Revue philosophique
LES ILLUSIONS DU TEMPS
deurs relativement à ce qu'elle peut se représenter de plus grand ou de plus petit : pour celui qui n'a point parcouru beaucoup de pays, le village paraît grand ; pour qui a vu Paris, la ville de province semble petite. Mais la loi proposée par M. Janet est beaucoup trop mathématique et trop simple pour expliquer, à elle seule, le raccourcissement apparent des années aux yeux du vieillard. La fusion des impressions semblables et des périodes similaires qui se recouvrent l'une l'autre nous paraît jouer ici un bien plus grand
rôle.
M. Janet donne encore pour exemple de notre appréciation de la durée par comparaison de la partie au tout que, dans un voyage en chemin de fer, si vous n'allez que de Paris à Orléans, vous serez déjà fatigué à Choisy; si vous allez de Paris à Bordeaux, vous n'éprouverez le môme sentiment de fatigue et d'ennui qu'à Orléans. Selon nous, ce fait s'explique par la différence entre les attentes. Quand vous allez de Paris à Bordeaux, vous vous attendez à un long trajet, vous vous résignez d'avance et vous n'éprouvez la révolte de l'ennui que plus tard. Si vous vous embarquez pour Orléans, vous dites d'avance : ce n'est pas très long, je serai bientôt arrivé ; et
à Choîsy, vous vous écriez : c'est plus long que je ne croyais. Ce serait donc, ici encore, Télément d'attention, d'attente etd'appétition qui serait la chose importante.
Nous nous représentons et estimons objectivement une durée par la série des états de conscience représentables et effectivement jreprésentés que nous plaçons dans cette durée. lEn d'autres termes, nous jugeons la longueur Idu temps écoulé par la série de souvenirs que Inous y intercalons. Ce dont nous ne nous souvenons pas ne peut naturellement entrer dans la série. Il en résulte cette conséquence que, plus nous aurons des souvenirs nombreux, intenses et distincts à intercaler entre deux extrêmes, plus l'intervalle nous paraîtra grand. Or, l'enfant a beaucoup de représentations nombreuses et distinctes à loger dans une année. Au contraire, pour l'homme mûr, les souvenirs se fondent et se recouvrent, et il ne reste que quelques points saillants. C'est là la principale explication du raccourcissement apparent des années. Inversement, si un songe d'une nuit paraît durer un siècle, c'est qu'il y a eu une succession très rapide d'images vives et distinctes : la série en se remplissant paraît s'allonger.
Maintenant, quelles sont les représentations
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les plus facilement représentables à la mémoire, conséquemment les plus faciles à loger dans la perspective du temps? Ce sont, outre les grandes émotions, les représentations spatiales. Nos plaisirs et nos peines physiques ne se représentent que vaguement et en gros à la mémoire, nos peines et plaisirs moraux empruntent leur netteté aux idées, qui ellesmêmes empruntent leur précision aux lieux, au milieu visible. De là vient que, comme on Ta vu, pour imaginer le temps, nous imaginons surtout des espaces, et nous apprécions la longueur des temps par la quantité d'espaces ou de scènes spatiales que nous intercalons entre les deux limites.
James Sully compare donc avec raison certaines illusions sur la distance dans le temps à des illusions parallèles sur la distance dans l'espace. Regardez la Jungfrau de la Wengernalp : il semble que vous allez, en lançant une pierre, franchir la vallée profonde et atteindre le glacier éblouissant de blancheur. C'est que rien ne s'interpose, dans la transparence de l'air, entre vous et cette vision si nette : les points de repère vous manquent, et vous dites : c'est tout près. De même, s'il est des événements frappants qui nous semblent d'hier, c'est que nous ne pouvons parcourir tous les
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intermédiaires : ils se détachent devant nous tout comme la montagne, et tout le reste a disparu. Si on vous rappelle alors le nombre d'années qui se sont écoulées, vous dites : est-ce possible? Au fond, ce que vous revoyez encore ici, par les yeux de l'imagination, c'est un certain coin de l'espace où quelque chose s'est passé, quelque chose d'heureux peut-être pour vous, et de regretté; — tous les autres espaces parcourus disparaissent alors : vous voyez votre bonheur passé se dresser devant vous comme un sommet dans la pleine lumière; il semble tout près dans le temps, parce que votre imagination le voit tout près dans l'espace où elle situe les choses.
Ainsi la mesure du temps, comme le temps lui-même , est un effet de perspective , et même, en grande partie, de perspective spatiale représentée à l'imagination. Selon le centre de perspective et selon la mesure dont on se sert, la perspective s'allonge ou se raccourcit : c'est simplement un effet d'optique imaginative. Pour mettre de la fixité dans ces visions de tableaux, nous sommes obligés d'emprunter à l'espace extérieur de quoi contrôler l'espace intérieur : nous faisons appel au retour du jour et de la nuit, à celui des
saisons, ou, artificiellement, aux battements isochrones du pendule.
La poésie du temps, avec ses illusions, vient d'abord de ce que nous idéalisons les choses passées. Un idéal est une forme qui ne conserve que ce qu'il y a de caractéristique et de typique, avec élimination des détails défavorables et augmentation d'intensité pour les détails favorables; or le temps, par lui-même et par lui seul, esUlILârtiste gilLÎdéalise les choses. En effet, nous ne jious rappelons des choses passées que les traits saillants et caractéristiques; les menus détails, qui se font opposition les uns aux autres, disparaissant par cela même, il ne surgit que ce^qm^ut^de^ la fojce, de l'intensité, deJUnliki^t. C'est l'équivalent de la vision dans l'espace pour les effets de lointain. Les représentations vives et grandes subsistent seules. Si l'œil apercevait à la fois tous les petits détails d'un paysage il n'y aurait plus de vrai paysage, mais un pêle-mêle de sensations toutes sur le même plan. L'œil est un peintre, et un peintre habile. De même pour l'œil intérieur, qui voit les choses à distance dans le temps.
En outre, cet effet d'idéalisation s'accumule et s'accroît avec le temps même, comme par
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une vitesse acquise dans un certain sens. Nous tendons à embellir ce qui nous a plu, à enlaidir ce qui nous a déplu, et cette tendance, ajoutant sans cesse ses effets à eux-mêmes, finit par atteindre un point maximum de beauté ou de laideur, qui est l'adaptation du souvenir à notre disposition personnelle. Le tableau est fait, le paysage est terminé. Maintenant il sera « acquis à l'histoire » que les choses se sont passées de telle manière, ou superbe ou affreuse, que telle personne avait une beauté admirable, que telle autre avait une laideur non moins prodigieuse, etc.
Nous avons montré ailleurs * que le temps devient une classification spontanée des choses selon leur rapport à nous, et que cette classification est nécessairement esthétique. Le temps est donc un jugement porté sur la force et sur la valeur esthétique des choses et des événements.
1. Vart au point de vue sociologique. — Voir plus loin le premier appendice.
Dans la folie, les faits passés peuvent être ou bien effacés complètement de la mémoire (ce qui est rare), ou bien reportés à une très grande distance dans le temps; c'est le cas le pIusfréquenL Ils sont alors devenus si vagues et si étrangers à l'individu que c'est à peine s'il peut les reconnaître pour des faits qui lui sont arrivés à lui-même. La folie supprime donc ou altère la perspective du temps.
Parmi les illusions pathologiques relatives au temps, une des plus curieuses est la M fausse mémoire » , qui consiste à croire qu'un état présent, nouveau en réalité, a été antérieurement éprouvé quoiqu'il se produise réellement pour la première fois; il paraît
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alors être une répétition, un passé. Wigan, dans son livre sur la « Dualité de l'esprit», rapporte que, « pendant qu'il assistait au service funèbre de la princesse Charlotte, dans la chapelle de Windsor, il eut tout d'un coup le sentiment d'avoir été autrefois témoin du même spectacle » ? Lewes rapproche ce phénomène de quelques autres plus fréquents. En pays étranger, le détour brusque d'im sentier ou d'une rivière peut nous mettre en face de quelque paysage qu'il nous semble avoir autrefois contemplé. « Introduit pour la première fois auprès d'une personne, on sent qu'on l'a déjà vue. En lisant dans un livre des pensées nouvelles, on sent qu'elles ont été présentes à l'esprit antérieurement*.»
Selon M. Ribot, cette illusion s'explique assez facilement. L'impression reçue évoque dans notre passé des impressions analogues, vagues, confuses, à peine entrevues, mais qui suffisent à faire croire que l'état nouveau en est la répétition. Il y a un fond de ressemblance rapidement senti entre deux états de conscience, qui pousse à les identifier.» C'est une erreur; mais elle n'est que partielle, ^ parce qu'il y a en effet dans notre passé quel-