‹ La genèse de l'idée de temps [microform]Chapitre 19 sur 28 · Phiîosophische Sludien^ H, fascicule · texte numérisé non relu

Phiîosophische Sludien^ H, fascicule

LES ILLUSIONS DU TEMPS

l'oubli de leur ennui ; les autres disent (avec James Sully) qu'ils n'oublient nullement leur ennui et que le temps de l'attente reste marqué dans leur mémoire d'un caractère de lenteur. Tout dépend^ ici encore, du point de comparaison et de la présence ou de l'absence du souvenir d'ennui.

Maintenant, pourquoi le temps du bonheur, — du jeu pour l'enfant, de l'entretien amoureux pour le jeune homme , — paraît-il avoir fui avec une si désolante rapidité? C'est que, par l'anticipation idéale, nous nous étions promis et avions désiré un long bonheur, — un bonheur même qui ne dût point finir : par comparaison avec l'origine de notre désir et de notre attente combien la réalité paraît brève! Quoi ! déjà? Nous avions projeté devant nous, par l'imagination, un chemin long à parcourir, un vrai chemin des amoureux, et quand il est parcouru, il nous paraît nécessairement trop court. Dans les jours de bonheur, nous nous arrachons à regret à chaque heure qui passe : elle laisse en nous un lumineux sillon et nous restons encore longtemps à suivre cette trace, qui pâlit sans s'éteindre, en fascinant nos yeux.

Wundt explique la plupart des erreurs relatives à la durée par les variations de Vaper-

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ception, c'est-à-dire de Yattention aux représentations, qui est en un état de tension plus ou moins grande. Mais le degré d'attention n'est ici qu'un élément secondaire. La vraie tension est dans le désir, dans Tappétition, dans cette espèce de poussée intérieure qui va du présent, tantôt à un terme futur désiré, tantôt à un terme futur redouté. Dans le premier cas, le temps va trop lentement ; dans l'autre, il va trop vite; c'est à notre désir que ^ nous mesurons malgré nous sa longueur^: le 7 temps apparent Ydivie donc en fonction de l'ap- / petit ou du désir.

James Sully remarque que le raccourcissement du temps apprécié à distance ne se fait suivant aucune loi. On ne peut pas dire qu'il soit proportionnel à l'éloignement ; on doit même dire qu'il ne Test pas. « Si je me représente mes dix dernières années par une ligne longue d'un mètre, la dernière année s'étend sur trois ou quatre décimètres ; la cinquième, riche en événements, s'étend sur deux décimètres ; les huit autres se resserrent sur ce qui reste. » En histoire , la même illusion a lieu. Certains siècles paraissent plus longs : « la période qui va de nos jours à la prise de Constantinople paraît plus longue que celle qui va de cet événement à la pre-

mière croisade, quoique les deux soient à peu près égales chronologiquement. Cela vient probablement de ce que la première période nous est mieux connue et que nous y mêlons nos souvenirs personnels. »

Selon nous, la longueur apparente du temps apprécié à distance croît en raison du nombre de différences tranchées et intenses aperçues dans les événements remémorés. Une année remplie d'événements marquants et divers paraît plus longue. Une année vide et monotone paraît plus courte : les impressions se superposent et les intervalles de temps, se fondant l'un dans l'autre, semblent se contracter. Or, c'est encore là un phénomène analogue à ce qui se passe dans l'espace. La distance d'un objet paraît plus grande pour les yeux quand il y a un certain nombre d'objets intercalés qui sont autant de points de repère. De même encore que, dans l'espace, les objets très nets paraissent plus rapprochés, nous avons vu que les choses très nettes dans le temps semblent d'hier.

L'erreur dans l'appréciation du temps est plus grande pour les périodes reculées que pour des périodes récentes de même longueur : ainsi l'estimation rétrospective d'une durée \ fort éloignée du moment présent, par exem-

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pie du temps qu'on a passé à Técole, est bien plus superficielle et bien plus fragmentaire que celle d'une période égale, mais récente. La perspective dans le temps passé correspond donc à une perspective dans l'espace où la quantité d'erreur apparente due au raccourci croîtrait avec la distance \

C'est d'une manière analogue que s'explique, selon nous, le fait souvent cité des années qui paraissent si longues dans la jeunesse et si courtes dans la vieillesse. La jeunesse est impatiente en ses désirs; elle voudrait dévorer le temps, et le temps se traîne. De plus, les impressions de la jeunesse sont vives, neuves et nombreuses; les années sont donc remplies, différenciées de mille manières, et le jeune homme revoit l'année écoulée sous la forme d'une longue série de scènes dans l'espace. Le fond du théâtre recule alors dans le lointain, derrière tous les décors changeants qui se succèdent comme des changements à vue : on sait que, dans les théâtres, une file de décors est au-dessous de la scène, prête à monter devant le spectateur. Ces décors, ce sont les tableaux de notre passé qui reparaissent; il y en a de plus effacés, de plus estompés

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