MÉTAGENÈSE
Affassiz a vu aussi des méduses sexuées, de la même classe de zoophytes, pondre des œufs d'où sortaient des individus ressemblant à un polype hydroïde sédentaire, d'aspect tout différent. Celui-ci ne tarde pas à se diviser, par une série d'étranglements en travers, en un certain nombre de disques, formant, après plusieurs changements successifs, autant d'individus séparés et nouveaux. Leur reproduction par bourgeonnement donne de nouvelles méduses flottantes, identiques aux parents sexués, mâles et femelles, capables à leur tour de donner des œufs.
Des spores ou cellules g&rminatives de fougères ont aussi donné naissance à une forme végétale inférieure, sans tige ni feuille, ressemblant à une mousse hépatique. Dès la seconde génération, celleci, en devenant sexuée, produisait une nouvelle cellule se divisant par scission réitérée. Il en naissait une nouvelle fougère reconnaissable à sa tige et à ses feuilles et surtout aux petits amas bruns de spores naissant à la partie inférieure pour la repr duction.
La Parthénogenèse est un mode de génératior. analogue, sinon semblable, qui s'applique spécialement aux êtres intermédiaires à celui qui les produit et naissant sans intervention des sexes.
Les pucerons et divers petits crustacés, comme les daphnides, se reproduisent ainsi sans fécondation, comme Réaumur et Bonnet l'ont constaté, ils naissent par segmentation durant l'été, c'est-à-dire
asexiicllement, par cellules germinatives ou spore? non fécondes ; une génération sexuellement différenciée de mâles et de femelles apparaît au contraire en automne, laquelle, après s'être reproduite uniformément, donne lieu, au printemps, à de nouveaux individus sans sexe, comme l'a établi Carus.
Ce n'est évidemment pas là de la métamorphose. Les plantes ou les animaux qui passent par différents états successifs, avec une forme, une organisation et des mœurs différentes pour atteindre leur perfectionnement définitif, les présentent d'une manière constante et invariable, sans être capables de reproduction dans l'intervalle, comme on le verra plus loin. On ne peut la rapprocher davantage de l'hybridation ou du métissage par le croisement d'espèces différentes ; et pourtant, devant l'obscurité et la rareté de ce mode de génération, en contradiction flagrante avec toutes les lois connues et admises de ce grand acte, n'est-il pas permis de supposer qu'il se rapproche de ces deux exceptions, constatées ostensiblement entre les plus hautes espèces? L'infériorité des végétaux et des animalcules entre lesquels ce mode de génération inexplicable a été observe jusqu'ici, leur variabilité et leur instabilité, l'ignorance de leurs mœurs, le voisinage et le rapprochement des producteurs et des produits transitoires, même entre les deux règnes, et surtout leur retour constant et rapide au type primitif, n'autorisent-ils pas celte interprétation?
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Examinons.
Pour expliquer ce phénomène suivant les lois connues, on a admis la fécondation simultanée de plusieurs cellules ovulaires des pucerons femelles se transmettant, ainsi fécondées, de génération en génération successive, sous l'influence de la chaleur, et se localisant dans l'ovaire. Cette interprétation semble confirmée par la gemmation spontanée des cellules de cet organe, constatée par Carus, repro duisant par segmentation simple, et tant que la chaleur dure, dix à douze générations successives d'êtres imparfaits, sans ailes comme elles. La reproduction du polype, né de l'œuf de méduse, s'opère aussi par gemmiparité et, en présence du fait bien connu de la fécondation instantanée de vingt ovules à la fois chez la poule, donnant chacun un poulet, quoique pondus séparément en vingt jours successifs, cette explication semble parfaitement rationnelle.
Mais, dit-on, comment ce puceron femelle, sans ailes pendant l'été, devient-il ailé et sesué à l'automne, sans fécondation nouvelle, et donne-t-il ensuite des individus mâles et femelles? Pourquoi l'œuf de la méduse, devenu polype, redevient-il méduse?... On remarquera tout d'abord que cette génération alternante, cette raétagenèse de produits différents, sexués et asexués, ne s'observe qu'entre un petit nombre d'espèces très voisines, dans les deux règnes végétal et animal, placées précisément dans chaque classe, ordre, genre ou famille, au point oiJ changent les caractères apparents des deux modes de la génération.
I4i LA GÉNÉRATION.
I.;i plupart des méduses proviennent encore diirrlcuicnt aujourd'hui des polypes. Sur la paroi du polit |)olypc hydroïde de mer croît un bourgeon qui, peu à peu, devient une méduse, laquelle, comme le Iruit mûr, s'en détache et nage librement. Elle pond des œui's dont les germes produisent de nouveaux polypes, en passant par la forme intermédiaire de l'hydre. La filiation entre le bourgeonnement et l'ûviparité s'établit ici par une véritable métamorphose.
Il y a donc plus d'analogie et de ressemblance entre l'œuf de la méduse et le segment ou bourgeon du polype, la cellule même de l'éponge, qu'avec l'œuf de l'oiseau. Entre l'œuf fécondé du puceron et la cellule segmentée de sa femelle, il n'y a pas de différence sensible.- Balbiani a constaté que tout le travail organisateur de l'embryon, chez ces pucerons parthénogénésiques, c'est-à-dire vierges ou non fécondés, s'effeciue absolument de la même manière que chez les pucerons fécondés. « 11 y a toujours au début, dit-il, conjugaison de cellules hétérogènes, comme chez les plantes hermaphrodites oiî la fécondation résulte simplement du contact de la matière pollinique avec le tissu utriculaire né dans l'ovairo. Une fécondation analogue, chez les animaux hermaphrodites, suffit à déterminer le mouvement génésique nécessaire à la production d'un nouvel individu. »
C'est aussi l'opinion de M. de Quatrefages, exprimée en ces termes dans son cours du Muséum en 1800 : < Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, la
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larve ciliée, qui se meut à la manière d'un infusoire, les animaux hydriformes, qui couvrent la tige et les rameaux du polypier fixé à demeure sur quelque rocher, la méduse isolée et libre, qui mène en plein Océan une vie vagabonde, sont autant d'individus d'une même espèce. »
Cette interprétation rationnelle et physiologique s'est confirmée par les expériences faites pendant l'été de 1880 et 1881, sur plusieurs espèces d'hydraires dont la génération alternante est représentée, soit par les sporosacs, fixés au polype sur lequel ils ont bourgeonné, soit par les méduses qui s'en détachent et nagent librement. M. de Varenne a trouvé en effet des ovules en voie de développement dans l'endoderme ou la partie interne de l'écorce du polype lui-même, avant l'apparition de ses sporosacs et des méduses. Ces ovules proviennent de cellules diflerenles de l'endoderme représentant les éléments ovulaires et spermatiques, car on y rencontre toutes les formes intermédiaires entre ces cellules ordinaires et l'œuf complètement développé.
D'où la preuve que la génération ne s'opère pas ici entre des organismes difierents : polype et méduse. Elle résulte de l'agrégation, la fusion de cellules gorminatives différenciées, nées dans les tissus, le cœnosarce du polypier lui-même, comme entre les cellules endogènes des fougères. En représentant les ovuk's et Ls spermatozoïdes, ces cellules passent dans un bourgeon, simple diverticulum des parois du corps du polype qui, en se développant, devient un sporosac y restant attaché et émettant à un
moment donné une méduse libre. {Soc. de bioL, janvier 1882.)
Les sporosacs et les méduses ne sont donc pas des individus sexués séparément et formant entre eux une génération alternante. Le polype se féconde lui-même, comme certaines plantes cryptogames sans organes mâles ni femelles apparents. Les méduses en naissent invariablement selon la loi ordinaire. Ce fait a été démontré expérimentalement. Ces animaux primitifs ne se reproduisant pas en hiver à cause de l'abaissement de la température, il a suffi d'élever artificiellement celle-ci pour que le phénomène se produise. C'est donc la consécration même du fait.
Autrement, la génération alternante est une véritable confusion des espèces, des classes, et même des règnes ; il n'y a plus d'ordre établi entre les espèces ni les individus; plus de sexualité. C'est un mystère comme la parthénogenèse, c'est-à-dire le chaos et l'obscuiité répandus de nouveau sur la génération des espèces inférieures, pour favoriser et justifier les théories matérialistes, celle du transformisme en particulier.
Née de l'observation de quelques naturalistes distingués, qui l'ont présentée comme un problème, cette génération alternante, encore peu étudiée et mal établie, a été admise avec empressement et géaéralisée aussitôt par les positivistes. Elle est pour eux la démonstration de l'autonomie et de l'indé*
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pendance des organismes élémentaires. L'appliquant aux plastides et aux cellules des organismes supérieurs, ils en ont fait la preuve ostensible, évidente, de leur évolution et leur transformation. En la séparant de l'hybridation et du métissage, ils ont érigé cette exception anormale, monstrueuse, d'un egénération de produits asexués par des êtres sexués et réciproquement de ceux-ci par ceux-là, en règle de la génération normale.
Haeckel affirme ainsi « que les innombrables milliards de cellules composant le corps de tout animal et de tout végétal supérieurs ne naissent point par génération sexuée, mais par division ou scissiparité, bourgeonnement ou formation de spores. » L'évolution et la transformation incessantes, les perfectionnements de ces premiers éléments de la vie humaine, lui servent à expliquer également tous les mystères de la reproduction et de l'organisation, par la force même de la matière. L'énigme insoluble de la distinction des sexes n'a même plus de mystères... pour lui, en remontant à l'union asexuée des cellules : la cellule ovulaire femelle pouvant aussi bien produire par gemmation la cellule mâle que le spermatozoaire une cellule femelle. Aussi considère-t-il « la condition nécessaire et absolue de l'union des deux sexes pour la reproduction, comme une opinion vulgaire, dont il faut nous débarrasser. 11 soutient qu'en moyenne il y a plus de mille et plus d'un million même d'actes de la génération asexuée pour chacun de génération sexuée. » {Psychologie cellulaire, p. 48 et 49.)
148 LA GENÉUATION.
(juoi (l'étonnant dès lors et d'extraordinaire à ce que ces organismes se réunissent et se confondent en des métamorphoses inexplicables ? Celles des insectes plus parfaits, comme les papillons, ou des reptiles comme la grenouille, pour être plus uniformes et mieux connues, sont-elles mieux expliquées ? On ne saurait être aussi exigeant pour les êtres élémentaires dont il s'agit. Leurs germes reproducteurs sont encore si instables et imparfaitement fixés, de part et d'autre, que la moindre influence atmosphérique peut en changer la nature et en modifier la vitalité, comme celle des plantes. La température n'est pas étrangère évidemment à la parthénogenèse des pucerons. Et comme les phénomènes de h génération alternante, loin d'être identiques, varient suivant les espèces et même les individus, au point de simuler de véritables métamorphose» chez les vers, on peut admettre que le milieu y contribue également.
La métagénèse nous paraît ainsi un phénomène particulier de la génération des espèces élémentaires, formant la transition des divers modes de génération. Elle participe à la fois de la génération endogène et de la sexualité et n'exclut ni n'infirme celle-ci; au contraire, elle la confirme toujours. L'amphigonie, recherchée au microscope par les Allemands, jusque chez les fougères, pour expliquer la viabilité des spores, des poussières qu'elles émettent, a été constatée, comme ou l'a vu, par la présence de cel-
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Iules mâles et femelles à l'intérieur. Les algues confirment d'ailleurs cette interprétation en réunissant seules, de tous les cryptogames, la triple reproduction : asexuée, hermaphrodite et sexuée.
Envisagée ainsi, la métagénèse n'est pas un mode spécial de génération, car elle participe à la fois et alternativement des deux modes, sexué et asexué, particuliers aux êtres entre lesquels elle se manifeste. Elle est inexplicable autrement, et c'est pour vouloir s'en tenir au fait brut de l'observation même, sans l'interpréter, que les positivistes l'ont posée comme un point d'interrogation, un X insoluble.
Voilà jusqu'à quel point le culte exclusif de la matière a conduit les naturalistes modernes. La physiologie leur prescrivait d'étudier, de comparer et de raisonner, à la lumière des règles établies depuis des siècles, sur les fonctions appréciables de la génération et les actes constants de la vie, chez les êtres qui en possèdent la manifestation supérieure, car seuls ils peuvent en donner la clef, selon Claude Bernard. Au contraire, ils vont en prendre l'exemple chez les êtres inférieurs, dans des exceptions inexplicables, contradictoires, se réalisant sur des atomes, des particules, dont la vie, le genre et l'espèce, sont à peine reconnaissables au grossissement du plus puissant microscope I Conclure aveuglément de ces visions artificielles et suspectes, de ces erreurs possibles, pour en opposer les résultats à ce qui est palpable, tangible et évident aux moins clairvoyants, n'est-ce pas faire de l'ontologie systématique et de la monstruosité ? Se baser sur des abstractions si in-
saisissables et spéculatives, pour se livrer à des subtilités inconcevables, c'est faire plus que de la métaphysique, c'est revenir au surnaturel, au miracle, et les admettre implicitement en voulant les discréditer.
Génération sexuée.
Ce dernier mode de reproduction est le plus compliqué, en exigeant le concours de deux sexes distincts, séparés et pourvus d'organes différents. Commun à l'immense majorité des animaux, il est le type normal et régulier de la génération animale, comme l'hermaphrodisme l'est du règne végétal. C'en est la différence capitale, distinctive et la marque de leur perfectionnement graduel, en procédant du simple au composé. Au-dessous sont confondus pêle-mêle les représentants respectifs de ces deux règnes, dans un ordre asexué, dont la reproduction, livrée au hasard et à toutes les forces aveugles de la matière, ne décèle aucun signe d'instinct, ni de volonté ; au contraire, les transitions sont insensibles de part et d'autre entre ces extrêmes d'un sexe à deux.
Certaines plantes acotylédonées, les algues, présentent les trois modes de génération dans leurs différents ordres, comme on l'a vu. Les plus simples, ddnt plusieurs espèces vivent en parasites dans les liquides de l'homme et des animaux, sont asexuées, et celles d'un ordre supérieur hermaphrodites, tan-