DE L ACCOUCHEMENT
parce qu'elle réclame l'intervention du chirurgien qui, ne pouvant compter que sur l'évolution spontanée, est obligé d'extraire le fœtus par les pieds, en pratiquant la version (de veriere^ tourner) c'est-àdire en transformant la présentation du tronc en celle du siège [Cig. 217).
Période de délivrance. — Quelques instants après l'expulsion de l'enfant, la mère éprouve de nouvelles douleurs, mais beaucoup moins vives que celles du travail. Elles résultent des efforts faits par
l'utérus pour se débarrasser du placenta et des enveloppes, qui, désormais inutiles, sont chassés de la cavité utérine dans le vagin, d'où il est facile de les extraire en opérant de légères tractions sur le cordon (fig. 219). Cet accouchement secondaire, constitue la délivrance, et l'on donne aux annexes fœtales les noms de délivre^ de secondine ou encore d'arrière- faix.
Quelquefois, la délivrance ne peut se faire qu'à la condition d'introduire directement la main à l'intérieur de l'utérus, par exemple quand le placenta est enchâlonné dans cet organe, ou qu'il contracte des adhérences avec ses parois (fig. 220).
Un préjugé absurde allribue, dans certains pays, aux placentas encore chauds et saignants des accouchées la singulière propriété de guérir les nœm mafermV c'est-à-dire « les envies ». Dans une observation rapportée par le D"- Brière, cette pratique a failli causer la perle de la vue chez une petite fille de cinq mois, qui présentait sous le' sourcil gauche une tache de cette nature, de la grosseur d'une lentille. La mère de cette enfant appliqua, d'après les conseils d'une sage-femme, sur la paupière atteinte de naevus, un fragment de délivre qui provenait d'une femme de mauvaises mœurs, et il se produisit bientôt une ophtalmie purulente , qui ne disparut qu'au bout d'un mois, après avoir causé les plus vives inquiétudes.
Durée de l'accouchement. — De
nombreuses circonstances influent sur la durée de l'accouchement ; les principales sont : le mode de présentation du fœtus, l'hérédité, le tempérament, le degré d'énergie de l'utérus, la conformation du bassin, la résistance plus ou moins grande des orifices utérin et vulvaire. Les petites femmes accouchent d'ordinaire plus viteque FiG. 216 - Dégagomont do la wte gutrcs, Icur bassiu avantmoins dehau-
dans la présentation au siège. ' ^ -J
leur. Quant à l'âge, il n'agit en rien.
Les émotions morales exercent aussi une influence sur la durée de l'accouchement : l'arrivée de l'accoucheur, la présence d'une personne détestée suffisent pour relarder ou suspendre le travail. Tarnier raconte que P. Dubois réussissait parfois, dans son service de la Clinique, à faire disparaître et renaître alternativement les contractions chez une femme en travail, suivant qu'il conduisait les élèves à la salle d'accouchements ou les en éloignait,
Chez les sauvages et dans les campagnes, l'accouchement passe pour être moins long, que dans les villes ; ce qui a fait dire à M. Chailly que « la facilité de l'accouchement est en raison inverse du degré de la civilisation ». Pourtant, dans notre clientèle composée de Parisiennes en villégiature et de femmes de cultivateurs, nous n'avons jamais remarqué de différence sensible. Tout récemment encore, une de nos clientes. Madame de B..., étant à terme de son second enfant, ressentit au périnée, vers le milieu de la nuit, une pesanteur douloureuse qu'elle attribuait à la sortie d'une hémorrhoïde; pour faire dispa-
DE l'accouchement
raître celle incommodilé, elle se fait préparer un bain de siège et à peine installée, elle est tout étonnée de sentir la tête de l'enfant au passage : à notre arrivée, l'accouchement était terminé. Pareil fait arriva à la naissance du duc de Bordeaux : la duchesse de Berry accoucha en deux douleurs, pendant qu'elle se levait pour prendre le vase de nuit. Le D"" Deneux, qui logeait au palais, ne put être prévenu qu'après la sortie de l'enfant. Nous pourrions indiquer plusieurs cas analogues.
La durée moyenne de l'accouchement est de dix à douze heures pour la primipare et de moitié moins pour la multipare. Certaines femmes restent 24, 48 et même 72 heures dans les douleurs de l'enfantement;
FiG. 217. FiG. 218.
Divers temps de la version dans la présentation de Vépaule.
d'après la fable, la naissance d'Hercule valut sept jours et sept nuits de douleurs atroces à sa mère Alcmène. D'autres ne souffrent que pendant deux ou trois heures ; il en est même qui accouchent presque subitement, elles sont surprises par l'expulsion de l'enfant qui glisse entre leurs jambes et tombe sur le sol : c'est le temps secret de Millot. Nous en avons déjà cité plusieurs exemples.
Accouchement gémellaire. — L'accouchement gémellaire
a souvent lieu avant terme, à cause de l'excessive distension de l'utérus.
La présentation la plus fréquente des jumeaux est celle du sommet; quelquefois, ils viennent l'un par la tête et l'autre par le siège. L'expulsion du second est toujours plus rapide que celle du premier et l'in-
Fio. 219. — Délivrance.
tervalle de temps qui sépare leur naissance varie de quelques minutes à plusieurs jours.
Quant à la délivrance, elle ne doit être pratiquée qu'après la sortie des jumeaux, parce que leurs placentas sont généralement accolés entre eux.
FiG. 220. — Décollement artificiel du placenta.
Hygiène de l'accouchement. — Il est préférable de faire ses couches à la campagne pour éviter la fièvre puerpérale, si fréquente dans les grands centres. L'enfant bénéficiera aussi de ce déplacement, « car, dit Teyssèdre, nourrir les enfants dans une ville populeuse,
DE l'accouchement
c'est comme si l'on plaçait les poissons dans une mare bourbeuse ».
Un ou deux mois avant le terme de la grossesse, la femme enceinte devrait consulter son accoucheur sur la présentation du fœtus, parce qu'il est alors facile delà modifier si elle est vicieuse. Ainsi, une présentation de l'épaule ou du siège pourra être transformée en présentation de la tête, à l'aide de certaines manœuvres qui constituent la version externe (flg. 221). Pour maintenir l'enfant dans sa nouvelle
FiG. 221. — Position des mains et direction des pressions pour transformer, par la version externe, une présentation du siège en présentation de la tôte.
position, le Dr Pinard a conseillé l'usage d'une ceinture spéciale (flg. 222) jusqu'au moment de l'accouchement. Cet examen préliminaire aurait, en outre, l'avantage de faire découvrir des conformations vicieuses méconnues jusque-là et de permettre d'y remédier, alors qu'il en est encore temps. Mais nous craignons fort que, par négligence ou par un sentiment de pudeur exagérée, notre conseil ne soit
rarement suivi. « La pudeur, a dit Trousseau, tue plus de femmes qu'elle n'en sauve. »
Il faut cependant reconnaître que, sur ce point, la femme a fait de sérieuses concessions aux idées modernes, et la crainte que lui inspirait autrefois l'intervention de l'homme de l'art tend chaque jour à disparaître. Nous sommes loin du temps où Hecquet faisait un livre sur « l'indécence qu'il y a aux hommes d'accoucher les femmes ». Et Michelet n'a pas été mieux inspiré en recommandant aux femmes de ne pas prendre pour les accoucher un médecin « qui, écrit-il, est un
FiG. 222. FiG. 223.
Ceinture destinée à maintenir le fœtus dans sa nouvelle position, après la version externe.
homme quelconque ». Ce conseil était bon à l'époque où les accoucheurs manquaient d'instruction et qu'il était permis de généraliser la critique adressée par Baudelocque à certains confrères de son temps, qu'il appelait « des sages-femmes en culottes ».
Les lois grecques défendaient aux femmes l'étude de la médecine et les accouchements étaient toujours faits par des hommes. Cette coutume subsista jusqu'au jour où une jeune Athénienne, Agnodice, revêtit des habits masculins pour étudier l'art de guérir à l'école d'Hérophile; elle devint très habile, surtout dans les accouchements. Dès lors, les dames grecques n'eurent plus recours qu'à elle seule, et
DE l'accouchement
les médecins, jaloux de la réputation de leur jeune confrère, le traduisirent devant l'aréopage: ils l'accusèrent d'exercer la médecine uniquement pour séduire plus facilement les femmes qui lui donnaient leur confiance. Les juges allaient condamner Agnodice, quand elle confondit ses accusateurs, en révélant son sexe. A partir de cette époque, les femmes furent autorisées à pratiquer la médecine, et jusqu'au XVII« siècle, les accouchements leur furent exclusivement réservés.
Les préceptes hygiéniques qui suivent sont ceux que la femme devra plus spécialement observer avant, pendant et après le travail.
1° Avant le travail. — Il convient, dès les premières douleurs, de prendre un bain de propreté qui a, en même temps, l'avantage de ramollir et de lubrifier la vulve. Puis, on aura soin de vider la vessie et le rectum pour faciliter la sortie de l'enfant qui passe entre ces deux réservoirs; car, ainsi que l'a dit Voltaire: « L'homme avec tout son orgueil naît entre la matière fécale et l'urine ».
On fera bien de natter les cheveux de l'accouchée, afin de ne pas avoir trop de difficulté à les démêler plus tard. Malgré ces précautions, les cheveux tombent sotivent après les couches. C'est ce qui arriva à Marie- Antoinette. « Fatiguée de réparer les vides qui se faisaient continuellement sur sa tête, raconte Louis Loire, elle inventa un chignon plat, terminé par une boucle en boudin, comme une perruque d'abbé. Toutes les femmes de la cour, empressées d'imiter leur souveraine, sacrifièrent leur superbe chevelure. Cela s'appelait « coiffure à l'enfant »,
2° Pendant le travail. — Le rôle du médecin, suivant Stoltz, doit se borner à observer, conseiller, soulager protéger, attendu que 95 fois sur 100, l'accouchement s'effectue sans accident.
On a l'habitude, pour donner des forces à la parturiente, de lui faire prendre du vin ou de l'eau-de-vie; mais cette pratique est détestable parce qu'elle provoque, le plus souvent, des vomissements qui retardent le travail.
Quant à la posture que prend la femme pour accoucher, elle varie dans chaque pays. En France, l'accouchement a lieu sur un lit provisoire, dit m de douleur ou de onisère, et la femme est couchée sur le dos, les jambes pliées et écartées (fîg. 224). C'est d'ailleurs la position la plus naturelle et la plus commode. Dans quelques contrées du midi, les femmes se tiennent, à la façon des Roumaines, sur les genoux et les mains ; dans d'autres régions, comme en Bretagne, elles
accouchent debout, les jambes écartées, le tronc fléchi en avant et les coudes appuyés sur le rebord du lit ; enfin, sur la frontière du nordest, on fait usage, comme en Allemagne, en Hollande et en Suisse, d'un siège qui présente une échancrure. Déjà les anciens avaient coutume de placer les femmes sur un escabeau élevé. Corneille le Bruyn, dans la narration de ses voyages, raconte qu'il vit, chez le grand-duc de Toscane, une chaise garnie de pierreries destinée aux accouchements.
FiG. 22-4. — Position do la femme qui accouche on France.
En Angleterre, la femme tourne le dos à l'accoucheur ; elle se place sur le côté gauche, près du bord du lit, les jambes ainsi que les cuisses fléchies et les genoux écartés par un coussin (fîg. 225j. De plus, l'entrée de la chambre est interdite au mari pendant toute la durée du travail. « J'avoue, dit M. Depaul, que je ne comprends pas, au point de vue de l'accouchement, les avantages d'une pareille posture, elle m'a toujours paru incommode et moins propre à favoriser les efforts. Je suppose qu'elle est la conséquence de certaines habitudes anglaises et l'exagération d'un sentiment de pudeur que les femmes de ce pays portent si loin en toutes choses ». Cependant on a remarqué que le décubitus latéral expose moins que les autres positions aux déchirures du périnée.
Quand le travail marche lentement, il est alors utile de faire promener la femme de long en large dans la chambre, mais il ne faut
DE l'accouchement
cependant pas pousser cet exercice jusqu'à la fatigue, car les forces de la parturiente s'épuisent en pure perte, ce qui ne lui permet plus de faire valoir ses douleurs sur la /în, suivant l'expression de Mauriceau.
On éloignera toute espèce de bruit de la chambre de l'accouchée et on épargnera à celle-ci toute émotion qui pourrait lui devenir préjudiciable: les visites importunes seront interdites, ainsi que les discussions et les conversations à haute voix. Les Romains suspendaient une couronne à la porte de l'accouchée pour qu'on respectât son asile.
FiG. 225. — Position de la femme qui accouche en Angleterre.
Munaret raconte que, dans la ville de Harlem, l'entrée d'une semblable maison était défendue aux créanciers. A Athènes, suivant Prudhon, on épargnait le meurtrier qui était allé prendre refuge dans la maison d'une femme enceinte.
3° Après le travail. Soins à donner à la mère. — L'accouchement terminé, on s'oppose ordinairement à ce que la nouvelle accouchée se livre au sommeil ; autrefois, les lectrices des reines de France étaient chargées de ce soin auprès de leurs royales alitées. Mais c'est un tort et, comme le fait justement remarquer le D"" Payelle, il n'est pas plus rationnel d'interdire à une pauvre accouchée, dont le
travail de renfanlement a épuisé les forces, de prendre un instant de repos, que d'empêcher un travailleur de se remettre de ses fatigues, dans la crainte qu'il ne tombe en léthargie. On laissera donc dormir la femme aussitôt après la délivrance, si elle en éprouve le besoin ; il suffira de la surveiller attentivement en cas d'hémorrhagie. La princesse Charlotte d'Angleterre succomba, en 1818, quelques heures après sa délivrance à une syncope due à cet accident.
Un autre préjugé, non moins répandu que le précédent, veut que la femme reste couchée sur le dos pendant la première semaine. Mais c'est un véritable supplice, plus nuisible qu'utile, parce qu'il est une cause de fatigue et qu'il est loin de favoriser l'écoulement des lochies. Il y a avantage, au contraire, à la laisser mettre sur l'un ou l'autre côté et même sur son séant. A la première menace d'hémorrhagie, le repos horizontal sur le dos et la tête basse est de rigueur.
On devra aussi, contrairement à l'idée admise, ne pas condamner la femme en couches aux boissons tièdes ; celles-ci pourront être prises, sans inconvénient, à la température de la chambre.
Les femmes qui viennent d'accoucher demandent qu'on leur sangle le ventre avec une serviette pour conserver la finesse de leur taille. Cette constriction a, en effet, son utilité, mais surtout pour suppléer au défaut d'élasticité de la peau et à l'affaiblissement des muscles abdominaux. Quoi qu'il en soit, ce bandage ne doit être serré que modérément. « Il ne faut pas, dit Mauriceau, suivre la mauvaise coutume qu'ont la plupart des gardes qui, croyant mieux et plus promptement racommoder la taille du ventre de leur accouchée, le serrent si fort pour en diminuer la grosseur que la matrice, au lieu de se rétablir dans sa situation naturelle, est poussée en bas par la trop grande compression de ce bandage, ce qui est souvent cause que la femme en reste longtemps fort incommodée d'une grande pesanteur de matrice, et que son ventre, au lieu de diminuer, en est rendu encore plus gros, à cause de la fluxion que ce douloureux sentiment de pesanteur entretient en cette partie et dans toutes celles qui lui sont voisines. » Quelques médecins remplacent la serviette, par un drap plié que la nouvelle accouchée doit maintenir sur son ventre.
Nous savons que l'utérus ne reprend son volume primitif que six semaines environ après l'accouchement ; c'est aussi l'époque à laquelle apparaît la menstruation ou le retour de couches. Logiquement, la femme qui vient d'accoucher ne devrait donc se livrer à ses occupalions qu'au bout de ce temps, comme le voulait la religion juive en fixant les rclevailles, ou la purification^ au quarantième jour de l'accouchement. Mais dans la classe aisée, on se contente ordinairement
DE l'accouchement
de vingt et un jours de repos, et, dans la classe laborieuse, seulement des neuf jours traditionnels; de là, sans doute, le nombre toujours croissant des affections utérines. Ce qui a fait dire à Michelet que le XIX' siècle sera nommé celui des maladies de la matrice. Pourtant ces affections eussent été beaucoup plus communes, si l'on avait suivi partout les anciennes habitudes de la Corse : Diodore de Sicile raconte que daïis ce pays, aussitôt après l'accouchement, le mari gardait le lit tandis que la femme vaquait aux soins du ménage. Sacombe prétend d'ailleurs, dans sa Luciniade^ que de son temps
En France même encor, chez le Béarnien,
Au pays navarrois, lorsqu'une femme accouche,
L'épouse sort du lit et le mari se couche.
Soins à donner au nouveau-né. — Bien que certains accoucheurs contestent l'utilité de lier le cordon ombilical, nous pensons qu'il est prudent d'apporter le plus grand soin à cette petite opération, dans la crainte d'hémorrhagie. On a publié plusieurs observations où la ligature mal faite provoqua cet accident qui fut suivi de syncope mortelle. Nous avons été appelé, un jour, à constater le décès d'un nouveau-né mort victime d'une pareille négligence. Les ennemis de la ligature font valoir pour argument que les femelles des animaux s'en passent ; mais celles-ci divisent le cordon de leurs petits en le mâchonnant et empêchent, de la sorte, toute hémorrhagie consécutive.
Quand l'enfant est resté trop longtemps au passage, il est souvent bleuâtre et sans mouvements ; il convient alors de laisser saigner quelques instants le cordon après l'avoir sectionné. C'est dans cet état que naquit Louis XIII, après un travail de vingt-deux heures. Comme la roi s'en effrayait: — Sire, lui dit la célèbre accoucheuse Louise Boursier, si c'était un autre enfant^ je lui mettrais du vin dans la bouche et lui en donnerais de peur que la faiblesse ne dure trop. — Faites comme si c'était un autre enfant, répondit Henri IV (1). De même, pendant le laborieux accouchement de Marie-Louise, l'empereur, croyant remarquer l'hésitation du Df Dubois, lui dit, pour le rassurer : Faites comme s'il s'agissait d'une marchande de la rue Saint-Denis.
Chaque fois qu'un enfant viendra en état de mort apparente, on
(1) On aait qu'à sa naissance, on frotta les lèvres de ce prince avec une gousse d'ail et qu'on lui fit boire du vin de Jurançon. Pareille pratique eut lieu quand le comte de Chambord vint au monde.
devra chercher à le ranimer en le plongeant dans de l'eau très chaude ou bien en établissant la respiration artificielle, soit par l'insufflation directe de bouche à bouche, ou à l'aide d'un tube laryngien, soit par des pressions régulières et intermittentes exercées sur la base de la poitrine. On a pu, de la sorte, ramener des enfants à la vie une heure et plus après leur naissance. Les Mémoires de r Académie de médecine de 1864 relatent le fait d'un nouveau-né inhumé par sa mère pendant quatre heures et qui a pu survivre quatre jours à son exhumation. D'après la Gazette des Hôpitaux, deux personnages célèbres, Voltaire et Madame de Genlis, furent laissés pour morts au moment de leur naissance. Voltaire avait été jeté sur un fauteuil ; son grand-père qui ne voit pas le paquet s'y assied dessus, et l'enfant produit le bruit d'un soufflet qu'on écrase. Il dut à cette circonstance les soins qui le rappelèrent à la vie.
L'enfant est séparé de sa mère, nettoyé, son cordon est fixé, à l'aide d'une bande, du côté gauche pour ne pas comprimer le foie, et enfin on le met dans un maillot qui, en France, se compose ordinairement des pièces suivantes : trois petits bonnets, le premier en toile, le second en flanelle et l'autre en coton piqué ; une chemisette en toile ; une brassière en laine ; une couche de toile et un lange de coton ou de laine, suivant la saison. Il n'entrave pas, comme l'ancien maillot, le développement des membres et il permet de soutenir facilement l'enfant. En Angleterre, oîi l'on a l'habitude de porter le noaveau-né sur un oreiller, la couche de toile est disposée en culotte triangulaire et le lange extérieur ainsi que la brassière sont remplacés par une longue robe en flanelle. Les pieds sont protégés par des chaussons tricotés et la tête est nue ou recouverte d'un léger bonnet. Ce vêtement préserve suffisamment le corps contre les influences atmosphériques et il a, sur le maillot français, l'avantage de donner encore plus de liberté aux mouvements des membres et de permettre de changer l'enfant aussitôt qu'il se salit.
Pour assujettir les diverses pièces du maillot, on ne se servira que d'anneaux de caoutchouc, de rubans ou d'épingles, dites à broches, et on évitera surtout l'emploi d'épingles ordinaires dont les piqûres provoquent souvent des convulsions. Quand le maillot est trop serré, comme naguère, il gêne toutes les fonctions de l'enfant et devient pour lui un véritable appareil de torture. C'est alors que sont justifiés les reproches de J.-J. Rousseau. « De peur, dit-il, que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s'estropier... Leurs premières voix, dites-vous, sont des
DE l'accouchement
pleurs? Je le crois bien: vous les contrariez dès leur naissance; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont des tourments. N'ayant rien de libre que la voix, comment ne s'en serviraient-ils pas pour se plaindre? ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu'eux... Nous ne nous sommes pas avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni des chats ; voit-on qu'il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence? Les enfants sont plus lourds ; d'accord : mais à proportion ils sont aussi plus faibles. A peine peuvent-ils se mouvoir; comment s'estropieraient-ils? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner ».
On se gardera bien de pétrir la tête, généralement pointue, du nouveau-né (fîg. 227), pour lui donner une forme plus convenable, cette
FiG. 226. — Tête normale, telle qu'on l'ob- Fig. 227. — Déformation de la tôte dans l'accoucheserve quand le fœtus a été extrait par ment par le sommet,
l'opératioa césarienne.
modification s'opère d'elle-même en peu de jours. De pareilles manœuvres sont d'ailleurs très nuisibles, parce qu'elles peuvent déterminer, comme l'a prouvé Broca, un travail pathologique du cerveau et de ses membranes, et disposer à la folie ou à l'épilepsie. Ainsi, aux environs de Toulouse, les habitants avaient coutume, il y a peu de temps encore, de déformer la tête de leurs enfants au moyen d'une coiffure assez singulière qui leur allongeait le crâne en forme de boudin. Or, les asiles d'aliénés de la localité contenaient une proportion considérable de déformés. On sait que certaines peuplades indiennes ont aussi l'habitude d'exagérer la déformation du crâne des enfants en lui donnant, à l'aide de bandelettes, la forme d'un pain de sucre.
Le lit de l'enfant se composera d'un oreiller de crin et d'un paillasson de balle d'avoine ou de fougère sur lequel on étendra un feutre absorbant, qui n'entretient pas l'humidité comme les tissus imperméables. Le D"" Rengade, dans la Vie normale, conseille de rendre les rideaux du berceau non inflammables, en les plongeant dans une solution de sulfate d'ammoniaque ; 20 gr. par litre d'eau.
Si l'enfant ne peut prendre l'habitude de s'endormir sans être bercé, il ne faudra imprimer à la couchette que de faibles oscillations pour ne pas ébranler le cerveau si délicat du nouveau-né, ni troubler sa digestion. Tous les hygiénistes recommandent, en outre, de placer le berceau de telle sorte que l'enfant reçoive le jour de face et non de côté pour, qu'en recherchant la lumière, les yeux du nouveau-né ne contractent pas de loucherie.
Afin d'habituer de bonne heure les enfants aux vicissitudes de l'atmosphère, il est d'usage de les faire sortir dès les premiers jours et par tous les temps; mais ainsi, on les expose aux affections des voies respiratoires et, en particulier, au coryza qui, pour un nouveau-né, offre plus de gravité qu'une fluxion de poitrine chez l'adulte, en raison de la difficulté qu'il éprouve à prendre le sein. Il sera donc plus sage d'attendre la deuxième ou la troisième semaine, selon que l'on sera en été ou en hiver.
L'action nuisible du froid est démontrée par l'excessive mortalité des enfants en hiver et celle des nouveau-nés envoyés en nourrice, qui est beaucoup plus grande le premier mois de la naissance qu'à toute autre époque, à cause des refroidissements contractés pendant le voyage. En Russie, le baptême pratiqué selon la coutume des premiers chrétiens, c'est-à-dire par une triple immersion dans l'eau froide, cause la mort d'un grand nombre d'enfants. On prend, à Paris, la précaution de baptiser avec de l'eau tiède et dans l'atmosphère plus chaude de la sacristie. Mais il serait encore préférable de suivre l'exemple de l'évêque de Wurlzbourg, qui autorisa les prêtres de son diocèse à administrer le baptême à domicile, comme l'extrême-onction.
C'est pour éviter les dangers de refroidissement auxquels expose la sortie prématurée de l'enfant que, depuis 1868, sur la proposition de l'Académie, la municipalité de Paris a confié à des médecins assermentés le soin de faire les constatations de naissance à domicile. Avant cette époque, les articles 55 et 56 du Code civil et 346 du Code pénal voulaient que cette formalité fût remplie dans les trois jours de l'accouchement devant l'officier de l'état civil et que l'enfant lui fût présenté, sous peine d'un emprisonnement de six jours à trois mois et
DE l'accouchement
d'une amende de seize à trois cents francs. Cette pénalité vise surtout les femmes qui se rendent coupables des crimes prévus par l'article 345 du Code pénal : « Les coupables d'enlèvement, de recel ou suppression d'un enfant, de substitution d'un enfant à un autre ou de supposition d'un enfant à une femme qui ne sera pas accouchée, seront punis de la réclusion. La peine sera seulement de six jours à deux mois d'emprisonnement, s'il est établi que l'enfant n'a pas vécu, et d'un mois à cinq ans, au contraire, si cette preuve n'est pas faite. »
Tous ces actes criminels, ainsi que l'avortement, étaient dans les habitudes des Romains. Voici ce que Plante fait dire, dans une de ses pièces, à Phronésie, qui veut simuler un accouchement : « Ma mère, voyant approcher le dixième mois, charge nos servantes de chercher un enfant, garçon ou fille, pour aider à la supposition. » Napoléon l^"" aurait songé un instant à se donner un héritier par substitution; mais son projet échoua devant les scrupules de Corvisart. « L'Empereur, raconte madame de Rémusat dans ses Mémoires^ ayant renoncé pour le moment au divorce, mais toujours pressé du désir d'avoir un héritier, demanda un jour à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui n'appartiendrait qu'à lui et à feindre une grossesse avec assez d'habileté pour que tout le monde y fût trompé... Elle était loin de se refuser à aucune de ses fantaisies à cet égard... Alors Bonaparte, faisant venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance étendue et méritée, lui confia son projet : « Si je parviens, lui dil-il, à m'assurer de la naissance d'un garçon qui sera mon fils à moi, je voudrais que, témoin du feint accouchement de l'impératrice, vous fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à cette ruse toutes les apparences de la réalité. » Corvisart trouva que la délicatesse de sa probité était compromise par cette proposition ; il promit le secret le plus absolu, mais il refusa de se prêter à ce qu'on voulait exiger de lui. »
La naissance du prince de Galles, fils de Jacques II, a été regardée par bien des personnes comme supposée, et le Ashton, qui l'avait mis au monde, ayant affirmé le fait, fut accusé de conspiration, arrêté et exécuté. Nous savons que pareil bruit a couru sur la naissance du comte de Chambord.
Comme conclusion des conseils hygiéniques que nous venons de donner, nous reproduisons les spirituels Commandements de Lucine, du D"" A. Bertherand :
Ton fils toi-même nourriras, Afin qu'il vive longuement !
Autour de lui ménageras
D'air frais et pur un bon courant !
Avec grand soin éviteras
Tout bruit dans son appartement!
De flanelle le couvriras
Et le tiendra bien chaudement !
Dans le maillot tu serreras Son petit corps modérément !
Dix fois par jour le laveras, Afin qu'il vienne proprement!
S'il s'échauffe, toi, tu boiras Deux ou trois tasses de chiendent !
S'il a le flux, lui pousseras D'amidon, vite, un lavement!
Poudre de riz tu lui mettras Pour le garer du frottement !
Force éponges prépareras, Pour tous les cas... et accidents !
ARTICLE IV