LE GOUVERNEUR DE PARIS ET LE GÉNÉRAL EN CHEF
Ici apparaît la grande figure de Galliéni, non seulement avec sa lucidité, sa décision de iièritable homme de guérrey mais encore avec l'abnégation, le dévouement, la hauteur d'àme du grand patriote qui subordonne son intérêt particulier à IMntérét général.
Nommé gouverneur de Paris, le 26 août, il avait compris combien la situation était grave. Néanmoins, il prit, avec une activité
inlassable, toutes les mesures nécessaires pour remédier, dans la limite du possible, aux imperfections et aux lacunes de la défense, ordonnant les travaux les plus urgents, l'armement des batteries, l'établissement de tranchées, de réseaux de fils de fer, etc..
Par son attitude, par sa laconique proclamation, il ramena le calme et la confiance.
Mais un chef de son expérience ne pouvait s'y tromper : Paris avait besoin, pour être efficacement défendu, d'une armée d'opérations mobile. Aussi en demanda-t-il la création au ministre de la guerre, faisant valoir que, à côté de quatre divisions territoriales manquant d'entraînement et de cohésion, insuffisamment outillées, mal
encadrées, la défense mobile ne comptait qu'une brigade de fusiliers-marins, « composée d'éléments très solides mais ne constituant pas encore une troupe de manœuvre », dix compagnies de zouaves, et trois groupes de batteries de sortie !
En conséquence, la 6^ armée, créée le 27 août dans la région d'Amiens, sous les ordres du général Maunoury, fut mise à sa disposition.
Elle se composait du 7® corps d'armée, où toutefois la 63* division de réserve remplaçait lalS" division active restée dans l'est, et des 55^, 56**, 61^, 62^ divisions de réserve. Les quatre divisions de réserve formaient deux groupes, dont l'un, commandé par le général de Lamaze, avait beaucoup souffert en Lorraine ; d'abo?d transporté par le chemin
de fer au sud d'Amiens vers Ja fin du mois d'août, il rétrograda ensuite en deux longues et fatigantes étapes jusque vers Dammartin (20 kil. au nord de Lagny) j il y arriva le 3 septembre.
Le 7° corps (général Vautier), après avoir été fortement engagé en Alsace, avait été également amené par voie ferrée au sud d'Amiens; delà, le 2 septembre, il se replia vers la région de Dammartin, où il arriva le -"î.
La brigade Ditte (infanterie marocairie) lui fut adjointe.
Le groupe Ebener (61* et 62* divisions), fortement éprouvé au combat de Cambrai, avait battu en retraite sur Paris, et devait arriver très ébranlé, le 4 septembre, à Pontoise. C'est à son sujet que le général Joffre
écrivait, le 3 septembre, au général Galliéni : « J'espère que les divisions de réserve (61* et 62*) ne tarderont pas à reprendre quelque consistance. »
La 6' armée fut complétée par la 45® division venue d'Afrique (général Drude), laquelle était cantonnée au sud de Paris, dans la région de Bourg-la-Reine, et par le 4® corps (Général Boëlle), qui, après avoir perdu beaucoup de monde en Lorraine, devait débarquer très épuisé, du 3 au 6 septembre, à Gagny ;le 6 septembre, un des divisionnaires écrivait au général Galliéni que sa division « était dans un tel état de fatigue et de délabrement qu'on risquait de la désorganiser si on l'engageait sans lui avoir donné un repos de 48 heures. »
Mentionnons aussi la brigade de cava-
lerie Gillet, très fatiguée par la retraite qui avait suivi Charleroi, et le 1®' corps de cavalerie commandé parle général Sordet : il comprenait 3 divisions que des randonnées en Belgique et la retraite sur Paris avaient mises en fâcheux état.
Le 5 septembre, il se trouvait à l'ouest de Paris, au sud de la Seine et au sud-ouest de Meulan (1).
La 6* armée était donc constituée par des éléments fatigués, incomplets, très ébranlés. Ceux qui revenait d'Amiens avaient eu à repousser, au nord de Glermont (Oise), l'attaque d'un corps de cavalerie allemande, le l*' septembre.
(1) Ces détails sont empruntés à la remarquable étude du général Bonnal sur la bataille de l'Ourcq, parue dans la Renaissame.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que la 6^ armée ne se soit pas trouvée en état « d'arrêter le mouvement débordant effectué sur l'aile gauche de la 6® armée », comme le constate l'instruction générale du 1" septembre. Des agglomérations de ce genre ont besoin d'être reposées, refaites, avant d'être engagées à nouveau.
C'est ce que s'efforça de faire Galliéni, dès l'arrivée sous Paris de l'armée Maunoury, « Je me suis occupé de reconstituer en deux jours l'armée de Paris (6* armée) qui m'arrivait assez mal en point », écrivit-il, le 11 septembre, au ministre de la guerre.
Le 2 septembre, un ordre ministériel plaçait le camp retranché de Paris sous les ordres du général en chef, « dans les conditions prévues par l'article 144 du règle-
ment sur la conduite des grandes unités, et l'article 151 du décret sur le service des places, aÛD de peroiettre, le cas échéant, d'associer la garnison mobile de la place aux opérations des armées de campagne, sans que cette garnison pût être éloignée de la place à une distance trop grande pour en compromettre la sécurité. »
Avec un gouverneur d'une portée d'esprit ordinaire, préoccupé avant tout de ses responsabilités spéciales, des conflits eussent pu se produire avec le général en chef au sujet de cette distance à laquelle les troupes delà défense mobile pouvaientêtre éloignées sans inconvénient.
Rien de semblable n'était à craindre de la part deGalliéni, animé au plus haut point de l'esprit de solidarité.
Dès le l*"" septembre, avant d'être subordonné au général en chef au point de vue de l'ensemble des opérations, il pensait à agir au bénéfice de nos armées en retraite, et il écrivait au maréchal French : « Je « vous envoie les dispositions que je viens de « prendre, afin que vous soyez bien orienté « à ce sujet, pour couvrir les fronts nord et « est de Paris, et d'autre part pour attirer « sur nous les corps qui assaillent le flanc « gauche de notre armée. »
Chargé, à ce moment, de Tunique mission de la défense de Paris qu'on pouvait considérer comme aienacé d'une attaque à brève échéance, il avait d'autant plus de mérite à vouloir consacrer une partie de ses forces à dégager la 5* armée, que les troupes dont il disposait lui-même, numé-
riquement insuffisantes, étaient loin d'être en forme.
Chose bien faite pour surprendre, il n'avait pas été mis au courant des opérations de l'armée anglaise, évoluant pourtant dans la région parisienne, car il écrivait le 2 septembre au général en chef :
« Le Maréchal French demande l'appui des « troupes du camp retranché de Paris. J'ai « l'impression qu'il va reculer encore, sans se « soucier ni de Paris, ni de la mission que vous « lui avez donnée, et que je ne connais pas, »
D'ailleurs, malgré la décision ministérielle du 2 qui l'avait mis aux ordres du commandant en chef, celui-ci n'avait pas montré grand empressement à entrer en
communication avec son nouveau subordonné, lequel lui t^crivait le 3 :
« J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien « me donner vos instructions sur le rôle que « vous entendez assigner au camp retanché de « Paris et à l'armée de Paris dans vos opéra- « tions. »
Le général Joffre lui répondit le lendemain :
G. Q. G. le 4 septembre 1914. 2 h. 55.
« En réponse à votre lettre no 622, du 3 sep- « tembre 1914, j'ai l'honneur de vous faire u connaître qu'il n'est pas dans mes intentions « d'associer les troupes territoriales du camp « retranché de Paris aux opérations des armées « de campagne dans le voisinage de la Place, « en raison de la faible capacité manœuvrière
« de ces troupes. Par contre, je me réserve de « vous demander la participation des troupes « actives et de réserve de la garnison à ces opé- « rations, particulièrement pour agir dans la « direction de Meaux, lors de la reprise d'ol- « fensive prévue par l'instruction n'^ 4 et la « note n° 3463, dont je vous adresse ci-joint « un exemplaire. »
Donc, lé 4 septembre, à 3 heures du malin, le général en chef s'en tenait toujours à son projet de retraite derrière la Seine qu'il communiquaitenfîn au gouverneur deParis ; ainsi l'action éventuelle des troupes du général Maunoury,en direction de Meaux, ne devait se produire qu'après que nos armées se seraient établies, fortifiées, renforcées au sud de la Seine et de l'Aube, c'est-à-dire lors d'une reprise d'offensive qui, de ce fait, deviendra^ irréalisable, et qui, en fin de
compte, u'a été prononcée entre Marne et Seine, c'est-à-dire là où elle était exécutable, que grâce à l'initiative et aux instances du Gouverneur de Paris.
D'ailleurs, les 1*' et 2 septembre, le général en chef était-il fondé à compter d'une façon ferme sur la coopération de l'armée de Paris ?
— Nullement. A cette date, on ignorait, en effet, que les Allemands venaient de prélever sur leurs armées de l'Ouest deux corps d'armée pour les reporter contre les Russes. Nous ignorons s'il est exact, comme on l'a prétendu, que cette décision ait été prise par le Kaiser lui-môme, contrairement à l'avis du chef d'état-major général. En tout cas, ce fut là une des plus lourdes fautes de nos adversaires; sans doute, l'inva-
sioq de la Prusse orientale, les demandes de secours, l'arrivée de nombreux réfugiés à Berlin, étaient de nature à produire une légitime émotion j mais un commandement maître de ses nerfs n'en eût pas moins persisté à poursuivre l'exécution intégrale du plan judicieux qui consistait essentiellement à nous mettre définitivement hors de cause avant de se retourner contre les Russes.