négociants qui vendirent les grains à perte et furent indemnisés ; il maintint les ateliers de charité et il reçut pour cela des subventions parfois considérables ; en 1772, il obtient 100,000 livres ; en 1773, 90,000 livres, en 1774, 100,000 livres ^ Aux sub-
« Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre à Du Cluzel, 15 octobre 1771. C.,94.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre du 22 septembre 1772,0., 94.
3 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 322.
ventions de l'Etat, il faut ajouter les subventions particulières des seigneurs, des communautés qui s'élèvent en moyenne à 25,000 ou 30,000 livres. Il fit faire des distributions de riz par l'intermédiaire des curés. Il fut même un instant question défaire taxer le pain. Terray proposa le système suivant : « Autant le setier de blé, mesure de Paris, pesant 240 livres, coûte de livres, numéraire, autant on compte de deniers pour la livre de pain ; en ajoutant 4 deniers pour la fabrication, le tout donne la juste valeur de la livre de pain de 16 onces. Ainsi, si le setier de Paris coûte 24 livres, cela donnera 24 deniers, et, 4 deniers qu'on ajoutera pour la fabrication, cela fera 28 deniers ou 2 sols 4 deniers pour la livre de pain ^ »
Malgré l'avis du ministre. Du Cluzel n'osa pas faire appliquer la taxe, à cause des usages invétérés de certaines localités et aussi parce que, beaucoup de boulangers ayant fait approuver leurs tarifs par la Cour supérieure de Blois, l'établissement de la taxe eût créé un conflit avec l'autorité judiciaire. Il se contenta de faire des achats de blé à Nantes. Rendu de Nantes à Tours, le boisseau de blé coûtait 50 sols. Du Cluzel le faisait vendre de 42 à 44 sols. Par suite de cette manœuvre, les spéculateurs, qui retenaient le blé dans l'espoir de le voir augmenter, l'ayant vu baisser, vendirent immédiatement. Cette opération faite à Tours influa sur tous les marchés de la Touraine-.
Les émeutes eurent un caractère général à la fin de l'année 1773 et, dans les premiers mois de Tannée 1774, elles étaient toujours suivies de pillage chez les boulangers et les marchands de grains. Elles n'étaient pas
' Arcli. dép. d'[ndre-el-Loire, C, 95.
a Arch. dép. d'Iadre-et-Loire, C, 94-95.
356 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AC XVIll'" SIÈCLE
toujours occasionnées par le manque de grains ni par la cherté du blé; Choiseul, dans une lettre au corps de ville de Tours', constate que ce sont réellement des voleurs qui troublent la tranquillité publique et auxquels s'unissent des malheureux de la populace. La plus formidable émeute fut celle qui éclata à Tours le 22 février 1774. La foule pilla des bateaux chargés de blé, sur la Loire et sur le Cher, elle menaça de mettre le feu dans divers quartiers de la ville, de forcer les maisons et notamment les greniers où étaient déposés les blés des rentes du chapitre de Saint-Julien et de la collégiale de Saint-Martin. Il fallut, pour la faire rentrer dans l'ordre, réunir plusieurs brigades de maréchaussée et faire venir de Chinon quatre compagnies du régiment deBerry. Le prévôt général de la maréchaussée fut contraint d'avoir recours aux coups de plat de sabre, et il fit faire sur les émeutiers une décharge de mousquetons chargés à poudre seulement '. Ce moyen réussit et la foule se dispersa. Malgré l'avis de Choiseul qui aurait voulu qu'on procédât contre les émeutiers par toutes les voies juridiques, une amnistie générale fut accordée par le roi le 12 mars suivant ^, mais après qu'on eut pendu quatre des principaux meneurs.
En présence des mouvements séditieux que la cherté des grains occasionnait dans la généralité et dans plusieurs autres provinces, Terray éprouva le besoin de se disculper, il le fit en défendant son système et en réfutant les accusations dont il était l'objet^. Dans sa
' Arcb, mun. de Tours. Lettre du -22 février 1774. Re;;. des délibér. du corps de viUe.
2 Arch. muD. de Tours. Rég. des délib. du corps de ville, 23 février 1774.
s Arch. mun. de Tours. Lettre du duc de La Vrillière au corps de ville, 12 mars 1774. Reg. des déUb. du corps de ville.
* Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 95.
lettre du 28 septembre 1773, il prévient Du Cluzel que le peuple, les bourgeois des villes, et même les personnes distinguées, sont imbus de l'idée fausse qu'il existe une compagnie chargée exclusivement de l'approvisionnement du royaume et du commerce des grains. On accuse, dit Terray, cette prétendue compagnie d'être la cause, par le monopole qu'elle exerce, du prix excessif des grains. De pareilles opinions rendraient le gouvernement odieux si elles s'enracinaient. Le devoir des intendants est de détromper tous ceux qui sont dans l'erreur. Si le Gouvernement a fait passer des grains dans les différentes provinces, c'était pour les faire vendre à perte et pour le soulagement des peuples. Pourtant on lui reproche de faire augmenter le prix des grains pour en tirer avantage par un monopole odieux ; quelques-uns disent, au contraire, qu'il empèchele commerce en faisant des pertes volontaires que les commerçants particuliers ne peuvent soutenir. Bientôt on l'accusera de négligence ou de laisser les peuples livrés à l'avidité du négociant, s'il ne fait aucuns approvisionnements. De quelque côté qu'il se porte, il y trouve la critique de ses opérations, il n'agit que pour le bien du peuple, mais ce peuple, dans les secours même qu'on lui donne, croit toujours qu'on veut lui faire du mal ou qu'on le néglige.
Un autre argument en faveup de Terray, c'est qu'il ne cesse de combattre l'exportation, de donner les ordres les plus précis pour qu'elle ne puisse avoir lieu, tandis qu'au contraire il fait tous ses efforts pour amener sur les marchés de France les blés étrangers.
Le principal vice de son système, c'était la vente à perte qui nepouvaitqu'effrayer et paralyser le commerce local ; mais, en procédant secrètement, comme le faisait
358 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl" SIÈCLE
Du Cluzel, et surtout en ne faisant baisser les prix que progressivement, cet inconvénient fut en partie évité.
Peut-on soutenir que les mesures prises par l'abbé Terray furent inutiles dans toutes les provinces? M.Afanassiew, qui est de cet avis, excepte le Limousin et l'Angoumois parce que ces provinces reçurent des secours en argent, qui leur furent très profitables grâce à une répartition intelligente et à l'énergie de Turgot qui était l'ennemi du système deTerray. 11 faut y ajouter le Maine, l'Anjou, la Touraine, qui obtinrent chaque année pour les ateliers de charité plus de 100,000 livres, également très bien réparties par Du Cluzel qui, comme Turgot, était l'ennemi du système de Terray et qui ne craignait pas d'exprimer nettement son opinion dans sa correspondance avec le contrôleur général. Peut-être trouverait-on dans d'autres généralités des intendants comme Turgot, comme Du Cluzel, qui surent demander et obtenir des secours, et en profitèrentpour soulager la misère du peuple, soit en créant des ateliers de charité, soit en faisant vendre à perte les grains qu'ils achetaient.
On pourrait peut-être considérer comme suspecte la défense de Terray par lui-même, mais on nepeut à coup sûr accuser Turgot de complaisance pour son prédécesseur. Or voici comment il explique les idées de l'abbé Terray : « Le seul motif qui ait pu déterminer les administrateurs à préférer ces mesures dangereuses aux ressources naturelles du commerce libre a sans doute été la persuasion que le Gouvernement se rendrait par là maître du service des subsistances et pourrait, en tenant les grains à bon marché, soulager le peuple et prévenir ses murmures *. »
' Œuvres de Turgot, tome II, page 172- Paris, GuillaumiD, 1844.
Turgot, comme Du Cluzel, a attaqué le système, mais il a loué les intentions de l'abbé Terray.
Quand il eut été appelé au contrôle général, au début du règne de Louis XVI, il s'empressa de modifier le système de l'abbé Terray; le 13 septembre 1774, il fit rendre un arrêt qui établissait la libre circulation des grains à l'intérieur du royaume, mais qui interdisait l'exportation et même l'importation des blés français dans la ville de Marseille, restée toujours libre de commercer avec l'Étranger'. Un arrêt de janvier 1775 permit le commerce avec Marseille pour alimenter la Provence.
Dans la circulaire qu'il adresse aux intendants au sujet de l'arrêt du 13 septembre, Turgot semble prévoir que des troubles éclateront; il leur recommande d'écarter et même de prévenir tout mouvement et tout obstacle aux transports qui pourraient venir delà part du peuple, trop peu éclairé sur ses vrais intérêts. Turgot avait raison : les populations se montrèrent tout aussi défiantes sous le régime de la liberté qu'elles l'avaient été sous celui de la réglementation, elles virent toujours d'un mauvais œil les enlèvements de grains faits par les blatiers. La récolte de 1774 fut d'ailleurs mauvaise. Dans la généralité de Tours, les blés, les vins donnèrent le tiers d'une récolte ordinaireet, par suite, lagênesefitsentirquelques mois avant la récolte de 1775. A Tours, aux Ponts-de-Cé des émeutes éclatent, la population veut s'opposer aux enlèvements de grains, les blatiers sont injuriés, leurs magasins sont pillés, les choses se passent absolument comme en 1770 et en 1773^ La force armée ^ est obligée
* Arch. dép. d'Indre-et-Loire. C, 35.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 58.
3 Arcii. dép. d'Iadre-et-Loire, C, 98.
360 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl'" SIÈCLE
d'intervenir ; un corps de carabiniers séjourna à Tours du 9 mai au H juin.
Malgré ces émeutes, Turgot, persuadé de l'excellence de son système, donne l'ordre aux intendants de faire respecter la liberté du commerce des grains ; toutefois, pour calmer les esprits, il attribue des primes à l'importation des grains étrangers. L'édit du 24 avril 1775 accorde, du 15 mai jusqu'au l^aoùt, 18 sols par quintal de froment et 12 sols par quintal de seigle importés en France. Les navires qui importaient les grains étaient exempts du droit de fret, qu'ils fussent français ou étrangers ^
Un autre moyen devait, dans l'esprit de Turgot, faire baisser encore le prix des grains, c'était la suppression de tous droits sur les grains et farines, tant à l'entrée des villes que sur les marchés, soit à titre d'octroi ou sous la dénomination de minage, hallage et autres quelconques. Un arrêt conforme fut rendu le 3 juin 1775. Cet arrêt n'eut pour ainsi dire aucun résultat. En effet, un arrêt du 20 juillet 1775 réserva les droits des seigneurs et décida qu'ils continueraient à être perçus, à moins que la perception n'en eût été suspendue par des arrêts particuliers. Or, les droits supprimés par l'arrêt du 3 juin étaient presque partout perçus au profit des seigneurs. Ainsi, dans la généralité de Tours, il n'y avait que les villes deSaumur et du Mans au profit desquelles fussent perçus des droits sur les grains -. Le but du contrôleur général n'était pas atteint, mais Turgot n'osa pas s'attaquer aux privilégiés. Il songea aussi, à l'exemple de Terray, à faire taxer le pain, en proportion du prix du blé. 11 lit faire des expériences à Roissy, près Paris,
• Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 98.
' Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 95.
pour savoir quelle quantité de pain on peut tirer d'un boisseau de farine, et il en conclut que le prix de la livre de pain doit être fixé à la même quantité de deniers que le setier de Paris vaut de livres en numéraire. Il fallait y ajouter la fabrication de la mouture, dont le prix pouvait varier suivant les localités \
Du Gluzel répond, le 23 septembre, que cette opération, vue en grand, paraîtrait devoir procurer aux provinces un grand soulagement, mais que dans les détails elle présente beaucoup plus de difficultés qu'on ne pense. Il faut d'abord considérer qu'elle n'apporterait pas de soulagement aux campagnes, parce que l'habitant qui achète le blé pour le convertir lui-même en pain s'aperçoit plutôt de la cherté du blé que de celle du pain. Si le froment est trop cher, il se réduit au seigle ou à l'orge, et passe enfin aux nourritures inférieures quand le prix des autres est au-dessus de ses forces. Il n'y aurait donc que le peuple des villes qui pourrait en profiter. De plus la taxe du pain n'était pas une affaire d'administration ; c'étaient des arrêts du Parlement qui réglaient la manière dont la taxe devait être faite, avec injonction aux officiers municipaux d'y tenir la main, et les officiers de police ne pouvaient s'écarter de ces tarifs, sans s'exposer à voir casser leurs ordonnances parle tribunal supérieur. Enfin la taxe de Paris, que proposait Turgot, ne pouvait être adoptée pour toutes les provinces, sans faire injustice aux boulangers. II eut fallu supposer pour cela identité de qualité entre le blé de la Brie, de la Beauce, de la Picardie et des autres provinces de France, qui présentaient pourtant bien de la différence pour le produit en farine. Turgot renonça
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. C, 95. Lettre du 17 septembre 1775.
donc à la taxe du pain, et peut-être les objections de Du Cluzel ne furent-elles pas étrangères à sa décision '.
Les émeutes de 1775 n'ébranlèrent pas la confiance de Turgot dans la valeur de son système, elles ne firent que le pousser plus avant dans la voie de la liberté commerciale. Le 12 octobre 1775, un arrêt rendit à la déclaration de 1763 toute sa vigueur, et acheva de faire disparaître toutes les entraves que les arrêts du Conseil avaient apportées au commerce des grains sous l'administration de l'abbé Terray. Les grains et farines purent circuler de province à province sans aucun obstacle, et sortir librement par mer de tous les ports du royaume pour rentrer dans un autre port ^ C'était évidemment le meilleur moyen d'équilibrer les prix sur tous les marchés du royaume, et de faire bénéficier les provinces pauvres du superflu d(mt ne pouvaient disposer que difficilement les provinces riches avec le système de la réglementation. Turgot serait sans aucun doute allé jusqu'à la libre exportation, mais l'opposition que lui firent les privilégiés, le Parlement et le peuple lui-même au sujet des réformes qu'il accomplit ne lui laissèrent pas le temps de réaliser ce qui n'avait cessé d'être l'objet de tous ses vœux.
Après lui le système de la réglementation reprit le dessus : l'exportation ne fut que rarement permise. Necker, quoique partisan en principe de la liberté du commerce, était d'avis qu'on ne pouvait pas se gouverner par des règles générales en matière de subsistances et qu'il fallait s'inspirer des circonstances^. Mais, quel que fût le système en vigueur, l'intendant de Tours, en temps
' Arch. (lép. d'Indre-et-Loire, C, 95.
* Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 35.
3 Necker : Législ. du commerce des grains, p. 278. Paris, Guillaumln, 1848.
de crise, usa toujours du même procédé pour soulager la misère des habitants. En 1782, la récolte fut mauvaise, la cherté du blé commença à se faire sentir en novembre ; Du Cluzel s'entendit avec des négociants pour approvisionner les marchés et il leur remboursa les perles subies '. L'opération était toujours secrète pour ne pas éloigner les marchands ordinaires, et elle réussit, comme en 1770, 1773, 1775, à préserver de la disette la généralité de Tours. Le Gouvernement luimême traita avec des commissionnaires pour fournir des grains aux générahlés qui pourraient en avoir besoin; mais Du Cluzel n'abusa pas des offres qu'on lui faisait, il promit au contrôleur général de ne lui adresser des demandes qu'en cas d'extrême nécessité. Le directeur du service des subsistances, M. de Montaran, le félicita sur les mesures qu'il avait prises, en lui écrivant le 5 mai 178.3: «Je serais trop heureux si dans l'administration qui m'est confiée j'avais toujours des guides aussi sûrs et aussi éclairés que vous, et je vous prie d'être persuadé de l'empressement que je mettrai toujours à me conduire d'après les avis que vous voudrez bien me donner ^ » Cette lettre est une preuve que l'intendant était dans bien des cas libre d'agir à sa guise ; le ministre se contentait de ratifier les décisions qu'il avait prises. C'est ainsi que Du Cluzel pourvut à la subsistance de sa généralité par des moyens qui n'étaient peut-être pas appliqués partout, et dont le but était de faire baisser le prix des grains dans les marchés. On savait d'avance que la spéculation serait malheureuse. Les pertes subies par l'État furent considérables ; celles que supporta Du Cluzel pendant son administration de
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 98.
* Ârch. dép. d'Iadre-el-Loire, G., 98.
364 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl" SIÈCLE
dix-sept années s'élèvent à plus de 40,000 livres. Au lieu donc d'accuser le Gouvernement d'avoir cherché à spéculer sur les grains, il serait peut-être plus juste de dire que tous ceux qui furent chargés du service des subsistances dans la seconde moitié duxviii" siècle se proposèrent, non pas d'affamer le peuple, mais de lui procurer les moyens de se nourrir à meilleur marché. Les uns espérèrent arriver à ce résultat par une réglementation des plus minutieuses, les autres par le système de la liberté commerciale ; mais les mauvaises récoltes, si nombreuses de 1765 à 1789, amenèrent parfois une cherté dont le Gouvernement ne doit pas être rendu responsable.
L'assistance publique est l'une des choses dont Du Cluzel s'occupa avec le plus grand soin et qu'il se réserva plus particulièrement. 11 était sans cesse en relation avec le médecin de l'hôpital de la Charité de Tours, qu'il visita à plusieurs reprises, afin d'étudier par lui-même les améliorations qu'on pouvait apporter à l'organisation du service, en correspondance avec l'archevêque pour faire distribuer des remèdes et des secours dans les campagnes par l'intermédiaire des curés'.
Il y avait à Tours trois hôpitaux : l'Hôtel-Dieu, l'hôpital général de la Charité et la Madeleine. L'Hôtel-Dieu était très ancien; on y avait réuni toutes les aumôneries, établies en différents lieux de la ville, et même celles qui étaient dispersées dans le diocèse'. L'hôpital général recevait toutes sortes de malades, il était dirigé par un Conseil d'Administration que présidait l'archevêque. Ses ressources provenaient de revenus d'octroi qu'il faisait directement percevoir aux portes de la ville, de
' Arcli. dép. d'Indre-el-Loire. C, 70.
2 Bibl. mun, de Tours. Etat de la généralité de Tours, p. 323 et suiv.
subventions, de fondations particulières. Le rôle de l'intendant se bornait à surveiller l'exécution des règlements qui régissaient Thôpital de Tours et les établissements similaires. C'est lui qui nommait les médecins attachés aux hôpitaux et qui fixait leur traitement. Le médecin en chef de l'hôpital de Tours, le D"" Duverger, avait 1,500 livres d'appointements \
L'hôpital de la Madeleine recevait les enfants trouvés de la ville etfaubourgsde Tours et des élections de Chinon, Loches, Amboise, Saumur, Richelieu, Baugé, Loudun. Il avait été .fondé en 1499 par un chanoine de l'église de Tours. Ses revenus provenaient de biens-fonds, de rentes, d'impositions faites sur les seigneurs de fiefs de la ville de Tours et sur les habitants y ayant maison depuis cinq ans, et de subventions du domaine du roi; ils s'élevaient annuellement à 67,900 livres'. Souvent la dépense excédait les revenus, le domaine du roi accordait alors une subvention extraordinaire, ou bien l'intendant était autorisé à établir une imposition au marc la livre de la capitation sur tous les habitants privilégiés ou non privilégiés de la province de Touraine.
L'hôpital de la Madeleine longtemps rattaché à l'hôpital général de la Charité eut une existence particulière et des administrateurs distincts à partir de 1753-'. On recueillait environ cent soixante-cinq enfants par an à l'hôpital de Tours. Le domaine royal payait pour chacun d'eux 60 livres par an. Il périssait chaque année une très grande quantité de ces enfants. Des registres de l'hôpital prouvent qu'en dix ans, de 1756 à 1766, il y entra mille six cent quatre-vingt-six enfants et qu'il en
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 70.
■^ Arch. flép. d'Indre-et-Loire, C, 317.
* Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Arrêt du 18 juin 1753. C, 317.
mourut mille six cent soixante-sept, près des deux tiers*. Les enfants y étaient nourris jusqu'à l'âge de sept ans. On leur apprenait la religion, puis à lire et à écrire. A sept ans, quarante d'entre eux passaient à l'hôpital général, qui, en vertu d'une donation de 50,000 livres faite par un anonyme en 1752, s'engagea à les loger, à les nourrir et à les élever ^ On les plaçait en apprentissage dans la ville. Presque tous devenaient libertins, coureurs ou mendiants. On projeta donc, pour remédier à cette situation, et surtout pour décharger l'hôpital général, de les placer chez des cultivateurs qui se chargeaient par acte notarié de les nourrir, élever, entretenir et instruire dans la religion et dans l'art de cultiver la terre pendant dix ans, sans autres avantages que ceux qu'ils pourraient retirer du travail ou service journalier de ces enfants; ils étaient tenus de les présenter au bureau d'administration de l'hôpital toutes les fois qu'ils en seraient requis, pour qu'on fût assuré qu'ils remplissaient leurs engagements. Pour encourager les paysans à se charger de ces enfants, on leur accordait de temps à autre, à ceux qui montraient le plus de zèle et d'attention, des diminutions sur la capitation. Choiseul autorisa même tout enfant trouvé, parvenu à l'âge de seize ans, à tirer au sort aux lieu et place des enfants propres, frère ou neveu, de tout chef de famille qui l'avait élevé '^ C'était pour le cultivateur un sérieux avantage et pour l'administration de l'hôpilal une garantie que les enfants seraient bien traités.
La population misérable des villes était presque toujours assurée de trouver un refuge à l'hôpital, mais les
' Bibl. mun. de Tours. ELat de la généralité de Tours, p. 379 et sulv.
* Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 317.
3 Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 318.. Lettre du 5 avril 1761.
habitants des campagnes, réduits souvent à la plus extrême misère, décimés par de violentes épidémies, ne pouvaient guère compter que sur les secours fournis par l'intendant, et l'intendant obtenait du pouvoir central des subventions d'autant plus élevées qu'il se montrait plus actif, et qu'il paraissait mieux informé sur les besoins de sa généralité.
Pour soulager la misère des paysans. Du Cluzel fait faire des distributions de riz; il établit sur divers points des ateliers de charité, oîi il admet les femmes et les enfants; il accorde des diminutions d'impcMs et il s'entend avec le clergé pour la création de bureaux d'aumône. Ces bureaux fonctionnèrent comme fonctionnent aujourd'hui nos bureaux de bienfaisance. Ils donnèrent du pain et de l'argent aux familles les plus nécessiteuses, ils furent autorisés à recevoir des donations'. Créés au moment de la crise de 1770, ils rendirent les plus grands services, et un arrêt du 18 décembre 1770 leur donna un caractère permanent. Les habitants du Mans protestèrent contre cette création, craignant qu'on exigeât d'eux des contributions habituelles en faveur des pauvres, en dehors des temps de misère et de calamité. Terray les rassura par sa lettre du 13 juin 1771 '\ en leur disant que le roi voulait que le bureau fût permanent afin qu'à tous les instants oîi les secours deviendraient urgents il y eût des gens en place en état d'y pourvoir, sans qu'on fût obligé d'attendre les délais qu'entraînerait la formation d'un bureau. C'était une innovation des plus heureuses, appelée à rendre les plus grands services.
Les épidémies furent très fréquentes de 1766 à 1783;
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 307.
368 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIll' SIÈCLE
les plus ordinaires étaient les atfections de gorge et de poitrine, les fièvres malignes et putrides, la dysenterie; en 1782 et en 1783, les malades sont atteints de maux de gorge, de courbatures, et les rechutes sont très fréquentes'. Les épidémies sévissaient surtout après les disettes. « En effet, écrit Du Cluzel à d'Ormesson, quand l'intempérie des saisons et leur inconstance, quand l'air, chargé de vapeurs dangereuses viennent frapper des corps exténués parle travail et l'indigence, la mort moissonne des victimes multiples". »
La mortalité était parfois considérable dans certains endroits. En 1770, à Châtillon, près de Mayenne, il y eut plus de 150 morts sur une population de 5,500 habitants^. En 1779, dans l'élection de Château-du-Loir 6,872 habitants tombèrent malades et 1,012 succombèrent^. En 1782, Du Cluzel écrivait qu'il y avait beaucoup de morts depuis 1779, que la mortalité l'emportait d'un quart sur la natalité, tandis que c'était l'inverse avant ces épidémies. 11 était donc de première importance de combattre un fléau qui amenait la dépopulation des campagnes et l'inculture des terres.
Les secours aux malades en temps d'épidémie comprenaient les soins médicaux et les distributions de remèdes et d'argent. Les soins médicaux étaient donnés par des médecins choisis par l'administration et dont chacun avait une circonscription déterminée^. Ils recevaient des appointements et des gratifications plus ou moins élevées suivant l'étendue de leurs services. M. Dupichard, médecin des épidémies à Tours, touchait
* Arch. dép. d'Indre-et-Loire; C, 403.
2 Arch. dép. d'Indre-et-Loire. Lettre du 12 avril 1783. C, 403.
3 Arcli. dép. d'Iniire-et-Loire, C, 401.
* Arcli. dép. d'Indre-et-Loire, C, 40;L
* Arch. dép. d'Iudre-et-Loire, C, 4U:<.
à ce titre 1,000 livres par an sur les fonds libres de la capitation, depuis 1766.
La tâche des médecins était facilitée et secondée par les nombreuses petites brochures répandues partout dans les campagnes et indiquant des remèdes peu coûteux, simples, faciles à préparer et reconnus efficaces pour les maladies les plus ordinaires par les médecins les plus renommés. Les remèdes distribués dans les campagnes sur l'indication des médecins étaient envoyés directement de Paris à l'intendant. Jusqu'en 1776, l'intendant de Tours ne recevait pour toute la généralité que vingt-trois boîtes de remèdes; à partir de cette date, on lui en expédie soixante-treize. Pour tout le royaume le nombre s'élevait à 2,258 en vertu de l'édit du 9 février 1776'. Les médecins des épidémies furent invités à entretenir une correspondance médicale avec M. Vicq d'Azir, que le roi avait nommé commissaire général pour les épidémies et les épizooties, et qui était secrétaire perpétuel de la Société de médecine, fondée en 1776 ^
L'établissement de la Société de médecine et de la correspondance médicale contribuèrent aux progrès de la médecine qui sont d'autant plus rapides que les observations sont plus nombreuses.
Les sommes dépensées pour les épidémies varient tous les ans suivant l'intensité et l'étendue de l'épidémie ; parfois elles ne dépassaient pas 10,000 livres, mais généralement elles étaient beaucoup plus élevées. En 1773, année où l'épidémie paraît avoir été le plus grave, on dépensa 80,688 livres 9 sols 5 deniers. Ces sommes étaient prises sur les fonds libres de la capitation, et,
1 Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 354.
- Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 354.
370 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl* SIÈCLE
quand elles étaient insuffisantes, sur le trésor royal. Une très grande latitude était laissée aux intendants pour les dépenses de cette nature. On ne leur fixait d'avance aucun crédit: c'était à eux de juger ce qu'ils avaient à faire pour soulager les habitants et combattre d'une manière rapide et efficace les épidémies qui ravageaient leur généralité; mais ils devaient tous les ans justifier de l'emploi des fonds, dans des mémoires très détaillés. Non seulement le contrôleur général approuve régulièrement les dépenses faites par Du Cluzel, mais encore tous les ans il lui adresse des éloges pour l'activité dont il fait preuve, et pour les soins qu'il prend afin de combattre les maladies épidémiques \ Les populations s'associent au Gouvernement, et les subdélégués écrivent à l'intendant que partout on est pénétré de reconnaissance pour le zèle qu'il met à veiller à tout ce qui peut intéresser les malheureux habitants des campagnes, et qu'ils ont bien du {ilaisir d'être témoins de la justice qui lui est rendue -.
Ce rapide exposé suffit à prouver que l'assistance publique, dont le développement est l'un des plus beaux titres de gloire du xix^ siècle, avait déjà un commencement d'organisation. La création de circonscriptions médicales en cas d'épidémie, la correspondance des médecins avecVicq d'Azir nous laissent entrevoir qu'on procédait déjà avec une certaine méthode pour combattre les épidémies.
' Arch. dép. d'Iudre-el-Loire, C, 403.
' Arcli. dép. d'Indre-et-Loire, G, 97.