DE L^ALLAITEMENT
Trop vieux, le lait se taril en même temps qu'il cesse d'être approprié à l'alimentation du nouveau-né; mais il est difficile d'assigner une limite précise à la lactation. Michel Lévy, par exemple, la fixe à un an, tandis que Liégeois la recule jusqu'à la fin de la deuxième année ; sa durée varie donc suivant les femmes. Ainsi il n'est pas rare de voir des nourrices allaiter deux ou trois enfants de suite. Désormeaux cite une femme chez laquelle la lactation dura sept années, et la personne dont nous avons parlé d'après Kennedy, et qui donnait encore le sein à soixante-treize ans, a allaité pendant quarante-sept ans consécutifs.
Suivant une erreur très répandue de nos jours, on accuse le vieux lait de prédisposer les enfants aux éruptions que l'on désigne communément sous les noms de gourmes ou. de croûtes de lait.
Influences des fonctions génitales. Rapports conjugaux. Grossesse. Réapparition des règles. — Le seul danger des rapprochements sexuels pour les nourrices est la grossesse qui peut en résulter; autrement ils n'ont par eux-mêmes aucune conséquence fâcheuse sur les qualités du lait, à la condition toutefois qu'ils ne soient pas trop fréquents. « La femme de ce monde que je chery le plus, écrivait le professeur Joubert en 1570, ha nourri tous mes enfants, tant qu'elle ha eu du lait, et je n'ai pas laissé pour cela de coucher avec elle et lui faire l'amour comme un bon demi à sa bonne moitié, suivant la conjonction du mariage; et, Dieu mercy, nos enfants ont été bien nourris et bien avenus. Je ne donne point conseil aux autres que je ne prenne pour moy. »
Le lait, sous l'influence d'une nouvelle grossesse, s'altère rapidement et tend à repasser à l'état de colostrum. Il faut donc suspendre l'allaitement dès que la gestation est certaine, ou, en cas de doute, attendre le quatrième mois, époque à laquelle les mouvements fœtaux sont perçus par la mère. D'ailleurs, l'examen microscopique du lait dissipera toute incertitude, par la constatation des globules de colostrum. La législation ancienne défendait aux nourrices enceintes d'allaiter des enfants. Mais notre Code a moins de sollicitude pour les nouveau-nés et n'a pas même prévu ce cas.
Toutefois on peut citer de nombreux exemples de femmes qui ont allaité avec succès leur enfant jusqu'au terme d'une autre grossesse, mais ce sont des cas exceptionnels. Chez les animaux, le part ne modifie pas moins le lait que dans l'espèce humaine. Ainsi, quand une vache devient pleine le lait diminue d'autant plus qu'elle approche de l'époque du vêlage.
La réapparition des règles ou « retour de couches » a lieu, le plus souvent, six semaines après l'accouchement ; puis, si la femme nourrit, la menstruation cesse pour se rétablir définitivement vers le sixième mois de l'allaitement. Parfois même les règles réapparaissent beaucoup plus tôt, sans pour cela modifier la sécrétion lactée. Il ne faut donc accepter qu'avec réserve cette croyance, fort accréditée, que la menstruation prématurée est un motif suffisant pour cesser l'allaitement.
Les pesées fréquentes de l'enfant peuvent seules résoudre cette question d'une manière absolue.
Influences morbides. — Parmi les maladies aiguës, les unes modifient directement le lait, comme la jaunisse en y introduisant la matière colorante de la bile, les abcès mammaires en y mélangeant du pus, la cocotte des vaches en lui communiquant des propriétés pernicieuses; les autres agissent parla fièvre qui les accompagne, et quand l'état fébrile se prolonge trop, on est obligé de suspendre la lactation.
Les maladies chroniques et les diathèses ne semblent exercer aucune action nocive sur la sécrétion lactée. Cependant MM. Peuch et Toussaint viennent de communiquer à l'Académie de médecine une série d'expériences qui les ont conduits à affirmer la possibilité de la transmission de la phtisie par le lait. Ils ont donné à des porcelets et à des lapins des barbottages faits avec du lait de vache tuberculeuse et, après un laps de temps variable, ils ont trouvé des granulations dans les poumons de ces animaux. On conçoit l'importance de cette question, qui n'est pas encore résolue pour l'espèce humaine, quand on pense que, dans les villes, la plupart des vaches sont phtisiques. Il est d'ailleurs possible d'éviter tout danger de transmission en ne prenant que du lait bouilli.
S'il est vrai que différents états morbides ont une influence notable sur la lactation, cette fonction peut, à son tour, déterminer plusieurs affections locales et générales telles que les crevasses du mamelon, les engorgements et les abcès mammaires, l'anémie, la manie puerpérale, la contracture des extrémités ou tétanie des nourrices et même la phtisie, chez les personnes prédisposées. On peut encore signaler \agalactorrhée qui est caractérisée par un écoulement considérable du lait. Noël Gueneau de Mussy a observé une femme atteinte de cette anomalie fonctionnelle, qui avait la mamelle gauche atrophiée et dont la droite fournissait jusqu'à sept litres de lait par jour.
On donne le nom de « lait répandu », aux maladies qui survien-
DE l'allaitement
nent pendant et même longtemps après l'allaitement et que l'on attribue à de prétendues migrations du lait dans l'organisme.
Influences morales. — Les impressions morales vives réagissent, le plus souvent, sur la lactation et, comme le fait remarquer Vogel, la glande mammaire offre en cela de la ressemblance avec la glande lacrymale qui joue un rôle dans presque toutes les grandes affections de l'âme.
Les émotions douces activent la sécrétion lactée. C'est ainsi que les cris ou la vue seule de l'enfant font éprouver à la mère qui allaite un tressaillement particulier, connu sous le nom de montée du lait. De même, la joie éprouvée par des nourrices à leur retour au pays a souvent pour résultat de faire sécréter en abondance le lait que l'ennui avait tari. « Ces influences morales, dit Liégeois, s'exercent aussi sur les animaux ; un grand nombre de femelles ne donnent du lait qu'à la vue de leur nourrisson, et Levaillant, dans ses Voyages en Afrique^ assure même que lorsque le veau périt, on fait de sa peau un mannequin qui sert à tromper la vache. » On sait que les vaches donnent moins de lait quand elles sont traites par une main étrangère. La présence même d'un visiteur suffit quelquefois pour suspendre momentanément la lactation.
Les impressions tristes diminuent la quantité du lait et altèrent sa qualité. On cite un enfant qui fut pris de convulsions et mourut parce que sa mère lui donna le sein après un violent accès de colère ; une autre personne, frappée de terreur à la vue d'un incendie, perdit son enfant dans les mêmes conditions. Le D"" Hayn a publié l'observation d'une nouvelle accouchée qui, voyant entrer un agent de police dans sa chambre, fut si vivement impressionnée que son enfant mourut subitement au sein. Parmentier et Deyeux citent le cas, non moins curieux, d'une femme sujette aux attaques de nerfs chez laquelle le lait devenait après chaque crise, visqueux comme du blanc d'œuf. Enfin, tous les traités de physiologie font mention d'une dame d'un caractère irascible qui perdit successivement dix enfants et ne conserva la vie du onzième qu'en lui donnant une nourrice.
Chez les personnes impressionnables, une sensation désagréable suffit pour suspendre momentanément la lactation : Siebold a connu une femme chez laquelle l'odeur du camphre produisait cet effet. Ces divers exemples prouvent assez l'action des influences psychiques sur la sécrétion lactée ; il ne faut pas croire, cependant, comme on le fait communément, que la moindre contrariété trouble le lait. Un autre préjugé, non moins répandu, veut que le caractère de la nourrice, ses
penchants et ses goûts se transmettent par le lait au nourrisson ; or rien n'est moins exact. La chèvre a-t-elle donc la propriété de communiquer son humeur capricieuse et turbulente aux personnes qui font usage de son lait ? Les anciens partageaint celte erreur et ils attribuaient la férocité de Caligula, la cruauté de Néron, l'ivrognerie de Tibère et la tendance au vol de Rémus et de Romulus au lait de leur nourrice.
Usages du lait. — Le lait est un aliment complet, c'est-à-dire qu'il renferme tous les éléments propres à assurer l'alimentation et le développement des êtres animés : les éléments plastiques sont représentés parla caséine; les élémenls respiratoires par le beurre et la lactine; et les éléments minéraux, par les phosphates, chlorures, carbonates, etc. Aussi les jeunes animaux et les enfants peuvent-ils se nourrir exclusivement de lait pendant les premiers temps de leur existence. Plusieurs exemples bien connus prouvent même qu'il peut suffire à l'alimentation des adultes et des vieillards, comme le Grec Cimon et cette mère, dont parle Valère Maxime, qui furent allaités par leur propre fille. Pline et d'autres auteurs anciens font mention de peuples qui ne vivaient que de lait; les poètes en ont fait la principale nourriture de l'âge d'or. Les clystères nutritifs de lait que, depuis Abenzoard, on administre dans le cas où l'alimentation normale ne peut avoir lieu, et la diète lactée à laquelle on soumet certains malades, pendant plusieurs mois et même plusieurs années, démontrent aussi que le lait suffit à l'entretien de la vie.
Le lait est utilisé comme agent thérapeutique dans une foule de maladies; mais il convient notamment dans les affections cancéreuses et ulcéreuses de l'estomac et de l'intestin ; dans la dysenterie, la dyspepsie acide. En outre, il a été préconisé contre l'hydropisie, mais n'est efficace que si elle est liée à l'albuminurie. Tel n'était sans doute pas le cas de l'hydropisie de Mazarin qui, d'après ces mots de Guy Patin, ne semblait pas éprouver de bons effets du régime lacté : « Nous le tenons enfin, écrivait ce médecin, il est hydropique, il boit du lait et ne guérit pas. »
Le lait est aussi employé avec avantage dans le lymphalisme et les affections des voies respiratoires, soit à l'état naturel, soit à l'état de petit lait, de koumys, de beurre salé ou de crème préparée que l'on substitue à l'huile de morue. On a coutume de l'administrer dans tous les empoisonnements; mais à part certains poisons tels que le plomb, le sulfate de zinc et la noix vomique, dont il semble neutraliser les effets toxiques, son efficacité, comme antidote universel, est fort hypo-
DE l'allaitement
thétique. En Amérique, on a essayé de remplacer la transfusion du sang par les injections intra- veineuses du lait ; mais ces tentatives ont toutes échoué.
Grâce à ses propriétés émollientes, le lait est souvent employé à l'usage externe, en lotions, collyres, gargarismes, cataplasmes, bains locaux et même généraux. Pour se procurer cette dernière fantaisie, Darius se faisait toujours suivre d'un troupeau d'ânesses. Les dames romaines prenaient aussi des bains de lait pour conserver la fraîcheur de la peau.
Le lait d'ânesse est recommandé aux gens affaiblis par l'âge ou les maladies. Il paraît que François I" l'a pris avant tout le monde en France, comme agent thérapeutique, sur la recommandation d'un médecin juif qu'il fit venir de Constantinople, « alors qu'étant très faible et très incommodé, les médecins français ne trouvaient aucun moyen de le rétablir ». Ce remède, dit la chronique, améliora si rapidement la santé du monarque que tous les courtisans et les dames de la cour s'empressèrent de suivre le même régime, pour peu qu'ils crussent en avoir besoin.
Guy Patin était très enthousiaste du lait d'ânesse, il a cité des vieillards qui durent à son usage de vivre plus de quatre-vingt-dix ans.
Le lait d'ânesse est d'ailleurs, depuis longtemps, employé dans le traitement de la phtisie pulmonaire. « Je ne vois certes aucun inconvénient, dit Fonssagrives, à ce qu'on use du lait d'ânesse, à la condition de ne considérer ce moyen anodin que comme un élément très accessoire du traitement des maladies graves ; mais ce lait est cher, et quand je vois des poitrinaires pauvres s'imposer de lourds sacrifices d'argent pour payer leur tasse quotidienne de lait d'ânesse, je me dis que cet argent converti en biftecks ou en courses de fiacre aurait pour eux une utilité plus effective. »
Le lait de femme a été conseillé dans les mêmes cas que le lait d'ânesse. Baumes assure qu'un Anglais, arrivé au dernier degré de la phtisie, prit successivement deux nourrices et guérit en quatre mois et demi. D'autres médecins ont préconisé le lait de femme pour les hommes affaiblis. Mais, comme le fait remarquer Tissot, le vase n'exciterait-il pas des désirs que l'on cherche à amortir, et ne seraiton pas exposé à voir se renouveler l'aventure du prince dont Capivaccio nous a transmis l'histoire? On lui donna deux nourrices; le lait produisit un si bon effet, qu'il les mit en état de lui en fournir de plus frais au bout de neuf mois.
Aélius, pour combattre l'empoisonnement par les cantharides, recommandait le lait de femme, pris directement aux mamelles.
ARTICLE II
DE l'allaitement
On distingue plusieurs espèces d'allaitements : 1° V allaitement maternel ; 2° V allaitement étranger ; 3° V allaitement artificiel.
Allaitement maternel. — L'allaitement maternel est le plus conforme au vœu de la nature.
A quoi bon ce sein blanc sans cette bouche rose,
a dit le poète. « En remplissant de lait le sein des mères, écrit Plutarque, la nature montre qu'elles doivent nourrir elles-mêmes l'enfant qu'elles viennent de mettre au jour. » « La femme, dit encore Marc- Aurèle, cité par A. Paré, est moitié mère pour enfanter et moitié pour la nourriture de son fruit, de façon qu'elle se peut appeler mère entière lorsqu'elle a enfanté et nourri son enfant de ses propres mamelles. » Celle qui nourrit, dit même un adage latin, est plus mère que celle qui a mis au monde : Quœ lactat, mater magis quam quœ genuit. Et l'on comprend que le bâtard d'Alembert ait écrit : « Ma vraie mère est celle qui m'a nourri de son lait, je n'en connais pas d'autre. « Tite-Live raconte que Gracchus rentrant victorieux dans Rome, aperçoit sur les remparts sa mère et sa nourrice : c'est dans les bras de cette dernière qu'il se jette d'abord et lui donne en présent un riche collier d'or, tandis qu'il n'offre à sa mère qu'un simple anneau d'argent. En Orient, on reconnaît un degré de parenté aux enfants qui ont la même nourrice et, en France, on les considère comme des frères ou des sœurs de lait.
Allaiter l'enfant auquel on a donné le jour n'est-ce pas, en effet, le premier devoir de la maternité? Certes l'accomplissement de cette tâche n'est pas exempt de soucis : il entraîne de grandes fatigues et de nombreux sacrifices; souvent même, quoi qu'en dise Rousseau, la santé peut être sérieusement compromise et plus d'une mère a pu s'écrier avec Andromaque :
0 mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère!
DE l'allaitement
mais il est une source féconde de joies ineffables, qui aident à supporter ces pénibles épreuves.
Laurent Joubert a fait une description à la fois naïve et charmante des joies que procure l'allaitement. « Y a-t-il, dit le médecin d'Henri III, printemps pareil à celui que donne un enfant qui mignarde et flatte sa nourrice en tetant? Quand, d'une main il découvre l'autre sein, et de l'autre lui prend ses cheveux ou son colet en s'y louant; quand il rue coups de pieds à ceux qui le veulent détourner, et en un même instant iette, de ses yeux gracieux, mille petits ris et œillades à sa nourrice? Quel plaisir est-ce de le voir parfois despiteux et fasché d'un rien ! Quel plaisir est-ce d'entendre les folies des petits enfants et de voir leurs badineries!... N'y a-t-il pas plaisir et passe-temps quand ils neveulent quitter leur mère et leur nourrice et ne veulent aller à une aultre personne, quelque présent ou flaterie qu'on leur sçache faire; quand ils ne veulent permettre que leur nourrice caresse, en leur présence, un aultre enfant ou luy donne à teJer? Cette grande amour, ioincte à jalousie, est si plaisante et agréable qu'elle ravit le cœur d'une nourrice si elle est de bon naturel, humaine et gracieuse, tellement qu'elle n'ayme pas davantage ses propres enfants que l'estranger qu'elle nourrit. Et que peut-il être quand la mère propre est sa nourrice ? Si vous prenez plaisir à ce qu'un aultre aura faict, comme à un livre, une peinture ou autre chose artificielle, combien plus à ce qui sera sorti de vostre esprit? Sans doute, l'amour et le plaisir redoublent à l'endroict des mères qui nourrissent leurs enfants. Car, au contraire. Dieu permet bien souvent que les enfants aiment plus leur nourrice que leur mère. »
A part les satisfactions morales qu'il procure, l'allaitement maternel a, sur l'allaitement étranger, l'avantage de convenir davantage à la constitution de l'enfant. Andral a vu des nourrices donner des convulsions à tous leurs nourrissons, alors que leurs propres rejetons n'éprouvaient aucun malaise. En outre, la mère veillera mieux qu'une mercenaire aux soins de propreté et aux besoins de son enfant : a la sollicitude maternelle ne se supplée point », a dit avec raison J.-J. Rousseau.
Mais, il faut bien le reconnaître, trop de femmes cherchent à éluder toutes les charges du ménage; « elles prendraient volontiers, dit Guépin, si cela se pouvait, une femme de peine pour mettre au monde leur enfant ». L'indifférence et l'égoïsme l'emportent sur toutes les raisons physiologiques et sociales qui militent en faveur de l'allaitement maternel, et les femmes préfèrent suivre les conseils de l'Armande des Femmes savantes :
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, Les bas amusements de ces sortes d'affaires.
Les remarques de l'auteur d'Emile sur le même sujet sont encore justes à notre époque. « J'ai vu quelquefois, dit ce philosophe, le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir des enfants. On sait se faire presser de renoncer à cette fantaisie : on fait adroitement intervenir les époux, les médecins, surtout les mères. Un mari qui oserait consentir que sa femme nourrit son enfant serait un homme perdu; l'on en ferait un assassin qui veut se défaire d'elle. Mari prudent, il faut immoler à la paix l'amour paternel. »
Un des plus beaux titres de gloire de Rousseau est peut-être d'avoir défendu avec ardeur l'allaitement maternel contre les préjugés de son temps. Franklin s'occupait aussi de cette question avec la plus grande sollicitude et, dans le testament de Fortuné Ricard, il a eu l'idée de disposer, par une clause spéciale, d'une somme de deux milliards pour primes à l'allaitement maternel. Mais que devons-nous penser de ces philosophes, tels que Van Ilelmont et Stahl, qui considèrent le lait comme un aliment tout à fait insuifisant et conseillent la bouillie dès les premiers jours de la naissance. Zimmerman lutta en vain contre ces funestes doctrines, ce qui lui faisait dire « qu'il serait plus aisé de transporter les Alpes dans les vastes plaines de l'Asie que de désabuser une femme écervelée ».
Chez les anciens, l'allaitement maternel semble avoir été plus en honneur que de nos jours (1) ; c'est qu'ils craignaient que leurs enfants ne prissent, avec le lait, les penchants d'une nourrice dont ils ignoraient les mœurs et le caractère. « Jamais, écrit Plutarque à propos de Caton le Censeur, l'affaire la plus pressée, à moins qu'elle ne regardât la république, ne l'empêchait d'être auprès de sa femme quand elle lavait et emmaillotait son enfant qu'elle nourrissait de son lait. »
Au moyen âge, la coutume de nourrir son enfant était encore très répandue, même dans les classes les plus élevées, ainsi que le prouve cette anecdote empruntée à Varillas : « La reine Blanche voulut être la nourrice de son fils, et, comme il est bien malaisé de s'exempter d'être jaloux de ce que l'on aime beaucoup, elle ne put souffrir que saint Louis prit d'autre lait que le sien. Un jour (1214) que la reine était dans la plus grande ardeur d'un accès de fièvre qui duraextraor-
(1) Cependant, cette coutume n'était pas générale, puisque César reprochait aux dames romaines de porter sous leurs bras des singes et des chiens, tandis qu'elles confiaient leurs enfants à des nourrices mercenaires.
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dinairement, une dame de qualité qui, pour lui plaire ou l'imiter, nourrissait aussi son fils, voyant le petit Louis pleurer de soif, s'ingéra de lui donner la mamelle. La reine, au sortir de son accès, demanda son fils et lui présenta la sienne; mais le petit Louis n'en voulut point, soit qu'il fut pleinement rassasié, soit qu'un lait brûlé le rebutât après en avoir pris autant de frais qu'il lui en fallait. Il n'était pas difficile d'en de.viner la cause, et la reine la soupçonna d'abord. Elle feignit d'être en peine de remercier la personne à qui elle était redevable du bon office rendu à son fîls durant son mal, et la dame, croyant faire sa cour, avoua que les larmes du petit Louis l'avaient si sensiblement touchée qu'elle n'avait pu s'empêcher d'y mettre remède. Mais la reine, au lieu de repartir, la regarda d'un air dédaigneux, et, entrant avec force son doigt dans la bouche de l'enfant, le contraignit de vomir le lait qu'il avait pris. Cette violence donna de l'étonnement à ceux qui la virent; la reine pour le faire cesser dit : « Je ne puis endurer qu'une autre femme ait droit de me disputer la qualité de mère. »
Saint Louis fut d'ailleurs le seul roi de France qui n'eut pas de nourrice. On cite aussi Philippe, duc d'Orléans, régent de France, qui fut allaité par sa mère Charlotte-Elisabeth de Bavière. Actuellement madame la comtesse de Paris donne le bon exemple en nourrissant son dernier né, le petit prince Jacques.
Il est pourtant des circonstances où les femmes, bien que désirant remplir leur devoir de mère, sont obligées de renoncer à l'allaitement : par exemple, dans les cas de bec-de-lièvre de l'enfant, de vicieuse conformation du mamelon, d'abcès du sein, de maladie intercurrente ou de faiblesse constitutionnelle ; « et pour moi, dit Rousseau, je penserais bien aussi qu'il vaut mieux que l'enfant suce le lait d'une nourrice en santé que d'une mère gâtée, s'il avait quelque mal à craindre du même sang dont il est formé. »
La précocité de l'éruption dentaire est encore un obstacle à l'allaitement au sein. Ainsi pour Louis XIV, qui vint au monde avec des dents, ont fut obligé de changer plusieurs fois de nourrices à cause des morsures qu'il leur faisait, et non, comme le prétend Dionis, parce que ce prince avait un grand appétit.
Enfin, dans le cas où la mère aurait deux jumeaux, elle fera bien de n'en garder qu'un et de confier l'autre à une nourrice : en alternant tous les mois avec celle-ci, elle conservera une égale affection pour ses enfants.
Hygiène de l'allaitement. — C'est une mauvaise habitude, fort commune en Angleterre, de ne mettre l'enfant au sein qu'après la
fièvre de lait, laquelle, on le sait, arrive le troisième jour et ne dure que quelques heures, « semblable, dit Mauriceau, à un feu de paille qui s'éteint aussitôt allumé ». Le sein doit, au contraire, être présenté le plus tôt possible, quatre ou cinq heures après la délivrance, afin
de prévenir l'engorgement de cet organe et pour que le nouveau-né y puise le colostrum qui, par son action laxative, facilite l'expulsion des muquosités intestinales. Le colostrum possède, en outre, des propriétés nutritives dont il est utile de faire profiter l'enfant. Boerhaave
va jusqu'à prétendre, après avoir expérimenté sur lui-même, que le colostrum contient des principes assimilables en assez grande quantité pour soutenir des hommes très robustes. Nous avons déjà dit que si le mamelon se crevasse et provoque de
DE l'allaitement
trop vives douleurs, il faut avoir recours aux bouts de seins artificiels terminés par un petit chapeau en caoutchouc, en liège, ou par une teline de vache. Quand le mamelon est trop court et comme refoulé dans la glande mammaire, on le développera soit au moyen d'une pipette (fig. 249, 250) soit à l'aide d'une ventouse spéciale (fig. 251), ou d'une pompe teterelle. La gueule d'un jeune chien, la bouche d'un nouveau-né plus âgé ou celle d'une personne saine peuvent rendre le même service. Bouchut veut qu'on engage le mari à prendre la place de son enfant. « C'est, dit Vogel, une proposition que je n'ai jamais faite jusqu'à présent, et je doute qu'il se trouve en Allemagne, beaucoup de maris assez galants pour rendre à la femme un service de cette nature. » Il sera facile d'éviter ces inconvénients en suivant le conseil de Trousseau, qui recommandait aux jeunes mères de façonner le mamelon dès le septième mois de la grossesse.
Les divers moyens que nous venons d'indiquer peuvent servir aussi à tirer le lait des seins quand ils sont engorgés.
Le D"" A. Fournier a fait construire par M. Mathieu un bout de sein spécial (fig. 252) pour permettre aux nourrices syphilitiques d'al-
FiG. 252. — Bout de sein à soupape pour rallaiteraent des nourrices syphilitiques du
D» A. Fournier.
laiter un enfant sain et réciproquement, sans crainte de contagion. Mais dans l'un ou l'autre cas, il sera plus sage de recourir à l'allaitement artificiel.
Pour le nouveau-né, comme pour l'adulte, la régularité des repas est la condition essentielle d'une bonne santé; les présentations du sein devront s'opérer à des intervalles réguliers et qui varieront avec l'âge de l'enfant. Dans les deux premiers mois de la naissance, on donnera à teter toutes les deux heures pendant le jour; plus tard, on le fera toutes les trois ou quatre heures. La nuit, le sein ne sera présenté qu'une ou deux fois, et la recommandation faite par Fonssagrives de suspendre l'allaitement de onze heures du soir à cinq heures du matin nous paraît impraticable.
Une habitude contre laquelle on ne saurait trop réagir est de mettre l'enfant au sein à tout instant, pour apaiser ses cris ; en agissant ainsi, on surcharge outre mesure son estomac et on l'expose à de fréquentes indigestions. Les repas donnés toutes les deux ou trois heures sont suffisants.
Quant aux régurgitations des nouveau-nés bien réglés, elles n'ont aucune gravité : de là ce dicton de nourrices, qu'il ne faut cependant pas trop généraliser, enfant vomissant^ enfant bien venant (1). Que ces vomissements soient anodins ou qu'ils soient symptomatiques d'une affection intestinale, ils peuvent se manifester pendant le sommeil; aussi recommande-t-on de ne jamais coucher les enfants sur le dos et la tête basse, dans la crainte que le lait caillé ne pénètre dans les voies respiratoires et ne détermine l'asphyxie. On devra le placer sur le côté droit et non sur le côté gauche. « Si, dit Vogel, l'on couche un nourrisson sur le côté gauche pendant qu'il tete ou peu de temps après, il devient ordinairement inquiet et finit par vomir : ce qui paraît dépendre du poids et des dimensions considérables du foie, ce dernier exerçant dans cette position une compression sur l'estomac. De là il résulte que les enfants prennent plus facilement le sein gauche, qu'on les y applique plus souvent et que ce sein renferme plus de lait que le sein droit. Ce qui semble donner une plus grande vraisemblance à cette explication, c'est que des nourrissons qui refusent opiniâtrement de prendre le sein droit l'acceptent souvent sans la moindre résistance dès que la mère leur place les jambes sous le,bras droit de manière à les faire boire couchés sur le flanc droit. »
Plusieurs auteurs attribuent l'infériorité de force et d'activité, du membre supérieur gauche à l'habitude qu'auraient les nourrices de porter les enfants sur le côté droit. Cette attitude permettrait, en effet, au bras droit de l'enfant de se mouvoir librement tandis que le gauche serait gêné dans ses mouvements et son développement par la poitrine de la nourrice. Mais cette assertion repose sur une erreur d'observation, car les nourrices se servent plus volontiers du bras gauche que du droit, et, comme l'a fait observer Malgaigne, la préférence que nous accordons à la main droite est purement instinctive; elle a sa cause dans l'organisation elle-même et non dans l'éducation de la première enfance.
En ce qui concerne l'hygiène de la mère qui nourrit, nous rappelle-
(1) « Car, dit Jacques Duval, ceux que Dieu a voulu favoriser d'une si forte nature, qu'elle les induit à rejetter par vomissement ce qu'on leur baille de trop et par excès, évitent l'oppression qu'on leur fait par inadvertance, et deviennent mieux. »
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rons les indications précédemment délaillées : elle devra éviter les écarts de régime, les grandes fatigues, et toutes les affections morales vives qui peuvent troubler la lactation. Les bains chauds, ceux de rivière ou de mer seront pris sans inconvénient.
Quant aux rapports sexuels, certains médecins les interdisent aux nourrices, tandis que d'autres les permettent, à la condition cependant qu'elles n'en abusent pas. « Quelques-uns, dit l'auteur du Traité des Sermaphrodûs^ deffendent exactement aux nourrisses de leurs enfants, d'approcher de leurs maris, craignans qu'elles ne troublent le laict, et qu'elles n'en deviennent trop échauffées. Ce que toutefois, il ne faut entendre à toute rigueur : car la nourrisse qui sera d'une bonne nature, joviale, gaillarde, ayant désir du couple avec son mari, si elle sent que cela luy soit totalement dénié, elle s'échauffe tellement en son harnois, que le laict se gaste, brusle et sent le bouquin, dont il est rendu beaucoup plus mauvais et pernitieux : mais quand elle a esté délactée de quelques médiocres embrassements, elle est rendue plus modeste, tranquille et tempérée. Le laict en est meilleur, plus doux, gratieux et convenable pour la santé de l'enfant. La conception en peut survenir : cela est vray, mais le cas advenant, il vaut mieux changer de nourrisse, que de faire teter à un enfant des arsureaux et laict sentant le bouquin, dont la vie et mœurs périclitent, aussi bien comme de succer du laict d'une femme trop débidineuse, ou yvrognesse, qu'il faut changer incontinent qu'elle aura esté recognue telle. »
Pour les femmes qui veulent mener de front les devoirs maternels et les plaisirs mondains, et qui donnent, comme je l'ai déjà vu, le sein entre deux contredanses, il est préférable, dans l'intérêt de leur enfant et aussi de leur propre santé, qu'elles abandonnent à des étrangères une tâche dont elle s'acquittent si mal. « La bonne santé, dit Desessartz, la gaieté, les caresses du nourrisson, voilà les spectacles, les bals, les fêtes d'une bonne mère. »
Allaitement étranger. — Quand une mère ne peut ou ne veut pas nourrir son enfant, elle doit recourir à l'allaitement mercenaire, « deux mots, dit Donné, qui hurlent de se voir accouplés ». Les nourrices chargées de ce soin sont de deux sortes : les nourrices sur lieu et les nourrices de campagne. Les premières sont moins mauvaises que les autres parce qu'elles peuvent être plus facilement surveillées.
Quant aux enfants envoyés à la campagne, ils courent trop souvent risque de n'en pas revenir, car ils sont exposés aux plus grands dangers : d'abord, à la possibilité d'une substitution, et c'était pour éviter cette méprise que les Romains mettaient au cou des nouveau-nés un
collier appelé crepundia (jouets d'enfants) ; puis, aux maladies de l'appareil respiratoire, surtout pendant le voyage en troisième classe; aux affections de la peau, par malpropreté, et aux hernies, en laissant crier les pauvres petits dans leur berceau ; enfin, aux inflammations de l'intestin, après l'usage abusif d'aliments grossiers et indigestes, substitués au lait de la nourrice qui le réserve à son propre enfant. Ainsi s'explique l'effrayante mortalité des nouveau-nés placés en nourrice à la campagne. Dans le canton de Nogent-le-Rotrou, en 1858 et 18.59, il y eut 753 décès sur 1775 nourrissons envoyés des bureaux de Paris.
Pour remédier à ce véritable fléau, on a nommé, dans toutes les communes, en exécution de \a loi Roussel^ promulguée le 23 décembre 1874, des médecins et des personnes notables, chargés d'inspecter les enfants âgés de moins de deux ans qui ont été confiés à des nourrices. Mais ces précautions sont insuffisantes et n'ont donné jusqu'à présent que de médiocres résultats, car il est impossible d'exercer une surveillance sérieuse. Il serait bien préférable, ainsi que MM. Blache et Odier l'ont proposé, de faire peser l'enfant tous les huit jours à la mairie, en présence du médecin de la localité. En outre, on devrait infliger des amendes et certaines peines aux nourrices qui ne rempliraient pas leur devoir, et récompenser les autres.
Comme l'observe judicieusement le D"" Déclat, dans V Hygiène des enfants nouveau-nés^ au temps de Louis XIV, les enfants mis en nourrice étaient plus protégés que de nos jours. Ainsi, une ordonnance de janvier 1715 dit : « Le bien de l'État étant toujours intéressé à la conservation et à l'éducation des enfants, nous n'avons pas cru qu'il fût indigne de notre attention de pourvoir nous-même à une partie si importante de la police... Faisons défense aux nourrices d'avoir en même temps deux nourrissons, à peine de fouet contre la nourrice, et de 50 livres d'amende contre le mari, et d'être privés du salaire qui leur sera dû pour l'un et l'autre enfant. — Faisons défense, sous peine de punition corporelle, à toutes nourrices qui se trouveront grosses, de prei^dre des enfants pour les nourrir, et à peine de 50 livres d'amende pour les maris. — Enjoignons aux nourrices d'avoir soin des enfants qu'elles allaiteront ; et, en cas qu'il se trouvât qu'ils eussent péri par leur faute, voulons qu'elles soient punies suivant la rigueur de nos ordonnances. — Afin d'obvier à l'abus pratiqué par quelques nourrices, de mettre coucher leurs nourrissons dans leur lit dont plusieurs se sont trouvés étouffés et estropiés, leur enjoignons d'avoir chez elles un berceau pour y mettre l'enfant, et d'en faire apparoir à leur curé ; défendons aux dites nourrices de mettre dorénavant leurs
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nourrissons à côté d'elles dans leur lit, ou de mettre plusieurs nourrissons ou autres enfants dans le même berceau, à peine de 50 livres d'amende, ou même de punition corporelle s'il y échoit. »
Aujourd'hui, tous ces abus sont pratiqués impunément au grand jour. Cependant il y a quelques années, la Cour de Paris a condamné à quinze jours de prison, pour homicide involontaire d'un enfant de quatre jnois, la femme Faustin qui, devenue enceinte, avait cessé d'allaiter son nourrisson et lui avait donné du lait de chèvre sans avertir la mère. C'est malheureusement le seul jugement de cette nature que nous ayons à enregistrer, alors que les délits analogues sont si nombreux.
Choix d'une nourrice. — « Le choix d'une nourrice, dit Lorain, est chose délicate, et il n'existe pas de branche de l'industrie humaine où la tromperie soit plus fréquente. Les nourrices trompent sur leur âge, sur l'âge de leur lait, sur leur provenance ; elles doivent être surveillées avec soin, et suivies, pour ainsi dire, pas à pas. L'institution des bureaux de nourrices ne protège pas suffisamment le public et les médecins contre certaines fraudes. Ainsi, les nourrices à Paris font souvent usage de faux papiers ou de papiers empruntés qu'elles se prêtent les unes aux autres ; elles arrivent de la sorte à réaliser l'idéal de toutes ces femmes, qui est de se donner pour des nourrices de Bourgogne, mariées, accouchées depuis trois ou quatre mois ; fréquemment elles produisent et montrent comme leur, un enfant de belle mine qui ne leur appartient pas. Elles font souvent venir à Paris leur mari comme ouvrier terrassier ou homme de peine, et entretiennent en secret des relations avec lui, alors que la chasteté leur est imposée. »
Voici les qualités que doit posséder une bonne nourrice. De belles dents, les gencives roses, des cheveux bruns ou noirs ; « elle sera belle à voir », selon l'expression de Mnesithée de Cyzique. Elle aura de vingt-cinq à trente ans ; elle jouira d'une excellente santé et ne portera aucune trace d'antécédents syphilitiques ni scrofuleux ; elle sera d'une grande sobriété, d'une intelligence suffisamment développée, d'un caractère placide et enjoué. Ses règles ne devront pas reparaître avant le huitième mois. Elle aura déjà fait une nourriture et n'allaitera pas deux enfants à la fois. L'âge de son lait ne s'éloignera pas trop de celui du nourrisson, et elle sera accouchée au moins depuis deux mois, parce que les crevasses et abcès du sein apparaissent le plus souvent avant cette époque. Les seins volumineux et ronds ne sont pas toujours les meilleurs, la forme de poire est préférable, et le développement de veines bleuâtres à leur surface est, comme chez la
vache, d'un bon augure; on s'attachera surtout à choisir un mamelon saillant, bien formé et d'où le lait jaillira avec abondance à la moindre pression. La qualité du lait pourra être appréciée au lactoscope et sa quantité à l'aide de la balance, en pesant l'enfant avant et après une tetée; nous savons qu'il doit augmenter chaque fois de 60 à 100 grammes. Une femme mariée offre généralement plus de sécurité qu'une fille-mère, et l'on choisira une campagnarde de préférence à une citadine exigeante et coquette. Nous avons connu une nourrice parisienne qui ne voulait pas laisser l'enfant s'endormir au sein, sous prétexte qu'il lui déformait les mamelons. Enfin, il vaut mieux avoir une nourrice à domicile pour la surveiller et lui faire prendre ses repas à la table des maîtres, que de la tenir éloignée.
Tels sont les caractères traditionnels de la parfaite nourrice. Mais ce signalement est purement idéal, et il est difficile, pour ne pas dire impossible, de rencontrer toutes ces qualités réunies chez la même personne. Écoutons plutôt le D"" Bessières envoyant à un de ses amis la consultation humoristique suivante, sur le choix d'une nourrice :
Vous me dites, ami, pour ma femme il me faut Une perle, un trésor, un être exempt de vice, Qui va droit dans la vie et qui jamais ne fault, Toujours digne, en un mot, du doux nom de nourrice.
Que vous connaissez peu ce sexe aimable et doux, Qui fournit à foison l'espèce des nounous ! Croyez-moi... pour trouver une semblable fille. Mieux vaudrait dans le foin rechercher une aiguille. Désireux cependant de vous être agréable, Je veux, dès aujourd'hui, compulser mon dossier, Et, de mes accouchées, vous présentant la table. Vous donner à choisir dans tout le colombier.
Voici d'abord Toinon, à la rude encolure.
Elle a trogne rougeaude, et rousse chevelure;
Ses prodigieux appas, pesant sur l'ombilic.
Font rêver à ces monts, que décrit Copernic,
Sur l'astre de la nuit. Ah I fuyez ce lipôme
Qui ne pourrait de lait fournir un seul atome.
Préférez-vous la femme à maître Jean-Romain,
Elle est alerte et vive, a le cœur sur la main;
Mais on me dit tout bas que sa dernière couche
Fut, pour son pauvre époux, un incident bien louche.
DE l'allaitement
Aussi, dans son logis, eutend-ou résonner, Du matin jusqu'au soir, du soir au déjeuner. Les cris et les gros mots, les coups et la taloche, Aussi bien que chez feu le marquis de Galoche.
— Et cette belle fille au teint frais et dodu ? Faites-la s'approcher, c'est là mon dévolu.
— Arrêtez, mon ami, voyez... sous sa mâchoire, 'La scrofule inflexible a creusé des sillons.
Que l'on croirait tracés avec une lardoire. Puis j'ai là sous la main d'autres échantillons. Mais l'une a le visage ainsi qu'une écumoire. Et l'autre, à son bras gauche, avive un exutoire. Cette blonde, là-bas, a de fort jolis yeux, Mais ils sont, le matin, de plus en plus chassieux. Et cette fille, enfin, qui vous semble parfaite. Cache d'afi'reux chicots dans une bouche infecte.
Ah ! tenez, laissons là toutes ces mercenaires
Qui ne vendent leur lait que pour de gros salaires.
Et dites, de ma part, à votre aimable femme.
Que partout, de tous temps, en tous lieux, on proclame
La supériorité de la mère allaitant —
Ainsi que Dieu le veut — son trésor, son enfant.
Oh ! combien il est doux pour le cœur de l'épouse. De presser sur son sein le fruit de son amour. D'enlacer de ses bras, et la nuit et le jour, L'image de l'époux dont elle est si jalouse !
Mais si je supposais que, pour ce grand devoir, Sa modeste santé vous mît au désespoir... Eh bien ! je chercherais et je serais heureux De trouver cette perle, espoir de tous vos vœux. Dussé-je, en essayant, me remettre aux lisières, Tout dévoué je vous reste et signe :
Bessières.
Toutes les indications que nous avons données sur les qualités d'une nourrice ne sont que des signes de présomption, et il n'y a, répétons-le, qu'un moyen certain de distinguer un bon lait d'un mauvais, c'est la pesée fréquente de l'enfant. Si son poids n'augmente pas dans les proportions indiquées précédemment, l'alimentation laisse à désirer et la nourrice doit être changée.
Un préjugé, fort accrédité de nos jours, veut que le changement de nourrice ou encore le mélange de plusieurs laits soient préjudiciables à l'enfant; mais il n'en est rien. On peut changer impunément de nourrice, le principal est de le faire à temps. Les anciens avaient déjà rejeté cette erreur. Ainsi, Platon voulait, dans sa république idéale, que les nourrices fussent en commun ; et les Romaines, d'après Aulu- Gelle, avaient plusieurs nourrices à la fois pour le même enfant. Henri IV, on le sait, fut difficile à élever; il essaya huit nourrices différentes ; ce qui n'altéra en rien sa santé.
Il est bien rare que l'enfant repousse sa nouvelle nourrice, surtout quand, pour les premières fois, on prend la précaution de le mettre au sein à peine éveillé et dans l'obscurité, ou en dissimulant le visage de la nourrice qui gardera le silence. Parfois cependant, toutes les tentatives échouent : le comte de Paris, par exemple, ne voulut pas accepter une seconde nourrice.
Allaitement artificiel. — Quoique le lait d'ânesse présente la plus grande analogie avec le lait de femme, on se sert ordinairement.
pour l'allaitement artificiel, du lait de vache, parce qu'il est d'un prix peu élevé et se trouve partout. Les appareils employés pour ce mode d'alimentation sont le biberon (de bibere, boire), qui est une imitation grossière du sein de la nourrice, et le verre ou la cuiller, dont l'usage constitue l'allaitement dit au petit pot. Le biberon est préférable au petit pot parce qu'il reproduit mieux pour l'enfant les conditions de l'allaitement naturel.
Il y a deux sortes de biberons : 1° ceux à ajutage fixe, que l'on est obligé de tenir pendant le repas du nourrisson, ce sont les biberons
DE l'allaitement
Darbot, Breton, Leplanquais (fig. 255), Charrière (fîg. 254), Mathieu (fig. 256), etc. ; ceux à ajutage mobile, tels que les biberons de Thier (fig. 258), de Robert (fig. 259), etc., qui permettent à l'enfant de boire dans toutes les positions et sans le secours de personne. Bien que la Société d'hygiène proscrive absolument le biberon à long tube, sous prétexte qu'il rend les nourrices paresseuses, nous le préférons au biberon à main, parce qu'il réunit, selon nous, toutes les conditions voulues de propreté, de simplicité, de solidité et de bon marché. On a reproché aux ajutages en caoutchouc, tantôt de faire affluer le lait en trop grande abondance dans la bouche de l'enfant, tantôt, au contraire, de s'aplatir et de rendre les succions plus pénibles ; mais il sera facile
Fig. 256.
Fia. 257.
FiG. 256. — 1. Biberon Mathieu. — 2. Son mamelon, ayant la tige centrale munie d'un pas de vis et d un chapeau à écrou destiné à boucher les trous a, h, c, représentés dans la figure 3, et qui seryent à laisser passer plus ou moins de liquide. - d. Chapeau.
Fig. 257. - Biberon Galante. - a. Vase de Terre. - b. Tube plongeur. - d. Tetine.
d'éviter ces inconvénients en introduisant à l'intérieur du bout renflé en mamelon un petit morceau d'éponge. En outre, le caoutchouc vulcanisé a été accusé de provoquer des empoisonnements par les traces d'arsenic ou de plomb qu'il renferme quelquefois; mais les faits cités à ce sujet sont fort discutables ; d'ailleurs, on préviendra ce danger en faisant usage de biberons munis d'un tube en gomme noire. Ces accu-
salions, peu justifiées, il est vrai, n'ont pas empêché M. Galante d'imaginer un sein artificiel (fig. 260) en caoutchouc, que l'on applique, rempli de lait, sur la poitrine de la nourrice sèche.
Pour que l'allaitement artificiel réussisse, il doit se rapprocher le plus possible de l'allaitement naturel. Aussi, les repas seront-ils
Fio. 258. — Biberon à tube pliant Fig. 259. — Biberon à soupape de
de Thier. Robert.
donnés à des intervalles réguliers, toutes les deux ou trois heures. Le lait de vache, dont la dose variera entre 600 grammes pour les quatre premiers mois, et 1,300 grammes dans la suite, ne devra pas être bouilli, mais on élèvera légèrement sa température au bain-marie. Jusqu'au quatrième mois, où le lait sera pris pur ; on le coupera
Fia. 260. — Sein artificiel de Calante.
d'abord par moitié, puis au tiers et au quart avec de l'eau filtrée qui n'aura pas été privée de son air par l'ébullition. On pourra la remplacer par de l'eau de riz si l'enfant est relâché, ou par de l'eau de gruau s'il est, au contraire, resserré.
La plus grande propreté est indispensable dans l'usage des biberons, sans quoi le lait qui reste sur les parois du flacon et à l'intérieur du mamelon aigrit et irrite les voies digestives de l'enfant. Pour les entretenir en bon état, le meilleur moyen est d'en avoir deux à sa dis-