‹ La genèse de l'idée de tempsChapitre 5 sur 33 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

et nous verrons qu*elle suppose tout sans rien démontrer. « Le temps, dit Kant, n'est pas un concept empirique ou qui dérive de quelque expérience. En effet, la simultanéité et la succession ne tomberaient pas elles-mêmes sous notre perception si la représentation du temps ne leur servait a priori de fondement. » Selon nous, comme selon Guyau, c'est juste l'opposé de l'ordre réel. L'animal a d'abord, en fait, une représentation, puis une succession de représentations, puis une représentation des représentations qu'il a eues, et cela, dans un certain ordre imposé; il a par conséquent une représentation de la succession des représentations; enfin cette succession prend la forme du temps en vertu de lois comme celles qui font que l'impression d'une aiguille enfoncée dans les chairs prend la forme de la douleur, sans qu*on ait cette forme a priori dans la conscience ni aucune notion a priori de la douleur. Que la représentation du temps ne précède pas les autres représentations chez l'animal, c'est incontestable; quant à dire que les conditions de la représentation ultérieure du temps la précèdent, c'est enfoncer une porte ouverte. II est clair que les conditions de tout phéno-

THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xv

mène précèdent ce phénomène; que, si nous n'avions pas un cerveau capable de sentir, nous ne sentirions pas ; que, si nos sensations n'étaient pas successives, nous ne les sentirions pas successivement; que, s'il ne restait rien de la première sensation lors de la seconde, nous n'aurions pas de mémoire ; que, si nous n'avions pas de mémoire, nous ne concevrions pas la succession des représentations ; mais les propriétés de nos représen tations ne sont ni des propriétés a priorn^ ni des lois a priori^ ni des intuitions a priori^ ni des formes a /)Wo?n, pas plus que la forme de la vague n'est aprioH par rapport à la vague. Ne prenons pas le mode ou le résultat constant de notre expérience pour une condition antérieure et supérieure à Texpérience.

Kant continue : — « Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. » Nous nions encore, avec Guyau, cette proposition. Une sensation, nous Pavons vu, peutôtre éprouvée sans représentation du temps. L'animal qui sent les dents d'un autre s'enfoncer dans sa chair n'a aucun besoin de se représenter le temps pour sentir. Le temps n'est une «représentation nécessaire » que pour les représentations complexes

XVI INTKODUCTION

de succession^ ce qui revient à dire qu'il est nécessaire de se représenter le temps pour se le représenter. Ayant toujours eu des successions dereprésentalions, nous ne pouvons pas conce voir une autre manière de nous représenter les phénomènes, car cette manière ne nous est donnée dans aucune expérience. La propriété constante de notre expérience ne peut pas ne pas nous apparaître comme une nécessité de l'expérience môme, constamment confirmée par son harmonie avec la réelle existence hors de nous de mouvements dans le temps.

« Par cette nécessité seule, continue Kant, on fonde a priori la possibilité de principes apodictiques concernant les rapports dutemps, ou d'axiomes du temps en général, comme celui-ci : — Le temps n'a qu'une dimension. » — Cet axiome, selon nous, n'est que l'expression analytique de notre représentation constante, la traduction d'un fait de conscience sans exception. La douleur nous excite à la fuir, — voilà un fait ou une loi; — nous nous représentons le temps avec une seule dimension, l'espace avec trois, la couleur, les sons, les odeurs avec une intensité quelconque, etc. ; voilà d'autres faits ou lois d'expérience , qui se trouvent être les lois de l'expérience elle-

THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xvii

même telle qu'elle est toujours, conséquemment les plus générales des lois. Mais la question de leur origine reste ouverte, comme aussi celle de leurnécessité a priori et de ]eur pourquoi.

Kant répond : « Il faudrait alors se borner à dire: — Voilà ce qu'enseigne l'observation générale, et non voilà ce qui doit être. » — Mais en effet, nous ne pouvons rien dire de plus que ceci : — L'observation générale de l'observation même, l'expérience générale de l'expérience nous apprend que nous avons toujours des séries de représentations qui aboutissent à des représentations de séries unilinéaires et se groupent à la fin dans une représentation de série unique, le temps ; si bien que nous ne pouvons nous figurer autrement les faits d'expérience, n'ayant pour cela aucun moyen. Pourquoi est-ce ainsi ? Nous n'en savons rien. Constater le plus général des faits, ce n'est point l'ériger en « intuition a priori. »

— « Le temps, dit Kant, n'est pas un concept discursif ou, comme on dit, général, mais une forme pure de l'intuition sensible.

Les temps différents, en effet, ne sont que des parties d'un même temps. Or, une représentation qui ne peut être donnée que par un

Page 1