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CHAPITRE V

DE l'accouchement

L'expulsion du fœtus et de "ses annexes au terme de la grossesse consl'ûue \a parturition [departurire^ enfanter) ou Vaccoucheme^it [de accubare, se mettre au lit).

On dit que l'accouchement est normal^ quand il s'effectue spontanément, et vicieux^ s'il est accompagné d'accidents qui compromettent la vie de la mère ou celle de l'enfant.

Mais il peut arriver qu'accidentellement l'œuf soit expulsé avant sa maturité complète. Si l'expulsion a lieu dans les six premiers mois de la grossesse, c'est un avortement (de a&on'n, naître avant le temps) et le produit de la conception n'est pas viable ; si elle s'effectue dans les trois derniers mois, on dit que l'accouchement est prématuré.

ARTICLE PREMIER

DE l'aVORTEMENT

Signes de l'avortement. — Les symptômes précurseurs de l'avortement sont le plus souvent : le gonflement des seins avec écoulement du lait ; une lassitude dans tous les membres et principalement dans le haut des cuisses ; une sensation de pesanteur au basventre accompagnée de fréquentes envies d'uriner; une hémorrhagie utérine plus ou moins abondante; enfin des douleurs intenses qui persistent jusqu'à la sortie du produit de la conception.

Dans les trois premiers mois delà grossesse, l'expulsion de l'œuf et celle de ses annexes se font en bloc. Souvent, on les retrouve dans les linges au milieu des caillots de sang; souvent aussi ils passent inaperçus en raison de leur faible volume et, dans ce cas, les phénomènes

observés sont attribués à une simple « perte » ; cette méprise est même très fréquente.

A partir du troisième mois, la fausse couche se fait ordinairement en deux temps : d'abord l'élimination du fœtus, puis celle du placenta qui est toujours plus laborieuse que la première : La femme qui avorte, a dit avec raison madame Boivin, n'accouche que d'un placenta. » Le contraire est la règle dans l'accouchement.

Causes de l'avortement. — L'avortement est spontané ou provoqué. Les causes de l'avortement spontané proviennent du père, de la mère ou du produit de la conception. Du côté du père nous trouvons la syphilis et l'alcoolisme ; du côté de la mère, les maladies fébriles, le choléra, la syphilis, les affections utérines, les chutes ou coups sur l'abdomen, l'anémie, les commotions morales et physiques, les abus du coït et une sorte de prédisposition individuelle : ainsi, Schultz a rapporté le cas d'une dame qui avorta vingt-deux fois en trois mois. Enfin, parmi les causes tenant à l'œuf, nous signalerons l'apoplexie du placenta, la dégénérescence de cet organe, l'hydropisie de l'amnios, la mort du fœtus résultant de violences directes, de malformations incompatibles avec la vie ou encore d'une maladie communiquée par la mère telle que la syphilis et la variole.

La mort du fœtus n'entraîne pas nécessairement l'avortement immédiat et, contrairement à un préjugé fort répandu, le produit de la conception, qui a cessé de vivre, peut séjourner un certain temps dans la matrice, sans y déterminer d'accident.

L'avortement peut èlre provoqué par un médecin, soit pour soustraire la femme à un danger imminent, dans les cas de vomissements incoercibles ou d'hémorrhagies rebelles ; soit pour l'empêcher de courir les risques de l'embryotomie ou de l'opération césarienne, au terme de la grossesse, par suite d'un rétrécissement excessif du bassin. Il se pratique, comme l'accouchement prématuré artificiel, par des procédés que nous décrirons plus loin.

La Sacrée Pénitencerie du saint-siège, n'admet dans aucun cas, l'avortement provoqué ; elle tolère l'accouchement prématuré artificiel, mais seulement en faveur d'un enfant viable.

Assez souvent, l'avortement est provoqué dans un but criminel et tombe sous l'application de l'article 317 du Code pénal ainsi conçu : « Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments, violences, ou par tout autre moyen, aura procuré l'avortement d'une femme enceinte, soit qu'elle y ait consenti ou non, sera puni de la réclusion. — La même peine sera prononcée contre la femme qui se sera procuré

DE l'aCGOUGI-IEMENT

l'avortement à elle-même ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués ou administrés à cet effet, si l'avortement s'en est suivi. — Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens qui auront indiqué ou administré ces moyens, seront condamnés à la peine des travaux forcés à temps, dans le cas où l'avortement aurait eu lieu. »

Autrefois l'avortement n'entraînait aucune pénalité. Aristote, dans sa Politique, le considère même comme permis. Il paraît d'ailleurs que les dames romaines avaient l'habitude de se faire avorter afin, dit Montesquieu, que leur grossesse ne les rendît pas désagréables à leurs maris. C'est ce que prétend Ovide dans le poème intitulé iVucc, le noyer :

Nûnc uterum vitiat, quse vult formosa videri : Raraque in hoc asvo est, quae velit esse parens (1).

Juvénal fait allusion à cette odieuse coutume dans les vers suivants traduits par M. Constant Dubos :

Quand de ses flancs brisés par tant d'avortements, ' Julia rejetait les fruits de ses débauches, Images de son oncle, effraji-ables ébauches.

De nos jours, l'avortement est pratiqué publiquement en Amérique et en Angleterre, par des médecins attachés à des maisons spéciales. En France, la pratique de l'avortement pour être clandestine n'en est pas moins fréquente. D'après le professeur Pajot, les avortements seraient même plus nombreux que les accouchements ; mais il est difficile •d'établir une statistique certaine, attendu que les coupables sont intéressés à se taire. On ne connaît guère que les avortements révélés par des dénonciations ou par des accidents plus ou moins graves ; or, ils ne fournissent, par an, que vingt à vingt-cinq condamnations.

C'est habituellement du troisième au sixième mois que se font les avortements criminels. « Nous en connaissons, dit Tardieu, les préliminaires. D'abord la femme doute encore de sa grossesse ; puis elle espère, à l'aide de violents exercices ou de marches forcées, déterminer un avortement clandestin ; puis des signes certains se manifestent: elle va trouver la sage-femme ou l'homme de l'art, indigne de ce titre, qui doit la « débarrasser ». Quelquefois son parti estpris, et un marché

(1) Aujourd'hui elle s'abîme l'utérus, la femme qui veut rester belle, et elle est bien rare, dans notre siècle, celle qui veut être mère .

est conclu : elle sait, ou à peu près, ce qui doit se passer. Mais le plus souvent on ne s'explique qu'en termes vagues : on lui promet de « décrocher » ou de « faire couler» son enfant. S'étant déjà plusieurs fois soumise au toucher, elle peut croire qu'il ne s'agit encore que de la « toucher », lorsque le doigt, introduit dans ses parties sexuelles, y dirige l'instrument et accomplit le crime. Souvent, en effet, l'opération est réduite à cette extrême simplicité : la femme reste debout comme dans une exploration ordinaire, et elle peut être de bonne foi quand elle soutient que la sage-femme s'est bornée à introduire son doigt dans la matrice, et que cette introduction n'a différé des précédentes que par les suites. De là aussi la question posée quelquefois à l'expert : l'avortement peut-il être pratiqué avec la main seule ? La réponse à cette question est que, dans les conditions ordinaires, le doigt ne peut être introduit dans la matrice et atteindre l'œuf ; mais qu'il peut arriver cependant que, l'utérus étant fortement abaissé et son col étant mou et entr'ouvert, le doigt atteigne les membranes, les décolle ou les déchire, et suffise ainsi à provoquer l'avortement : ce serait toutefois un cas exceptionnel. Le plus ordinairement l'opération exige un instrument; mais qu'on ne croie pas que ceux qui pratiquent l'avortement emploient des instruments spéciaux, tels que des stylets, des sondes à dard : de semblables instruments trouvés en leur possession seraient trop compromettants ; ils se servent au contraire des instruments les plus simples, d'une aiguille à tricoter de bois ou de fer, d'une plume à écrire, d'une petite baguette ; une sagefemme se servait de la tringle d'un rideau qu'elle se hâtait ensuite de remettre en place. Quelquefois cependant le procédé est plus chirurgical : le spéculum a éclairé la voie et frayé le passage à un stylet ou à une sonde ; ou bien on a eu la précaution de faire une injection dans l'utérus ou de dilater le col en y plaçant une éponge préparée. Mais alors on a affaire à des individus plus éclairés, qui ne manqueraient pas de donner à leurs manœuvres quelques faux prétextes et de fournir des explications empruntées aux préceptes de l'art. »

Les substances emménagogues qui passent pour provoquer les règles, comme l'armoise, l'absinthe, le safran, l'ergot de seigle, la Sabine et la rue, sont souvent employées pour provoquer l'avortement. Mais ces plantes n'ont jamais produit l'effet attendu, à moins d'être absorbées à dose toxique et, dans ce cas, elles agissent à la façon des poisons. « Encore, dit Gubler, des doses considérables et longtemps répétées sont-elles parfois demeurées sans résultats.Fodéré parle d'une femme qui, pour se faire avorter, prit chaque matin, pendant vingt jours, une centaine de gouttes d'huile volatile de sabine, et accoucha

DE l'accouchement

à terme d'un enfant vivant. » Marion Delorme, d'après un de ses biographes, mourut à trente-neuf ans après avoir pris une trop forte dose d'antimoine pour se faire avorter.

Signes et causes de l'accouchement prématuré. — L'accouchement prématuré se distingue de l'avortement par plusieurs caractères : d'abord, il s'effectue dans les trois derniers mois de la grossesse et le fœtus naît viable ; ensuite, l'expulsion du fœtus est plus laborieuse que celle du placenta et l'hémorrhagie, tout en étant relativement moins abondante, termine le travail au lieu de le précéder. Quant aux autres symptômes, ils ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l'accouchement normal.

L'accouchement prématuré peut, comme l'avortement, être spontané on provoqué. A part la distension exagérée de l'utérus, qui détermine prématurément la rupture des membranes et explique pourquoi les grossesses gémellaires arrivent rarement à terme, toutes les

autres causes de l'accouchement prématuré, qu'il soit accidentel ou volontaire, sont celles de l'avortement.

Moyens de provoquer l'accouchement. — Les procédés les plus usités par les hommes de l'art pour provoquer les contractions utérines de l'accouchement sont :

ARTICLE II

DE l'accouchement PRÉMATURÉ

Fis. 206. — Trocart à ponction de Fœuf.

1° La ponction de l'œuf avec un trocart courbe (fig. 206) ;

2° Le tamponnement du vagin à l'aide de bourdonnets de charpie qui excitent le col et, par suite, font contracter le corps de l'utérus ;

3° Les douches d'eau chaude dirigées sur le museau de tanche et pratiquées avec un irrigateur Éguisier, de grande dimension ;

Fig. 207. — Cône d'épongo'préparée.

4° La dilatation mécanique du col obtenue par l'introduction dans sa cavité d'un cône d'éponge préparée (fig. 207) qui, sous l'influence de l'humidité ambiante, augmente considérablement de volume ;

Fig, 208. Fig. 209. Fig. 210. Fig. 211.

Dilatateur intra-utérin de Tarnier.

A. Conducteur. — B. Tube en caoutchouc. — C. Douille à robinet destinée à recevoir la canule d'une seringue à injections. — a, a. Ressorts servant à arrêter le fil. — b. Extrémité dilatable du tube en caoutchouc. — f. Fil destiné à fixer le tube sur le conducteur.

DE l'accouchement

5» Le décollement de la partie inférieure de l'œuf au moyen d'une sonde élastique, ou mieux à l'aide du dilatateur utérin de Tarnier (fig. 208). Cet appareil se compose d'un tube en caoutchouc fermé à l'une de ses extrémités, que l'on dirige avec un conducteur dans la cavité utérine. En injectant de l'eau tiède par l'extrémité libre de ce tube, la partie engagée dans le col se dilate (fîg. 211) et décolle peu à peu les membranes du segment inférieur de l'œuf.

ARTICLE III

DE l'accouchement NORMAL

Époque de l'accouchement. — L'expulsion du fœtus s'effectue ordinairement vers la fin du neuvième mois ; mais elle peut, suivant certaines circonstances, s'accomplir avant ou après cette époque : l'accouchement est dit, dans le premier cas, prématuré et, dans le second, tardif.

Nous savons que pour éviter .toute cause d'erreur, la loi a établi la limite des naissances tardives au trois centième jour ou dixième mois, et celle des naissances précoces au cent-quatre-vingtième jour ou sixième mois.

Voici les termes de l'article 312 du Code civil, relatif à ce sujet : a L'enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari. — Néanmoins, celui-ci pourra désavouer l'enfant, s'il prouve que pendant le temps qui a couru depuis le trois centième jusqu'au cent-quatrevingtième jour avant la naissance de cet enfant, il était, soit pour cause d'éloignement, soit par l'effet de quelque accident, dans l'impossibilité physique de cohabiter avec sa femme. »

Causes de l'accouchement. — De tout temps on a cherché à expliquer les causes qui sollicitent l'expulsion du fœtus à une époque déterminée. Pythagore a invoqué la puissance des nombres impairs sur la destinée humaine; Hippocrate a fait intervenir la volonté du fœtus qui, pressé par l'insuffisance d'aliments, déchirait lui-même ses enveloppes, comme le poulet sa coquille, et sortait de son étroite prison en s'arc-boutant avec les pieds sur le fond de la matrice ; Buffon pensait qu'au bout de neuf mois, le placenta se séparait de l'utérus à la

manière d'un fruit, arrivé à maturité, se détachant de l'arbre qui le porte.

Bien d'autres explications ont été données, mais aucune ne nous paraît justifiée. Les véritables causes déterminantes de l'accouchement nous échappent encore, et il est très probable que longtemps encore il faudra dire avec Avicenne : « Au temps fixé, l'accouchement se fait par la grâce de Dieu. »

Des douleurs de l'enfantement. — De toutes les fonctions de l'économie, l'accouchement est la seule qui soit douloureuse. Cette exception, si l'on en croit Moïse, serait la conséquence du péché originel : « Je multiplierai tes misères et tes conceptions, dit la Genèse^ tu enfanteras avec douleur et tu seras sous la puissance de l'homme, et il aura domination sur toi. » Cependant, les douleurs de l'accouchement ne sont pas propres à l'espèce humaine ; les femelles d'animaux y sont aussi sujettes.

Pour tous les êtres animés, le prélude de la génération, le coït, s'accompagne donc de sensations agréables, tandis que son dernier acte, l'accouchement, s'accomplit au milieu des plus vives douleurs. C'est à cette curieuse particularité que fait allusion ce passage de VÉtourdi de Molière :

Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie. Et dont avecque peine on fait l'accouchement. L'argent dans notre bourse entre agréablement ; Mais le terme venu que nous devons le rendre, C'est lorsque les douleurs commencent à nous prendre.

Causes des douleurs. — Les douleurs de l'enfantement sont dues aux contractions musculaires de l'utérus, et l'on peut s'en convaincre facilement par l'application des mains sur le ventre d'une femme en travail ; on remarque alors que, pendant toute la durée de la douleur, et même une vingtaine de secondes au delà, les parois utérines se durcissent et présentent au toucher une résistance analogue à celle du biceps qui se contracte. Ces douleurs sont intermittentes comme les contractions de la matrice qui les provoquent, et les intervalles sont d'autant plus rapprochés que l'accouchement touche à sa fin. Ainsi, les premières douleurs se succèdent de quart d'heure en quart d'heure, et les dernières se reproduisent d'une minute à l'autre.

DE l'aGCOUGI-IEMENT

Durée et intensité des douleurs. — La durée de chaque douleur est, en moyenne, de quarante secondes, et son intensité augmente avec les progrès du travail. Les termes que les accoucheurs ont l'habitude de leur appliquer peignent assez bien le caractère de ces souffrances : ce sont, par ordre de succession, d'abord les mouches, puis les douleurs p7-'éparantes, ensuite les douleurs expulsives et, dans la période ultime, les douleurs conquassantes (de cim, avec, et quassare, ébranler). Communément, on les désigne sous les noms de maux de reins ^ coliques^ tranchées ou bouffées. Les douleurs qui se font sentir dans les lombes sont plus pénibles que celles de l'abdomen; on dit alors que la femme accouche « par les reins ».

En général, les douleurs de l'enfantement sont très vives, et leur acuité est telle que, le plus souvent, elles font naître l'idée de la mort; mais une fois l'accouchement terminé, les souffrances endurées s'oublient vite; de là le dicton populaire : Cest le mal joli, sitôt fini, on en rit. Et il est heureux qu'il en soit ainsi, sans quoi les femmes qui ont subi une première épreuve se refuseraient à en tenter une seconde : ce qui n'est pas, on le sait, le cas ordinaire. Ces souffrances, au dire de Jacques Duval, « pourroient estre plus cruelles trois et quatre fois, que les Dames et Damoyselles ne s'en garderoient ce nonobstant, tant elles se trouvent friandes et réjouies du déduit par lequel on y parvient. »

Les douleurs varient d'intensité suivant les femmes. Il en est qui ne font entendre aucune plainte et « mangent leurs douleurs » ; d'autres accouchent pendant le sommeil ou en marchant. Une femme, originaire du Canada, citée par Tarnier, disait avoir l'habitude de semer ses enfants sans s'en apercevoir. Quelques personnes, d'après le D"" Lory, éprouvent en accouchant un certain plaisir. On sait que Henri d'Albret fît chanter à sa fille, lorsqu'elle accoucha du « meilleur des rois », le cantique béarnais de Notre-Dame du bout du Pont, afin que son rejeton ne fût « ni pleureur, ni rechigné ». Assez fréquemment, les femmes n'éprouvent d'autre sensation qu'un pressant besoin d'aller à la garde-robe. Cette méprise est souvent invoquée comme excuse par les criminelles qui ont volontairement jeté leur enfant dans les fosses d'aisances ; mais l'examen de la tête du nouveau-né indique, par l'absence ou la présence d'une bosse sanguine sur la partie engagée la première, si l'accouchement a été rapide ou laborieux et, par suite, si la mort de l'enfant peut être attribuée à une erreur de sensation ou à un infanticide.

Dans certains cas, les douleurs sont assez aiguës pour déterminer une sorte de folie momentanée qui porte les accouchées à injurier ceux

qui les entourent, à dire des mots obscènes (1), ou à se livrer à des actes extravagants et même violents. La mère de Charles-Quint devint folle à l'une de ses couches, d'où son nom de Jeanne la Folle. Le Dr Jcrg raconte qu'une négresse, saisie de délire pendant un travail très laborieux, s'ouvrit le ventre, en retira son enfant, et finit par guérir. Cazeaux cite une jeune dame qui se mit à chanter à pleine voix le grand air àe Lucie. Cependant, Stoltz n'admet pas que l'excitation nerveuse qui résulte d'un accouchement pénible soit assez vive pour déterminer un accès, même passager, de délire ou de folie. Tardieu est du même avis : « Sur trois cents cas d'infanticide, dit ce médecin légiste, je n'en ai pas vu un seul où une femme eût été prise d'une fureur homicide et transitoire et eût tué son enfant. » Le fait suivant observé par Esquirol et rapporté par le Marcé dans son Traité de la folie des femmes enceintes est en contradiction avec l'opinion des deux savants dont nous venons de parler. Une fille, écrit cet auteur, n'avait point caché sa grossesse et fit faire une layette. La veille de son accouchement, elle se montra à tout le monde. Elle accoucha pendant la nuit, et le lendemain le corps de l'enfant fut trouvé dans les latrines, mutilé de coups de ciseaux. Celte fille avoua son crime et n'en témoigna aucun regret : « Je n'ai pas fait de mal^ répétaitrelle, ils ne peuvent rien me faire, n'est-ce pas ? » Cette fille n'avait-elle pas eu un accès de délire ? » D'après Bodhi, une femme de Milan, au XVP siècle, fut condamnée à la roue pour avoir mangé son enfant sous l'instigation du démon, disait-elle.

Circonstances modificatrices des douleurs. — Plusieurs circonstances modifient l'intensité des douleurs. On calme celle des reins en soulevant cette région à l'aide d'une serviette fortement tendue par deux aides. Les frictions sur le ventre soulagent quelque peu les douleurs abdominales, ou tout au moins font prendre patience à l'accouchée. Nous signalerons bientôt l'effet des émotions morales sur la durée du travail, et par suite sur celle des douleurs. Les prières, les reliques, agissent souvent sur l'imagination des personnes pieuses et peuvent avoir une influence favorable sur le travail. En 1878, à l'accouchement de S. M. la reine d'Espagne, suivant la Epoca, on avait exposé, auprès de la royale alitée, un os de saint Jean-Baptiste,

(1) Nous avons accouché une femme de bonne famille qui ne cessait de répéter, pendant toute la durée du travail, cette bizarre prière : O mon ion saint And7v, faites qu'il ne me fasse j}^^ plus de mal 2^onr sortir qu'il ne m'en a fait porir entrer !

DE l'aCGOUGPIEMENT

le peigne de la Vierge Marie avec trois de ses cheveux et une chemisette de Notre- Seigneur Jésus-Christ. De même aux couches de Marie de Médicis, raconte la sage-femme Louise Bourgeois, « les reliques de madame Saincte Marguerite estoient sur une table dans la chambre, et deux religieux de Sainct-Germain-des-Prez qui prioyoient Dieu sans cesser..., le mal dura vingt-deux heures. » On sait que l'impératrice Eugénie, pendant toute la durée de l'accouchement du prince impérial, en 1856, tenait dans sa main un précieux reliquaire prêté par Pie IX; ce qui n'empêcha pas l'application du forceps.

Chez les anciens, certaines substances passaient pour faciliter l'accouchement, par exemple le dyctame, dont on couronnait Lucine. Au dix-septième siècle, la « poudre de la Royne (1) » était très employée « tant pour garantir des douleurs restées après un travail violent, que mesmes pour rendre le futur accouchement tranquille et moins douloureux. » On pensait aussi obtenir le même résultat en appliquant sur le ventre de l'accouchée le placenta et ses annexes, aussitôt après la délivrance, ou encore en écorchant tout vif un mouton noir « en la chambre de la malade, pour de la peau toute chaude, parsemée de poudre de roses et de myrtiles, luy envelopper les reins et le bas-ventre». Une pierre d'aimant fixée près de l'aine, la dépouille d'un serpent maintenue autour de l'abdomen, une ceinture faite en peau d'élan et mise autour de la cuisse passaient pour avoir la propriété d'accélérer l'accouchement. Tous ces remèdes empiriques et bien d'autres encore eurent leur moment de vogue. Mais les seuls agents réellement efficaces pour diminuer et même supprimer les douleurs sont les anesthésiques, comme le chloroforme et l'éther.

Emploi des anesthésiques dans les accouchements. —

« Grâce à celle merveilleuse découverte de l'anesthésie, s'écrie Forbes avec admiration, les mères des générations futures n'enfanteront plus dans les tortures du travail sur une couche où elles ne donnent souvent la vie qu'au péril de la leur, mais au milieu des songes élyséens, sur un lit d'asphodèle ! » L'auteur de la iVewesîs meWcaZe chante, avec non moins d'enthousiasme, les vertus des anesthésiques :

Là c'est le doux repos, f'extase, le plaisir.

Le spasme de l'amour. Quand l'éther halluciné

La jeune femme en proie aux tourments de Lucine,

(1) Cette poudre était un composé de racine de grande consoude, de noyaux de pêche, de noix muscades, d'ambre jaune et gris.

Oh ! d'un double mystère ineffable pouvoir,

Au moment qu'elle enfante, elle croit concevoir !

Toutefois, les accoucheurs n'ont recours aux anesthésiques que dans les cas exceptionnels (agitation excessive, opérations douloureuses et de longue durée), parce que leur emploi n'est pas exempt de dangers. Ces substances ont un autre inconvénient : elles donnent lieu, comme nous l'avons déjà fait remarquer, à des rêves erotiques et peuvent provoquer des indiscrétions fâcheuses, « Effectivement, dit le D"" Pinard, chez quelques parturientes, dès que le chloroforme commence à atteindre l'intelligence, une loquacité extraordinaire se montre, et souvent, probablement parce que c'est là leur idée fixe, elles font aux personnes qui les entourent les confidences les plus intimes et les plus inattendues. Quelques pauvres filles que nous observions lançaient à haute voix le nom du père de l'enfant, racontaient la durée et la nature de leurs relations. »

On a l'habitude aujourd'hui, dans le grand monde, d'administrer le chloroforme par le procédé dit à la reine parce qu'il a été employé, pour la première fois, le 7 avril 1853, sur la reine Victoria (1). Ce procédé consiste à faire respirer le chloroforme pendant toute la durée du travail, mais seulement au moment des contractions utérines. Les accoucheurs qui l'emploient de la sorte prétendent obtenir une demianesthésie^ suffisante, disent-ils, pour diminuer l'intensité des douleurs et les rendre très supportables. Mais les physiologistes assurent que le chloroforme n'agit comme anesthésique qu'à la condition d'être administré d'une façon continue et à dose massive ; il est donc probable que son action, dans le procédé à la reine, s'exerce principalement sur le moral de la femme, ainsi que le pense le professeur Pajot. « La prétendue demi-anesthésie, dit ce célèbre accoucheur, le chloroforme à la reine, comme l'appellent ironiquement les grands praticiens anglais, est une pratique aussi inutile qu'inoffensive ; elle n'a rien de sérieux ni de scientifique. Elle pourra prendre place à côté des moyens dilatoires propres à agir sur l'imagination des femmes et faire gagner du temps, quand, dans un accouchement naturel, il n'est pas besoin d'autre chose. Le chloroforme à la reine, à la mode aujourd'hui, est destiné à supplanter la potion des anciens (sa confection demandait plusieurs heures), les médailles, les neuvaines, les eaux

(1) La reine d'Angleterre, dit V. Hugo dans les Tmvaillinirs de la Mer, a été blâmée de violer la Bible en accoucbant par le chloroforme.

DE l'accouchement

miraculeuses, la plume d'aigle à la cuisse et la graisse de vipère sur le ventre. »

Mécanisme de l'accouchement. — L'accouchement comprend quatre périodes distinctes : 1° la période de préparation ; 2'" la période de dilatation du col; 3° la période d'expulsion du fœtus; 4° la période- d'expulsion des annexes. La seconde et la troisième périodes constituent le travail de l'accouchement et la dernière période a reçu le nom de délivrance.

Période de préparation. — Les symptômes précurseurs de l'accouchement sont : V abaissement de la matrice qui rend la respiration plus libre, mais gêne davantage la marche et provoque de fréquentes envies d'uriner ; une sécrétion abondante de glaires^ dont la source principale est l'appareil glandulaire du col et qui servent à lubrifier les voies génitales ; de légères douleurs de reins qui se manifestent surtout la nuit et semblent tenir à l'effacement du col.

Ces symptômes sont plus ou moins appréciables suivant que la femme est primipare ou multipare, c'est-à-dire selon qu'elle est ou non à sa première grossesse. Ainsi, l'abaissement de la matrice qui fait dire à la femme que « son ventre est tombé » s'observe principalement chez la primipare, tandis que les douleurs nocturnes, rares chez celle-ci, sont fréquentes chez la multipare.

Période de dilatation. — Le début du travail s'annonce par l'écoulement de glaires sanguinolentes qui tachent le linge; on dit alors que la femme « marque » . En même temps, elle éprouve des douleurs franchement intermittentes qui, d'abord sourdes et éloignées, deviennent bientôt vives et fréquentes. Ces douleurs, dites préparantes ou mouches, résultent, nous le savons, de la contraction des parois utérines qui pressent sur le fœtus et le poussent vers l'orifice du col. Celui-ci se dilate peu à peu et permet aux membranes de l'œuf de s'engager dans son orifice et de bomber à l'intérieur du vagin, en faisant une saillie plus ou moins prononcée, que l'on désigne sous le nom de poche des eaux 212). Cette poche est très 'proéminente toutes les fois que la partie fœtale non engagée n'oblitère pas le détroit supérieur (présentations du siège et du tronc, rétrécissements du bassin, etc.), dans ces cas, elle revêt la forme dite en boudin, mais elle est peu saillante dans la présentation du sommet de la tête qui, nous le verrons ' bientôt, est la plus fréquente et aussi la plus favorable de toutes ; c'est

ce qui faisait dire à madame Lacliapelle « qu'elle ne craignait pas les eaux plates » .

Quand la dilatation du col est suffisante pour le passage de l'enfant, c'est-à-dire, au bout de six à huit heures pour les primipares et de quatre à six heures pour les multipares, la poche se rompt d'ordinaire spontanément et laisse échapper un flot de liquide amniotique : la femme, dit-on communément « perd les eaux ». Quelquefois, le liquide s'écoule dès le début de la période de dilatation, ou bien il est en trop faible quantité pour rendre sensible extérieurement la rupture de la poche des eaux; dans l'un et l'autre cas, le travail est plus laborieux et l'accouchement est dit « sec ».

Il peut arriver aussi, mais plus rarement, que la poche ne se rompe qu'à la sortie de l'enfant, et si, par exemple, c'est la tête, qui se pré-

FiG. 212. — Forme de la poche des eaux, lorsque la dilatation du col de la matrice

est complète.

sente, celle-ci apparaît à la vulve recouverte des membranes de l'œuf, et l'on a coutume de dire que l'enfant « naît coiffé ». On croit généralement que cette particularité est d'un bon augure pour l'avenir de l'enfant : Ça porte bonheur^ dit-on. Ce préjugé est si peu fondé que, si l'accoucheur ne se hâte de rompre les membranes, le placenta peut

DE l'accouchement

se décoller prématurément et causer de sérieux accidents pour la mère. Ainsi dans certaines régions de la France, en Bretagne, on conserve comme un talisman cette coiffe membraneuse, dite « coiffe de bonheur », et les jeunes gens qui la possèdent n'oublient pas de s'en munir le jour du tirage au sort. Inutile d'ajouter que cette amulette n'exerce pas plus d'influence sur le sort, que la corde de pendu, ou les sachets contenant des excréments du Grand-Lama que celui-ci envoyait aux potentats d'Asie, pour enchaîner la fortune, ^lius Lampridius assure que, chez les Romains, les avocats recherchaient cette membrane pour gagner leur cause. On raconte que l'impératrice Gesonia Gelsa donna à l'empereur Macrin un fils qui naquit « coiffé ». Les grands dignitaires, voyant dans ce fait le présage d'une haute destinée, nommèrent le jeune prince Diadematus.Or il arriva qu'il fut proscrit et assassiné après la mort de son père.

Période d'expulsion. — Aussitôt après la rupture de la poche des eaux, le travail est momentanément suspendu; puis la matrice, « revenue de son étonnement », selon l'expression de Velpeau, se contracte bientôt avec une énergie croissante pour favoriser l'expulsion de l'enfant.

On divise celte période de l'accouchement en six temps, qui se succèdent dans l'ordre suivant (1) :

l»"' temps. Flexion de la tête sur la poitrine, position qui a l'avantage d'offrir au passage le plus petit diamètre du crâne et d'immobiliser la tête sur le tronc, afin de rendre les efforts de la matrice plus efficaces ;

2° temps, Engagement et descente de la tête dans le vagin jusqu'au périnée";

3* temps, Rotation de Vocciput sous la symphyse pubienne, de telle sorte que le plus grand diamètre de la tête corresponde au plus grand diamètre du détroit inférieur ;

4e temps. Dégagement delà tête par extension progressive (fig. 213), la nuque s'arc-boutant contre la symphyse pubienne ;

5' temps. Rotation extérieure de la tête et intérieure des épaules qui dirige l'occiput vers la cuisse gauche de la femme, et l'épaule droite sous la symphyse pubienne, de manière que le grand diamètre du tronc s'adapte, à son tour, à celui du détroit inférieur ;

(1) Nous supposerons la présentation la plus commune, c'est-à-dire celle de la tête, Vocciput étant tourné vers le flanc gauche.

6® temps, Dégagement du tronc et du reste du fœtus, en commençant par l'épaulé gauche qui est située en arrière.

Pendant la période expulsive, les douleurs deviennent de plus en plus fréquentes et déplus en plus vives ; elles sont accompagnées d'efforts considérables qui sollicitent la femme à « pousser » malgré elle et lui arrachent des cris perçants, que l'on a comparés à ceux du geindre. Quant aux douleurs ultimes qu'occasionne le passage du fœtus à travers l'orifice vulvaire, nous avons dit que, pour exprimer leur acuité, les accoucheurs les ont désignées sous le terme significatif de conquassantes. « C'est, dit Michelet, un cri inouï qui n'est pas de ce monde-ci, qui n'est pas de notre espèce, ce semble, cri aigre et aigu, sauvage, qui nous perce l'oreille. »

La période expulsive s'accompagne, en outre, de ténesme anal et vésical, ainsi que de crampes dans les membres inférieurs. Ces différents symptômes résultent de la compression du rectum, de la vessie et des nerfs qui occupent l'excavation du bassin. De plus, les matières

DE l'accouchement

fécales peuvent sortir involontairement, si l'on n'a pas eu le soin de vider le rectum dès le début du travail.

Ligature et section du cordon. — L'enfant une fois expulsé doit être séparé de sa mère ; pour cela, l'on fait une première ligature sur le cordon à deux ou trois centimètres de l'ombilic et une seconde, cinq ou six centimètres plus loin, puis on le divise dans l'intervalle. En France, on se sert à cet effet de ciseaux. Les Japonais attribuent une influence pernicieuse aux sections pratiquées avec les instruments en fer et fabriquent des couteaux en os spécialement destinés à la division du cordon. En Nouvelle-Zélande, on emploie, dans le même but, une valve de mollusque.

Si l'accouchement est terminé avant l'arrivée du médecin, il ne faut pas se hâter de couper le cordon, comme on le fait trop souvent. Cette opération n'est pas urgente, et son retard ne présente aucun inconvénient ni pour la mère ni pour l'enfant. Bien au contraire, la ligature tardive est plutôt favorable à ce dernier, puisque le D"" Budin, après Stoltz, a démontré qu'elle faisait gagner au nouveau-né 90 à 95 grammes de sang; aussi a-t-il conseillé de ne lier le cordon que deux minutes après la cessation des battements du cordon ombilical. La quantité de sang qui entre ainsi dans le corps de l'enfant est d'autant plus utile que celui-ci ne possède que de 180 à 200 grammes de sang.

On sait qu'à la naissance du duc de Bordeaux, devenu depuis le comte de Chambord, sa mère la duchesse de Berry voulut que la section du cordon fût faite devant plusieurs témoins, entre autres deux soldats de la garde des Tuileries, afin qu'ils pussent de visu constater qu'il n'y avait pas substitution d'enfant, comme on ne tarda pas à en répandre le bruit (1). Or, ces constatations officielles durèrent près de trois quarts d'heure et ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'on pratiqua la ligature, malgré les instances de l'accoucheur.

Cicatrice ombilicale. — Au bout de cinq à six jours, le cordon de l'enfant est momifié et tombe spontanément, en laissant à son point d'attache une cicatrice particulière qui constitue l'ombilic, appelé par Ingres « l'œil du torse «. Cette région est regardée par les fakirs de l'Inde comme la partie la plus noble du corps, car, d'après leur croyance, l'ombilic du premier homme représente le point par

(1) En 1831, raconte Deneux dans ses Mémoires, M. de Bricqueville dit en pleine Chambre, en parlant du duc de Bordeaux : Cet enfant suspect auquel on a donné le nom d'Henri V.

lequel l'homme touche à la divinité. On sait qu'ils ont constamment les yeux fixés sur leur nombril et qu'ils éprouvent des effets cataleptiques d'insensibilité et d'extase, dus à une sorte d'hypnotisme, qui les fait considérer par le peuple comme des êtres surnaturels.

Variétés de la période d'expulsion. — Nous venons de décrire les diverses phases de la période d'expulsion dans le cas de présentation du sommet de la tête, ce qui s'observe dix-neuf fois sur vingt. Mais l'enfant peut encore se présenter par la face (fîg. 214), par

FiG. 214. — Présentation de la face.

le siège (fig. 215) ou par le tronc (fig. 179), et son évolution dans chacune de ces directions s'opère suivant un mécanisme analogue ; seul le pronostic diffère avec la présentation. Ainsi, d'après les statistiques, la présentation du sommet donne une mortalité d'un enfant sur cinquante; celle de la face d'un sur vingt, par suite de la lenteur du travail et de la compression du cou ; celle du siège d'un sur dix, à cause de l'asphyxie qui résulte de la compression du cordon ; enfin, la présentation du tronc est, de toutes, la plus funeste à la mère et à l'enfant,

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