DES ACCOUCHEMENTS VICIEUX
Les accouchements vicieux réclament, le plus souvent, l'intervention de l'art. Ils résultent d'anomalies venant, soit de la mère, soit de l'enfant; nous n'indiquerons que les plus importantes et nous décrirons rapidement les manœuvres opératoires qu'elles nécessitent.
Mais d'abord nous dirons quelques mots du baptême intra-utérin.
Le baptême intra-utérin. — D'après la décision de Benoît XIV, les théologiens veulent que l'enfant soit baptisé dans le sein de sa mère au début des manœuvres tentées pour son extraction, dans les accouchements laborieux ou impossibles. Pour cela « on introduit de l'eau tiède avec la main, une seringue ou un siphon, de manière qu'elle touche l'enfant ou au moins son enveloppe, n'importe en quel
DE l'A-CCOUCIIEMENT
endroit, et l'on prononce en même temps les paroles de la forme. Si l'enfant vient à naître vivant, on doit le rebaptiser sous condition ».
On fera bien tout d'abord de s'informer de la religion de la mère, afin de ne pas s'exposer à la mésaventure qui arriva au tocologue D... à l'hôpital Saint-Louis : Après avoir pratiqué la crâniotomie sur l'enfant d'une femme atteinte de rétrécissement du bassin, il lui dit : — Nous avons été obligé de sacrifier votre enfant, mais vous pouvez être tranquille, nous Vavons baptisé^ son âme est sauvée. — Qu'est-ce que ça me fait, répond la mère, je suis juive.
Quant aux monstres, « quelque ressemblance qu'ils puissent avoir avec les brutes », dit le cardinal Gousset, dans sa Théologie morale, il faut aussi les baptiser. « Dans le doute, professe le R. P. Vauverts à l'Université catholique de Lille, si un monstre est composé d'une ou plusieurs personnes, on doit s'attacher à ces paroles du Rituel : Peuton discerner si le monstre a une ou plusieurs têtes, une ou plusieurs poitrines, il y aura alors autant de cœurs, d'âmes et d'individualités distincts, et dans ce cas chacun des êtres devra être baptisé. S'il y a péril de mort et que le temps manque pour que chaque être soit baptisé séparément, on pourra, en versant l'eau sur chacune des têtes les baptiser en même temps en disant : Ego vos baptizo. Quand il n'est pas bien certain que deux personnes soient réunies dans le même monstre, il faut en baptiser une d'abord absolument, et l'autre ensuite sous condition, de cette manière : si non es baptizatus, si tu n'es pas baptisé. »
Bien qu'un simple irrigateur suffise pour administrer le baptême intra-utérin, le Dr Verrier s'est appliqué à inventer un instrument spécial, qu'un chirurgien de l'hôpital de la Charité de Lyon a cru devoir perfectionner. Mais ces ingénieux novateurs ont depuis longtemps des prédécesseurs, et Sterne Lawrence, que Voltaire appelle « le Rabelais de l'Angleterre », se moque agréablement, dans Tristram Shandy, de ces divers appareils distributeurs du sacrement du baptême.
Indiquons maintenant les moyens auxquels l'art a recours dans les accouchements vicieux.
Anomalies provenant de l'enfant. — Présentation de l'épaule. — On y remédie en pratiquant la version, c'est-à-dire en extrayant l'enfant par les pieds.
Procidence du cordon. — Celte complication (fig. 228) expose l'enfant à une asphyxie rapide; aussi faut-il se hâter de rentrer le cordon dans la matrice. En cas d'échec, on aura recours à la version, si l'en-
fant se présente par l'épaule, et au forceps (fig. 230), s'il se présente par la tête.
Engagement des bras ou des pieds avec la tête.— Il faut, comme pour la procidence du cordon, tenter la réduction du membre engagé
Fio. 228. — Procidence du cordon. Fio. 229. — Procidence d'un pied avec la face.
(fîg, 229) et, si l'on échoue, terminer rapidement l'accouchement par la version ou le forceps, suivant la présentation.
Maladies qui augmentent le volume du fœtus. — Parmi ces maladies, nous signalerons : V hydrocéphalie (fîg, 187) ; Vascite ou hydropisie du ventre; le spina-bifida (fîg. 186), ou hydropisie des enve-
Fio. 230. — Forceps de Dubois.
loppes de la moelle ; la rétention d'urine. Dans ces différents cas, on diminue le volume du fœtus à l'aide d'une ponction préalable.
Adhérence ou enchevêtrement des jumeaux. — Si l'expulsion des jumeaux adhérents ou enchevêtrés ne s'effectue pas spontanément, il est nécessaire de recourir à Vembryotomie, c'est-à-dire à la section de
DE l'accouchement
l'un des fœtus et quelquefois môme des deux. Pajot conseille deprati-
FiG. 231. — Introduction d'une branche du forceps.
quer cette opération avec une ficelle passée autour du corps de l'enfant, et à laquelle on imprime un mouvement de scie.
Fio. 232. — Forceps mis en place et arliculii.
Anomalies provenant de la mère. — Inertie de l'utérus. — Pour remédier à celte anomalie fonctionnelle, on a conseillé défaire une injection sous-cutanée de 0,01 centigramme de pilocarpine. En cas d'insuccès, l'accouchement ne peut s'effectuer que par la version ou le forceps.
Rigidité et contracture spasmodique du col utérin. — La rigidité du col sera combattue par des incisions, et la contracture, par des applications locales d'extrait de belladone.
Résistance du périnée. — Elle s'observe surtout chez les primipares et constitue l'obstacle le plus fréquent à la sortie de la tête fœ-
FiG. 233. — Forceps de Tarnier,
taie. C'est l'anomalie qui nécessite, le plus souvent, l'application du forceps (fig. 232).
Cet instrument est destiné à saisir la tête du fœtus sans la comprimer trop fortement. Il se compose de deux branches articulées, dont l'une, la branche mâle, est munie d'un pivot et l'autre, la branche /"emelle, d'une mortaise. La première a encore été appelée branche yawc^e, parce que l'accoucheur doit la tenir de la main gauche; et l'autre a reçu la dénomination de branche rfroeVe. Voici le moyen mné-
DE l'accouchement
monique indiqué par Pajot pour se rappeler la manœuvre du forceps : on introduira la branche gauche la première, elle sera tenue de la main gauche et dirigée à gauche de la femme ; tout sera donc gauche... sauf l'accoucheur !
Le professeur Tarnier a inventé un nouveau forceps (fîg. 233), qui se compose de deux branches de préhension et de deux tiges de trac-
FiG. 234. — Crâniotomie.
lion articulées entre elles et implantées sur une poignée transversale.
Avant d'appliquer le forceps quel qu'il soit, il faudra bien s'assurer de la présentation et ne pas prendre, comme on en a déjà vu des exemples, le siège pour la tête. « C'est, fait dire Sterne au docteur
FiG. 235. — Application du oéphalotribe.
Slop, dans Tristram Shandy, un point de la plus haute importance de connaître : car vous concevez que la méprise ici pourrait avoir des conséquences terribles. Si c'est la cuisse et qu'elle se présente d'un certain sens, il se peut, en la prenant pour la tête, que le forceps, au
cas que ce soit un garçon... (Le docteur chuchotta fort bas à Shandy, ce qui pourrait résulter de cette possibilité) . On n'a point cela à craindre quand c'est une fille, ajouta-t-il, ni même lorsque c'est un garçon, pourvu que ce soit la tête qui paraisse. »
RÉTRÉCISSEMENTS DU BASSIN. — L'cxtraclion artificielle du fœtus varie suivant le degré de rétrécissement du bassin. S'il est peu pro-
FiG. 236. — A,B. Céphalotome ou- Fig. 237. — Crâniotomo-trépan du Witkowski. — A. Vis yert. — C,D. Céphalotome fermé. destinée à fixer la tôle. — B. Curseur protégeant le vagin.
— C. Couronne du trépan. — E. Poignée du trépan. — F. Manche de la vis.
noncé, le forceps et quelquefois la version suffiront; en cas contraire, il faut recourir à la perforation du crâne ou crâniolomie (fig. 234), suivie du broiement de la tête ou céphalolripsie (fig. 235). La perforation du crâne se pratique avec le céphalotome (fig. 236) qui est ter-
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miné par un fer de lance formé de deux lames tranchantes. Mais l'application de cet instrument expose la mère à de sérieux dangers : d'abord la pointe peut glisser sur la tête mobile de l'enfant et blesser les oro-anes profonds ; ensuite les bords irréguliers de la perforation déchirent assez souvent les parois du vagin au moment de l'extraction. Ces accidents sont évités avec les crâniotomes-trépans et, en particulier, avec celui que nous avons imaginé (fig. 237) et qui nous a déjà servi plusieurs fois avec succès.
En Angleterre et en Allemagne, pour broyer la tête on se sert principalement du crânioclaste de Braun (fig. 238) et, en France, pour le même objet, on a recours au basiotribe de Tarnier (fig. 239.)
Fig. 238. — Crânioclaste de Braun.
Au-dessous de cinq centimètres, les rétrécissements du bassin nécessitent l'opération césarienne (de cœsus, coupé), ou' g as tro ta mie (de ■^aa-rrip, abdomcn etTO[i.T), section).
De l'opération césarienne. — La gastrotomie (fig. 240), consiste à ouvrir l'abdomen et la matrice de la mère, quand il n'est plus possible d'introduire par les voies naturelles les instruments nécessaires au morcellement du fœtus.
L'origine de cette opération est très ancienne. Bacchus fat retiré du ventre de sa mère Semelé par Mercure, et Apollon attendit la mort de Coronis pour tirer de son sein son fils Esculape. Les poètes de l'antiquité font souvent allusion à cette opération. Ainsi Virgile fait naître Lycus, un des héros de VEnéide^ par l'incision du ventre do sa mère. D'après Pline, ceux dont la naissance coûte la vie à leur
mère, paraissent sous de meilleurs auspices; il cite le tribun Manilius, Scipion l'Africain et César dont le nom viendrait du mot latin Cxsus, coupé (1), parce que le premier membre de cette famille devrait le
FiG. 239. — Basiotribe de Tarnier.
jour à la gastrotomie. Les Césons tireraient leur nom de la même origine.
Jusqu'au XVI° siècle, l'opération césarienne n'était faite qu'après la mort de la femme. La lex regia de Numa Pompilius ordonnait aux médecins de la pratiquer sur toutes les femmes qui mouraient en-
(1) D'autres auteurs font dériver César de Cesaries, signifiant une belle chevelure.
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ceintes « afin de conserver des citoyens à l'Etat ». Guillemeau rapporte une ancienne loi, d'après laquelle les jurisconsultes condamnent à mort « celuy qui aura ensevely la femme grosse devant que de luy tirer son enfant, pour luy avoir osté (avec la mère) l'espérance de vivre ».
D'après plusieurs auteurs, la première opération césarienne sur une femme vivante fut faite, en 1537, par ordre de Henri VIII, sur Jeanne Seymour, lorsqu'elle donna le jour à Edouard VI ; mais c'est là une erreur ; ce prince est venu au monde naturellement ; sa mère était d'une santé délicate et mourut d'inanition.
L'opération césarienne expose la femme à une péritonite mortelle, surtout dans les grands centres, où l'on compte une mortalité de vingtneuf sur trente opérées ; aussi le professeur Pajot ne craint-il pas de taxer d'assassinat avec préméditation, toute opération césarienne pratiquée à Paris sur la femme vivante (1). Sacombe l'avait déjà dit :
(1) Le D'' Porro, de Pavie, vient de faire subir à l'opération césarienne une modification importante, qui a donné de bons résultats : elle consiste à enlever l'utérus pour éviter les accidents dus à la suppuration de la plaie faite à cet organe.
Imitez Apollon et n'assassinez pas
Pour ouvrir une femme, attendez son trépas.
A la campagne et dans les peliles villes, les résultais sont moins défavorables : on sauve, en moyenne, une femme sur six. Roussel rapporte qu'une femme Godard, du Câlinais, fut opérée sept fois et ne mourut qu'à la dernière; une autre femme, de la Frenaye (Seine- Inférieure), fut opérée accidentellement par un coup de corne de taureau et se rétablit au bout de six semaines. Le chirurgien Desault rapporte un fait semblable arrivé à Saint-Sébastien pendant un combat de taureaux. L'amphithéâtre s'étant écroulé, un taureau furieux se précipite sur une femme enceinte et d'un seul coup de corne, raconte l'auteur de la Luciniade,
Perce ses vêtements, fend son ventre et son sein, Le fœtus sort vivant sans franchir le bassin; Et sa mère... ô prodige! après cette aventure, N'eut besoin que de vin et d^un point de suture.
Quant aux chances de l'enfant, elles sont très grandes, si l'opération est pratiquée du vivant de la mère, et elles diminuent d'autant plus que l'on s'éloigne du moment où la femme a rendu le dernier soupir. Cependant Millot a cité le cas d'un enfant qui fulextrait vivant au bout de quarante-huit heures.
On ne doit, selon nous, pratiquer l'opération césarienne que dans deux circonstances : d'abord, quand une femme enceinte de plus de sept mois vient à succomber et qu'il est à peu près certain que l'enfant vit : ensuite, dans le cas de rétrécissement extrême, si l'accouchement n'a pu être provoqué en temps utile, ou si le morcellement du fœtus ne peut être effectué par les voies naturelles. Nous sommes complètement de l'avis de Napoléon qui disait au célèbre Dubois pendant les couches laborieuses de Marie-Louise : « Sacrifiez^ sHl lefaul^ Venfant à la mère. »
Même lorsque la femme semble avoir rendu le dernier soupir, il faut l'opérer avec autant de soin que si elle était vivante, parce qu'elle pourrait être en syncope ou en léthargie. C'est dire que l'opération césarienne ne doit être faite que par un homme de l'art. Aussi ne saurions-nous trop nous élever contre la doctrine du P. Debreynequi, pour baptiser un enfant, mort le plus souvent, engage le prêtre à ouvrir lui-même la femme aussitôt après son décès, dès qu'il la présume enceinte d'au moins quarante jours. « Qu'il s'arme du signe de la croix.
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dit-il, qu'il fasse la section avec confiance et courage; sa charité lui attirera de Dieu une double récompense et pour avoir retiré l'enfant d'une étroite prison où il devait nécessairement mourir et surtout pour lui avoir conféré le baptême. Il en sera le père spirituel, parce qu'il l'aura régénéré en Jésus-Christ ; il en sera en quelque sorte la mère, comme dit Cangiamila, parce qu'il l'aura véritablement mis au monde. Si l'enfant meurt quelque temps après avoir reçu le sacrement de baptême, ce qui est assez ordinaire, il aura sans délai dans le ciel un protecteur puissant qui intercédera incessamment pour lui auprès de Dieu. Quel sujet donc de joie, de consolation et d'espérance pour vous, ô ministre et fidèle serviteur de Dieu, d'être certain d'avoir été l'instrument immédiat du salut éternel d'une âme qui, sans ce sublime et courageux dévouement, que la charité vous a inspiré, n'aurait jamais joui de voir et de posséder Dieu éternellement ! » [Mœchiologie sacrée. — 1874.)
Voici le procédé opératoire conseillé par l'évêque Bouvier, dans un ouvrage à l'usage des confesseurs, intitulé : Dissertatio insexlum decalogi prœceptum et supplementum ad tratactum de matrimonio. « Faire une incision de six ou sept pouces de long sur le côté le plus éminent... Il faut que l'incision soit faite en long et non en travers parce qu'on arrive plus directement à la situation de l'enfant et parce que, si par hasard la femme vivait encore, la plaie se fermerait plus facilement. Les chirurgiens ont des instruments propres à ces sortes d'opérations, les autres personnes n'en ayant pas doivent se servir de celui qu^ elles auront sous la main et qui leur paraîtra le plus propre à cet effet ; c'est le rasoir qui convient le mieux. »
Ces préceptes sont quelquefois appliqués par le clergé belge. Il y a plusieurs années, raconte V Art médical d'Anvers, qui a trop souvent à enregistrer des faits semblables, dans la commune de Zoersel, une jeune fille succombait et était considérée par le curé comme enceinte.
Celui-ci prescrivit au père de la jeune fille qu'aussitôt après le dernier soupir, il eût à pratiquer l'opération césarienne, en lui donnant un canif. Le malheureux père, ne put se résigner à accomplir cet acte sur le corps de son enfant et appela une sage-femme, qui opéra à l'aide d'un rasoir. La jeune fille n'était pas enceinte; et la sagefemme interrogée par le juge d'instruction sur les signes qui avaient prouvé que la femme était morte, répondit qu'elle ne savait pas... Plus récemment un ecclésiastique, vicaire de Aertrycke, fut condamné par la Cour d'appel de Gand à un mois de prison, pour avoir pratiqué l'opération césarienne post mortem. Mais ce jugement fut cassé parla Cour de cassation, attendu que ce fait constituait la violation d'un
cadavre avant la sépulture, fait non prévu par la loi, et non pas la violation de la sépulture d'après la loi existante.
Les membres du clergé français sont plus circonspects. Cependant, en 1878, dans le déparlement de la Loire, un boucher a ouvert, sur l'invitation du curé, une femme enceinte paraissant avoir rendu le dernier soupir et il fut seulement condamné, pour exercice illégal de la chirurgie, à une amende insignifiante.